désorienté

bientôt chez lui, sortie autoroute, d’habitude plusieurs fois la semaine c’est une autre, à l’autre bout. trois entrées d’autoroute d’arrivée en sa ville, trois entrées trois sorties cela dans les deux sens, en tout six fois deux douze. deux heures de route de nuit trafic serré, de pluie limite neige, sorti à la première bretelle sans se l’être dit, presque jamais prise, sortie qui débouche sur large boulevard sur pan de ville qu’il connaît par cœur mais là périphérie urbaine dont il ne reconnaît rien où pourtant tout semble inversé et d’une ville inconnue au défilement rapide qu’il tente de deviner roulant au ralenti sans pour autant accrocher le moindre repère, il prend trop large un virage qui tourne avec lui, se rattrape de justesse et se retrouve soudain à l’endroit où il se déplace, chez lui enfin bientôt.

désorienté dans le monde

autre histoire floue

Bruce Davidson, veuve de Montmartre, Mme Fauché, 1956

Sa maladresse-même. Au moment même de recevoir quelque chose nous échappe, l’aile d’un moulin dérape sur la roue du temps. De guingois sur le chemin sinueux, endormi au paradis dont les pages lues par un mutique se tourneraient toutes seules, bonne humeur au réveil, tu te dis assez de ces déportations fumeuses, hâtives, aujourd’hui tu ne penseras à rien, tout en faisant ton attention ira vers la moindre dépense, ta main gantée de silence.

Il fait encore nuit, tu ne vois pas tes mains qui tendent le miroir, mais il n’y a qu’elles, qui le repose. S’il s’était arrêté au miroir, sûr qu’il se serait changé mais ne sachant quoi se mettre, sûr il serait resté nu, ne serait pas sorti, n’aurait pas été là, celui qu’on regardait surpris, sa chemise pas repassée ni toute fraîche du jour, qu’on évitait d’un regard furtif – indifférence, dédain, lui ne savait pas, ou croyait.

Où sont les objets échappés de ses mains ? il s’égare à les chercher, navigue entre les gens, comprend donc, c’est sa vue, s’était sa vue, sa vue donc les objets toujours plus nombreux qui tombent de ses mains, le briquet et le verre, pas là, non, au bord de la table, loin de sa main, qui attendent parmi les petites choses, qu’il sorte de son absence, accoudé à deviner les chiffres d’un heure qu’il ne retient pas, sa montre sur la table au milieu des crayons. Sa vue donc qui faisait qu’à son passage on s’écartait de lui, qu’il lui semblait même qu’ils se poussaient ho excusez-moi se disaient-ils pendant qu’il cherchait d’un pas mal assuré une chaise pour s’asseoir.

cuisine du poison

ateliers du Rana Plaza, Bangladeshla lecture des journaux dans la cour donnait parfois le sentiment d’être dans la rue, nous tournions dans la cour, nous tournions les pages des journaux, nous rentrions déçus d’avoir été si immobiles, tant détenus. en trompe-l’œil le dehors était troué dans le béton mais à cela, s’enfuir, obsessionnellement, faisait l’unique réponse à tout, deux fois avertis que nous ne pouvions pas tomber plus bas. tournant en rond, notre forme sous l’œil des caméras se découpait en lignes superposées grisâtres et blanches, un fantôme cuisait notre futur, plutôt que de me laisser manger on me lisait les saveurs de l’assiette écrites dictées d’un plateau invisible. à force de lire le journal on aurait misé que sa pauvreté, son étroitesse venaient d’un parti-pris pour la catastrophe : pour s’en défendre on était « pour » allouer sans compter des crédits à l’ouverture de prisons aux ouvriers : des « espaces transitionnels » disaient-ils, sorte de cloisonnements, d’espaces semi-ouverts et sécurisés, gages de liberté. la catastrophe est pétrie. pour ce qu’il leur reste de mise, mieux vaut la doubler in extremis lors du dépôt de bilan. on s’y prépare. l’image du monde serait-elle à ce point devenue inexistante?

désaffection

parler sans savoir, ni eux ni soi, dire n’importe quoi, dans l’espoir qu’une approbation… j’entends que les non-rêveurs, les oublieux de leurs rêves, rencontrent ce qu’ils ignorent le jour durant sans pouvoir reconnaître, à l’état de trace, d’ombres étrangères, diluées prégnantes. en tous points identiques aux rêveurs dont le récit en bribes sitôt déchiffré repasse invisible devant les visages les murs le flou des rapports. condamnés à chercher quelque chose mais quoi, on l’a mis on le met aux greniers. j’entends que ceux qui se souviennent ne sont plus dupes ; chercheurs, collaborateurs, des robots silencieux avancent le jour nouveau. le temps devient la grosse affaire

Vittore Carpaccio, The dream of St Ursula, 1494

travaux des jours

dans ce trou qui s’étend, chaque jour creuser latéralement, amonceler jusqu’à la nuit tombée, sortir la tête. dessous, des pyramides friables asphyxiées s’enfoncent, des pyramides ensevelies, des galeries improbables, linceul bleu raie d’absorption. des cavées entre elles, des échelles qui tombent.

en haut, sans voir personne à ses bords, la règle serait que le ciel s’ouvre, au-dessus du trou élargi chaque jour que dieu fait, voir le ciel s’ouvrir, de plus en plus haut, sans bord. on pourrait croire d’ici, qu’existe un trou dans l’air, que d’autres élus, les invisibles, s’emploieraient à creuser. affaissement où s’élargit la bouche, les appels, les mots échappés, inaudibles ; la syntaxe se troue, redescendre dormir. 

Kimmo Savolainen

mendiants cyborg

RUINS OF MACHU PICCHU by Martin Chambi

Dans cet Empire, l’Art de la Cartographie avait atteint une telle perfection que la carte d’une seule province occupait toute une ville, et que la carte de tout l’Empire occupait toute une province. Avec le temps, ces cartes démesurées ne furent plus suffisantes et les collèges de cartographes firent une carte de l’Empire qui avait la taille de l’Empire et qui coïncidait point par point avec lui. Moins attachées à l’étude de la cartographie, les générations suivantes comprirent que cette carte dilatée était inutile et, non sans impiété, ils l’abandonnèrent aux inclémences du soleil et au froid de l’hiver. Dans les Déserts de l’Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n’y a plus d’autre trace des Disciplines Géographiques.   Suárez Miranda :Viajes de Varones prudentes, (1658) imaginé par J.-L. Borges, Histoire universelle de l’infamie/Histoire de l’éternité « De la rigueur de la science » p. 129-130.

Le réseau est notre cartographie dupliquée à l’infini par écrans et corps confondus, des courbes oscillent, des tuyaux dans lesquels on se déplace avec son petit monde qui fait de l’ombre. De là-haut l’accès aux informations est total, instantané, sans faille, où chacun, en petit cartographe, est la cible. Catégories et propriétés, goûts, contacts, finances, identité, déviance etc. définis. Vies privées cartographiées en lesquelles se creuse ce qui est possible et ce qui est interdit. L’identité est internaute. Le ciel fluidifie les déplacements de nos usines à machines et à aliments. Transparence et confidentialité – pour un monde de la loi où la vie privée devient anomalie. Le speech de Le Lay sur le temps de cerveau disponible a fait son temps. Ignore ton passé, entre ici, ton avenir ; le reste du temps réduit à ressembler peu ou prou au modèle. L’église a triomphé, l’espace sidéral n’a plus besoin des yeux, seul avançant dans la lumière rien ne pourra plus jamais arriver.