L’écran éblouit, les machines chauffent, la lumière du désert insiste, ce sera là sa base, son avant-poste.
La météo urbaine des boîtes ou par chez soi, des corps, des transports, la végétation, le béton le verre la foule. Parfois le ciel tout seul par bonheur.
Dehors le temps qu’il fait devance les prévisions, la météo a sa vie propre, lente, souterraine, trop massive pour être considérée, mais dont certains composants sont absorbés dans l’encéphalographie gazeuse de l’IA ; on peut y suivre les courbes d’extinction des espèces ou le rythme étrange de mutations corpusculaires, ou observer le pouls de la mer.
Ou remonter le temps au milieu des annonces de fin des temps. Quelques racines longues, timides, majeures, sortent tard leurs tiges.
par échos retaper des souvenirs, en avoir quelque part une bonne centaine, assez mêlés pour provoquer des combinaisons inédites. travail de composition du particulier au multiple, dans un milieu qui reste inconnu; une résonance, un épuisant refrain.
idéalement se donner le temps, avoir tout le temps et la patience de tirer et nouer les fils. sauver l’histoire d’une plus ancienne, remonter l’histoire de notre histoire. ce lointain, que des héritiers habiles incarnent ou interprètent, comment savoir, démontrent aux yeux de tous la vérité d’une fable — témoins vivants creux en dedans.
car c’est autant l’histoire que la dire, d’où ce débordement du langage, des gestes et des façons de faire, calmant les bavards de leurs terreurs solitaires.
ce besoin de passer le temps à parler, à dire ce qui se passe, se raconter. les mots comme unité de mesure du temps qui passe, ombres ou silhouettes, mesures de sa vitesse. sans quoi le temps sans mémoire est presque rien.
impossible de définir une histoire sans la prémonition d’une fin; déjà là avant d’avoir été trouvée, découverte (évidemment ce n’est pas la partie enfouie de l’histoire que seul un miracle pourrait révéler, quoique celle-ci soit un cauchemar).
aucune histoire passée n’est authentique, on (s’en) raconte. les traces qu’on porte en soi, en chauds organes, et puis surtout les histoires tout autour, humaines, techniques, politiques, naturelles, ce qui remonte à la surface, la colonise, l’extermine, etc. nous aimons pourtant les histoires uniques qui parlent à tous, panoramiques.
la vie éclairée au jeu des réminiscences, des ruminations sur le jugement dernier sous l’œil d’un chien exténué.
un essaim hétéroclite de papiers poussières feuilles et petites choses légères tournoient au vent, prisonnière du contrefort d’église, et qui par saccades, des odeurs de lilas, de fleurs fruitières, de fuel, de fumier, de pierres, comme expulsées. ici de passage.
une assemblée de têtes percent un sarcophage géant où pullulent des chimères que l’on arrive pas à voir, sous leurs parures, réellement endormies. les vagues comme les nuages de loin glissent sur les yeux. l’éternel retour fixe le point zéro. ici les têtes de chimères apparaissent avec un peu de recul, celles des anges aussitôt disparaissent.
dans ce coin retiré à la montagne, sur la voûte, un soleil est gravé au milieu sur la pierre la plus haute, le portail du monastère ouvre sur un petit tunnel. là les horloges n’existent pas. d’un pas tranquille la ronde aux alentours faite de prières et de guets dure une heure. vingt-quatre disciples cohabitent dans les ailes autour du monastère-grotte. les moines-horloges s’y relaient. chaque jour recommence à minuit pour le fidèle, il entame sa ronde qu’il avait entrepris la veille à onze heures. le lendemain il commencera à une heure, il saute d’heure en heure comme suivent les vingt-trois autres fidèles, à tour de rôle. l’avant l’après et le maintenant sont une triade, les quarts d’heure scandent le rythme. le livre des prières est constitué de vingt quatre chapitres. chaque prière dure une heure, chaque jour, vingt-quatre prières. 8 760 prières annuelles réparties sur 24 chapitres dont chacun contient exactement 365 prières. la ronde annuelle arpente approximativement 40 000 km, un tour de la terre.
De la lumière aveuglante de la plage à midi les silhouettes de promeneurs dispersés, la course des chiens ivres de vent, les éclats de voix, le roulis, les figurines fugaces bordées débordées, couchées sur le rivage, somnambules, peuple du dortoir des rêves. Les arrêts sur image dans le ciel entrent dans le ciel. on courre dans les vaisseaux. la mer est le ventre de la terre, du ciel y luit la nuit. Plus loin on arrive quelque part, la place est large. les trois-quarts des maisons vides. une vieille dame au crépuscule nourrit les chats. un homme, toujours un autre d’autres époques, apparaît épisodiquement derrière une fenêtre, les yeux collés sur un passant d’occasion. Par le village, dit le guide, vous entrez dans l’histoire. Au-dessus dans les champs, quelqu’un préférant ne rien savoir avec yeux fermés entre dans le paysage. Est-ce la fenêtre ouverte qui bat au vent dans la maison vide ? difficile de l’entendre la vieille dame qui dit, le garage est une bâtisse de plusieurs siècles sous laquelle tu vas garer ta voiture. c’est une vieille maison tout ça, dit-elle, ne trouvant plus les clefs pour y entrer. Tu habites un lieu aussi loin que tu peux le parcourir les yeux fermés. sur le chemin celui que tu vois te dépasser, courbé, de profil, plonge dans la poussière, tranche ton élan à lui porter secours. La maison pour l’adopter demande à superposer et à croiser ses pas par milliers. le temps doit redevenir ce don du voyage qui le défait. l’automatisme d’un corps et d’une tête ailleurs finissent par se rejoindre. la maison devient habitée.
Au fond du ravin une rivière, une nappe d’eau en mouvement, son avancée ondoyante, vaguelettes flottantes qui s’écoulent tout en produisant leurs flux contraires, du dedans. Le courant creuse son avancée, assure les méandres de son horizon, rend le cours perpétuel, le temps à la renverse, comme les vagues adossées au lit qui se forme. L’eau creuse autant qu’elle avance au temps long des falaises. Les bords sont faits de vieilles vagues assemblées, les bords sont faits de rives franchies, d’autant de creux que de champs d’inertie. Plus haut une pluie de brumes accélère le cours d’eau dont les limites s’évasent, se plissent, s’enfoncent en ramifications, s’étendent au-dedans, dans les airs.