suspendu

Le clou a été fait à main d’homme, ses arêtes anguleuses, il pèse lourd, il est épais, tordu par la vie à quoi on l’accrocha. Il a reçu et tenu toutes sortes d’objets disparus du mur, égarés. Il est noir et sans rouille, il tiendrait dans un moignon féroce qui convergerait en flèche, sa pointe doit être longue, robuste, tranchante. Subsiste intacte dans le mur une particule de lumière que la pointe enfonça. Particule non-localisable, unie à sa nuit, à une masse d’ombre plus dense que celle du mur qui le supporte. Le mur finit sa vie à ce clou suspendu qui ne retient rien.

L'avenir est une arnaque

Avant que ça ne vaille plus rien nous avons tout vendu. Mécanos de la machine. Le satellite s’est éloigné de la terre, la terre s’est éloignée, notre sentiment d’appartenance s’est délestée d’un savoir et des gestes propres à notre espèce. De la place pour mieux ranger. Comme la mort s’approche lentement nous entrons dans le présent infini. Des fantômes se croisent, ne se voient pas entre eux. Le temps n’appartient plus, à personne d’ici ou de nulle part, statique, en fuite.

masse atomique

Le sol jonché de vieux chemins partiellement effacés, fausses pistes, chemins malencontreux se recouvrant les uns les autres de telle sorte qu’on appelle ce sol une escalade, montagne de laquelle du regard on domine l’horizon où on se jetterait de tout son long rien que pour le franchir.

Nous ne cherchons rien, nous discutons derrière les murs du silence de l’esprit, nous avons de la place, nous répliquons à l’échos, seul nous discutons, nous ne cherchons rien.

Tout est la même chose, l’Un, le début, ce dont on s’éloigne divisé. Le reste, un fond sans limite sur lequel les mouvements sont ceux d’un dormeur que le milieu métamorphose.

L’horizon départage ciel et terre, sans être ni l’un ni l’autre, n’existe que dans le regard. Vide, essaim de centres éclairs entre chutes verticales.

Takashi Yasunura. Nishihotakaguchi, série « Traçage de la nature » 2001

rendre les archives à ce qui leur manque

Juste avant d’ouvrir cette archive c’était des scènes projetées où on retrouvait les joies simples, c’est l’été, photos et films muets de la lignée familiale projetés dans un auditorium sphérique avant la nuit noire où le spectateur assis dans le moignon d’un bras télescopique guide son déplacement dans l’espace acoustique des chants d’oiseau, musique qui fend le coeur.
À ces joies reçues, partagées à titre posthume, manquait l’unique présence du silence et les voix. Elles rendaient mélancoliques et la mémoire pathétique se débattait cloîtrée derrière une vitre. Les dernières archives cinématographiques montraient des ruines de rues et maisons mêlées, des circuits de refuges à refuges, des déplacements nocturnes. Fallait-il brûler les archives?

unknown

les mots ne sont pas de ce monde

Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde en soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. C’est pourquoi les poèmes suscitent une nostalgie stérile, tout comme les sons. Beaucoup de gens ne le savent pas et se perdent presque en voulant faire parler la vie.
Hugo Von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde, Paris, Rivages, 2005, p.127

voir, rêver

L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La lumière du jour est plus vive que celle que nous recevons à sa surface émergée, dessous la réalité est mince, les sujets trop mobiles pour être comptés, les changements rapides au loin restent invisibles. En immersion tu suis la plupart du temps les boucles de rétroaction qui signent ton film intérieur, ton songe diurne de luciole.
Dans un état de rêverie mécanique aux logiques clandestines n’importe quel ensemble massif s’agrège, s’agence par routine, au sein duquel se repèrent surtout les détails qui semblent être ceux d’objets usuels, mais ceux-là exclusifs, de sa propre fabrique de rêve, dont les clefs ouvrent chaque porte des pièces perdues dans les couloirs, de rêves dont on est pas tout à fait revenus. Les incidents du jour cachent le panorama.
D’entières familles familières de souvenirs en rescousses s’arrangent à grandir ou diminuer tel détail. Notre extrême tolérance à l’égard de tout ce qui procure des plaisirs n’est à terme pas concluante. À s’y arrêter les détails logent rarement dans les souvenirs, mais dans des choses qui y ressemblent, les détails émergent plutôt des rêves sans que l’on sache d’où ils viennent, de replis insaisissables, de rapprochements impromptus, dont les fentes, en trompe l’oeil, signent notre engourdissement.

Robert Frank. Tunnel (vidéo fixe), couleur et noir et blanc, 4 minutes, 2005