sans suite 53

 

Sur la place le son de la cornemuse s’élève en une danse circulaire, l’enfilade des morceaux donne le vertige alors que les gens continuent de se masser. Les musiciens repus, nos moines les oiseaux restent stupéfaits et batifolent maladroits, sonnés par leur maître dont le sang cogne encore.

La chèvre qui broutait les fleurs dans mes ruines est celle qu’un paysan mort depuis des siècles essaye de faire rentrer.

Avant, très avant, quand nous marchions, nos bras ballants se balançaient.

Le jardin potager de ma voisine la sorcière ressemble à un cimetière.

À la va comme j’te pousse je redépuise ce que j’avais puisé à coté, mon dernier puit.

Les saisons passent trop vite, une vie de moine ne suffit pas à stopper le décompte des coups de cloche.

Encombré il dort beaucoup, le temps le lèche, une vraie pierre.

tout va bien

 

« Je  voudrais ressusciter d’entre les morts au moins une fois tous les dix ans. De ma tombe je me rendrais au kiosque le plus proche pour y acheter quelques journaux. Je n’en demanderais pas plus. Pâle, avec mes journaux sous les bras et en rasant les murs, je regagnerais le cimetière où je prendrais connaissance des dernières catastrophes survenues dans le monde. Après quoi je me rendormirais sur mes deux oreilles dans le paisible refuge de ma tombe ».
Luis Buñuel, à quatre-vingt-deux ans ( in Elias Canetti, Le livre contre la mort, p314, Ed. A. Michel).

guerre des immortels

 

« La promesse d’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité ». 

(…)

« Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi longtemps qu’on ne l’admettra pas, on ne pourra pas les combattre efficacement ».

Elias Canetti, Le livre contre la mort, p 27 et 28, Ed. A. Michel.

 

Amnesia ∼ 3

 

Juste à temps, avant que le souvenir ne s’efface, l’amnésique récapitule la maigre récolte dans les embruns. Pendant qu’il se meurt il prépare son grand déménagement. Les voyages qu’il n’a pas fait, les pays qu’il n’a pas vu, voilent un peu l’entrée, la porte close du premier jour.

––– # 17

 

L’immobilité porte l’infini, des milliers de petites choses insignifiantes créent telle inclination, tel sentiment, ceci se répétant jusqu’à prendre consistance en telle circonstance, le corps concorde avec le moment du lieu, les statues rient en pleine nuit, la farce se joue.

Ses propriétés se déclinent sous plusieurs variétés, telle variété exalte tel élément, redistribue l’ensemble, chaque propriété est partagée en toutes les autres propriétés. Au final toutes les variétés se ressemblent.

d’une surface lisse et invisible

 

Il ne se voit pas, dans la lune, les miroirs ne le regardent pas. Il n’entre pas dans son visage, sans pour autant être fantôme, personne ne le remarque. Le rêve s’évade de l’image dans le miroir, bien y caler sa tête, y considérer son âge, assuré de le précéder, d’être inaltérable, à soi-même son propre sujet. À y toquer, l’image mentale du visage ne coïncide pas avec celle au miroir, où sont les apparences ? Dût-il s’y arrêter entre deux portes c’est une tête d’un autre âge. L’image est sans dimension et le cadre du miroir est flou, tout comme l’ombre incommensurable du réel qui le borde. L’image est le miroir qui réjouit ou repousse, aux dés jetés le dos tourné.