masse atomique

Le sol jonché de vieux chemins partiellement effacés, fausses pistes, chemins malencontreux se recouvrant les uns les autres de telle sorte qu’on appelle ce sol une escalade, montagne de laquelle du regard on domine l’horizon où on se jetterait de tout son long rien que pour le franchir.

Nous ne cherchons rien, nous discutons derrière les murs du silence de l’esprit, nous avons de la place, nous répliquons à l’échos, seul nous discutons, nous ne cherchons rien.

Tout est la même chose, l’Un, le début, ce dont on s’éloigne divisé. Le reste, un fond sans limite sur lequel les mouvements sont ceux d’un dormeur que le milieu métamorphose.

L’horizon départage ciel et terre, sans être ni l’un ni l’autre, n’existe que dans le regard. Vide, essaim de centres éclairs entre chutes verticales.

Takashi Yasunura. Nishihotakaguchi, série « Traçage de la nature » 2001

rendre les archives à ce qui leur manque

Juste avant d’ouvrir cette archive c’était des scènes projetées où on retrouvait les joies simples, c’est l’été, photos et films muets de la lignée familiale projetés dans un auditorium sphérique avant la nuit noire où le spectateur assis dans le moignon d’un bras télescopique guide son déplacement dans l’espace acoustique des chants d’oiseau, musique qui fend le coeur.
À ces joies reçues, partagées à titre posthume, manquait l’unique présence du silence et les voix. Elles rendaient mélancoliques et la mémoire pathétique se débattait cloîtrée derrière une vitre. Les dernières archives cinématographiques montraient des ruines de rues et maisons mêlées, des circuits de refuges à refuges, des déplacements nocturnes. Fallait-il brûler les archives?

unknown

les mots ne sont pas de ce monde

Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde en soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. C’est pourquoi les poèmes suscitent une nostalgie stérile, tout comme les sons. Beaucoup de gens ne le savent pas et se perdent presque en voulant faire parler la vie.
Hugo Von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde, Paris, Rivages, 2005, p.127

voir, rêver

L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La lumière du jour est plus vive que celle que nous recevons à sa surface émergée, dessous la réalité est mince, les sujets trop mobiles pour être comptés, les changements rapides au loin restent invisibles. En immersion tu suis la plupart du temps les boucles de rétroaction qui signent ton film intérieur, ton songe diurne de luciole.
Dans un état de rêverie mécanique aux logiques clandestines n’importe quel ensemble massif s’agrège, s’agence par routine, au sein duquel se repèrent surtout les détails qui semblent être ceux d’objets usuels, mais ceux-là exclusifs, de sa propre fabrique de rêve, dont les clefs ouvrent chaque porte des pièces perdues dans les couloirs, de rêves dont on est pas tout à fait revenus. Les incidents du jour cachent le panorama.
D’entières familles familières de souvenirs en rescousses s’arrangent à grandir ou diminuer tel détail. Notre extrême tolérance à l’égard de tout ce qui procure des plaisirs n’est à terme pas concluante. À s’y arrêter les détails logent rarement dans les souvenirs, mais dans des choses qui y ressemblent, les détails émergent plutôt des rêves sans que l’on sache d’où ils viennent, de replis insaisissables, de rapprochements impromptus, dont les fentes, en trompe l’oeil, signent notre engourdissement.

Robert Frank. Tunnel (vidéo fixe), couleur et noir et blanc, 4 minutes, 2005

sans escale

In Зеркало ( le miroir ) • Andrei Tarkovsky, 1974

Passer malheureusement son temps à établir le temps qu’il ne voit pas passer. Décomposer à présent ce qu’il a pu observer devant lui. Saisir un équivalent de ce qu’il n’avait su voir. Devant lui reste la traîne de l’événement. Il s’arrête sur ce temps de retard pris. L’évidence comme le nez au milieu du visage lui explose à la face, elle sera autre la prochaine fois, tu ne sauras mieux voir. Une vie en direct de ce que nous projetons, pendant que le présent semble se réaliser d’un différé, comme un vide entre deux.

Durant le voyage les pensées qui surviennent sont le terme et l’éclaircie d’un écoulement. Sans avenir elles se recueillent pour ce qu’elles sont. En elles le présent et les rêves s’aiment. S’il s’agit d’une chasse d’où on revient bredouille, les terres traversées hier seront demain lieu d’une tuerie. Aucune mémoire n’y a pris part, rien ne s’y est inséré, rien ne s’y est renouvelé. Aux marges du paradis les insomniaques égarés butent sur des clochards allongés dans leurs rêves nerveux, maladroits.

les robots sont sans surprise

Avancée. Leur perfection sera couronnée une fois débarrassée de leurs concepteurs.
Reste encore quelques cerveaux ex-nihilo, quelques momies à farcir, des serpents noctambules, des mécaniques à réanimer, quelques livres à user.
Au milieu du hasard qu’aucun algorithme ne perce le robot brode le sien, se multiplie et nous échappe puis rejoint l’air ambiant sagement à sa place dans l’invisible concordance du grand bordel de nos rêves persistants que les robots examinent.
Les robots sont des êtres comme tout le monde, nous parlons en chute libre.
Il marche, bras relâchés, jouant à mouvoir les coudes comme l’oiseau secoue ses ailes, mains ballantes. Il ne déborde plus, il est en suspend, son avance si grande qu’il peut penser à lui, sortir de son autisme, prendre des vacances, être hors de portée, disparaître dans des grottes.
De son domaine d’expansion lié à sa propre finitude, ne reste qu’un peu d’espace où méditer des doubles de la terre.
Un coup d’avance sur le crépuscule, la transparence déborde – qu’on en finisse !

exploration terminale

Les astronomes échouent à mesurer la distance qui à vol d’oiseau les sépare de la ligne d’horizon, trop proche, insaisissable.
L’horizon sera laissé en plan, en réserve pour les siècles, le chemin sera recouvert, tout abris enseveli, nuits et jours scandés par les ombres, le temps suspendu sans autre lieu que l’écran, la tête détournée. Un dernier espace sur terre à explorer, invaincu, d’aucune conquête.
Dans la cour de leur observatoire traversent inlassablement, indifféremment, des bêtes solitaires, des oiseaux égarés, des exodes primitifs, des sentinelles androïdes.

Les nomades campent dans des musées en ruine. Sur terre, au ciel, la distance menant aux archives se réduit. Toutes images étant stockées en permanence, si nous nous retournions, le volume des archives se trouvait tel que toutes choses à peine nées se trouvaient dévorées, au risque de devenir fou nous hallucinions.

Le congrès des archivistes se poursuivit la nuit. Le public avait déserté, les conférenciers dormaient. Les projecteurs éclairaient dehors la réserve naturelle, un désert. Jamais un débat sur les archives ne fut si vivant.