sans suite 52

 

Monter un pont, pierre par pierre toutes hissées du lit de la rivière. En dessous le soleil tape, la maladresse se dissout dans l’air amolli, le temps de s’attarder prospère, à midi le langage s’en va, à son chevet les paroles sont contredites.

Pendant la taille des pierres, se répéter ce qu’on dit pour conjurer le sort.

Ce caillou est descendu intacte des sommets. La caresse de la rivière en fait son sable. Les nuages traversent la montagne.

Le seuil est une ride d’éternel. Derrière la porte les ruines, autour d’elles le béton. Sur le seuil le sable, la terre, les feuilles, la pluie, la neige, la pierre.

Tendus vers une fin manquée toujours. Travail laborieux du scribe. Apprendre à couler, imaginer la mer. Seul le vent sur le visage.

Derrière elle la mer. Devant ses yeux la mer encore. Demi-lune dans les embruns.

D’épuisement ou par l’inanité de tout, arrive un peu de la douceur et de la fluidité du jour.

Pourtant même en plein brouillard le temps file si vite.

À tes oreilles souffle C’est le corps, c’est le corps … C’est l’amour, l’entravée, la parole


les folies 11

 

Plus rien ne s’accorde, les chambres ne correspondent plus, les pièces sont des couloirs, des couloirs sur couloirs, au silence il culbute, tant de voix dans sa tête, une seule souveraine y ramène l’ordre, tranche, il est temps, toutes les autres têtes au dehors, le langage n’a plus de tête, une bouche affolée parle en ventriloque, balbutie, redouble d’efforts afin de détendre ses lèvres, prononcer le nom coupable qui se refuse, la tête parle toute seule, à voix haute, quel murmure, personne n’entend, trop rapide, légère aussi, des réponses ou l’écho, le méandre d’une voix lourde, sombre, décalée, ravie par la lueur d’ombres colorées. Des creux et ralentis, des franchissements du sas, un lieu où se poser, les mots s’approchent comme d’un miroir, la voix est forte et peut se taire, si près, de peur de réveiller les morts.

Raymond Depardon. San Clemente, hospital psychiatrique 1978-1979
Raymond Depardon. San Clemente, hôpital psychiatrique, 1978-79

sans suite 51

 

 

Le rêve déplace le monde et au réveil rien n’a eu lieu. Le rêve est l’aurore et n’a pas de main. Entre le rêve d’hier et celui de demain le jour a traversé et a rebondi, le fil du rêve imprévisible s’est effiloché, tout aussi solide. Le rêve sauve notre vie exacerbée.

Voilé de nuit, le jour à l’état de traces, l’inconscient entend la langue branlante, langue de travers, lui marche dessous dessus et se demande parfois où tu es, sans regard sur ton chemin quelconque. La pièce se perce de ses découvertes à tâtons où les échos se perdent.

Je n’ai jamais trop su ce qu’est l’inconscient, à son sujet j’ai rejoint des signes du miroir qu’un certain nombre de livres éclairent, des balises sur un terrain friable, des cryptogrammes de terrain vague. La plage tient à ce grain de sable qui m’échappe de la main, l’inconscient préfère l’arrière-plan, les héros sont une autre diversion des fantômes.

L’inconscient pourrait être cet écart, angle mort à partir duquel on inventerait un récit qui le tienne au calme. Les 3/4 de l’iceberg seront avantageusement remplacés par une sardine musarde, ou par une boite de sardine ordinaire, nature, tombée de la poubelle, à peine plus loin des sirènes, élément important sur la piste d’un fait-divers.

 

sans suite 50

 

Un grand bloc de verre sans fenêtre ouvre l’horizon tranché. Ligne de crête retournée.

Tout ce qu’il met sur l’étagère disparaît, minimaliste il s’arrange de tout.

Un vase vide et poussiéreux repose sur le napperon plastifié bariolé de fleurs.

Tout mettre ensemble, vider ce qui est plein, ranger et jeter.

Un fétiche minuscule dont la tête est taillée à angle droit.

Sans idole un doute subsiste, à qui parle t-on ? la parole ou son texte se perdent. Le monde serait celui de figurants.

Sa silhouette la solitude l’a isolé, de petits échos il se perd, le temps a mangé la porte.

La terre battue est un puits de lumière éteinte. Les arbres absorbent les pensées.

Dieu est tout ce qu’on voit Et ce qu’on ne voit pas, son jardin nu est inondé.

Ralph Grue

Atopie, aphasie (Michel Foucault)

Il paraît que certains aphasiques n’arrivent pas à classer de façon cohérente les écheveaux de laines multicolores qu’on leur présente sur la surface d’une table comme si ce rectangle uni ne pouvait pas servir d’espace homogène et neutre où les choses viendraient à la fois manifester l’ordre continu de leurs identités ou de leurs différences et le champ sémantique de leur dénomination. Ils forment, en cet espace uni où les choses normalement se distribuent et se nomment, une multiplicité de petits domaines grumeleux et fragmentaires où des ressemblances sans nom agglutinent les choses en îlots discontinus; dans un coin, ils placent les écheveaux les plus clairs, dans un autre les rouges, ailleurs ceux qui ont une consistance plus laineuse, ailleurs encore les plus longs, ou ceux qui tirent sur le violet ou ceux qui ont été noués en boule. Mais à peine esquissés, tous ces groupements se défont, car la plage d’identité qui les soutient, aussi étroite qu’elle soit, est encore trop étendue pour n’être pas instable; et à l’infini, le malade rassemble et sépare, entasse les similitudes diverses, ruine les plus évidentes, disperse les identités, superpose les critères différents, s’agite, recommence, s’inquiète et arrive finalement au bord de l’angoisse.

Michel Foucault, les mots et les choses, NRF Gal. 1966, Introduction, p 10.

L'heure du loup (1968) - Ingmar Bergman +L'heure du loup (1968) - Ingmar Bergman 2L'heure du loup (1968) - Ingmar Bergman 3

fenêtres

 

Emprisonné dans son sketch, incapable d’en sortir, nuit blanche dans le sketch non reconnu au matin, s’éroder, marcher sur l’allée comme si la tête sortait de l’encadrement d’une fenêtre.

Dans le jardin le domicile des oiseaux, leur voyage immobile. Sortir de la maison, surprendre le lent balancement de la branche au vent, gueuler au passage de l’avion à réaction, revenir sur la branche au vent, silence qui n’a jamais pris fin, ciel gris invraisemblablement haut, journée où il ne se passe rien, un vrai don.

Fenêtres, laissez entrer les nomades, élargir les murs, ce que je faisais avant, tête en l’air, je le refais maintenant mais obligé de m’appliquer, d’aller d’un pas plus lent.

Tu cherches au levé comme hier il n’y a personne, comme autrefois hier tu t’étais mis en colère, l’île étouffante, par chance tu es resté planté dans ton jardin, dans son tour minutieux, ça n’était pas si mal. Quand les jours glissent ainsi qu’un beau jour à la hâte tu entres dans le bateau de marbre car a commencé le chemin de l’exil.

 

Yamamoto Masao