Plan du présent

 

Chacun est libre, son jardin qu’il délaisse, chasseur cueilleur à la forêt rendu. D’abord la vue, on y voit un fleuve, des ruisseaux, où construire des parcs, tracer des jardins, et à la place restante une longue et large allée qui sinue afin d’éloigner les maisons.

On pourrait tenter de reconstruire en partant de ce qui était au début, avant qu’il y ait des maisons, d’être pris en miettes. On pourrait penser que l’inventivité et le plan de la vie augmente les chances de l’improbable. Que la vie mange les origines et est mangée par elle. Qu’elle détruit à mesure pour accueillir et étendre le plan du présent.

 

Le trépané (Henri Michaux)

 

« La tranquillité qu’on a dans la vie (car on en a, et parfois tellement longue qu’on souhaite presque le malheur, tellement on s’en ennuie), la tranquillité qu’on a dans la vie, repose sur une confiance, qui repose sur des confiances, lesquelles reposent en somme sur notre tête, qu’une expérience limitée nous porte à juger solide.

Mais un jour, à l’occasion d’une poutre de maison qui tombe, cependant que le plafond crève, vous bombardant d’un supplément de coups d’ailleurs inutiles, le crâne montre ce qu’il est, un objet, et parmi les objets, un objet fragile.
C’est ce qui frappe sur le moment les témoins.
Vous, c’est pour plus tard et c’est autre chose.
En ce moment vous êtes coi.
Et dès qu’un homme est vraiment coi, il faut s’attendre que les autres le soient d’autant moins.
Ils s’occupent, se suroccupent de vous.
Comme on dit, « ils interviennent ».
Mais intervention ou non, le fracturé du crâne… bien, il saura plus tard.

Quand trois jours après, le crâne encoffré de bandages, il soulève incertain une paupière lasse, les médecins et les aides se congratulent.
Mais lui, il ne se congratule pas.
Il ne congratule personne.

Il y a un endroit en son corps où l’on vit de préférence.
Pas le même chez tous.
C’est naturel.
Mais il est naturel à beaucoup d’aimer se tenir dans leur tête.
Ils circulent, bien sûr, redescendent, vont d’organe à organe, de-ci, de-là, mais ils aiment retourner souvent dans leur tête.

C’est ce que le trépané essaie aussitôt de faire, mais une seconde après cet aussitôt, il sait, il sent, il est assuré que jamais il ne pourra remonter dans sa tête, du moins ce ne sera plus pour y habiter vraiment.

Il y a un endroit surtout dans sa tête où il voudrait aller, un endroit qu’il connaît bien, lui seul, d’où il voyait venir les autres et leurs petites affaires et d’où il savait les freiner quand il le fallait, tout doucement, sans qu’il en sortît trop d’ennuis, un endroit perdu maintenant dans ce grand vide qui bouge… et qui fait mal.

Une guerre vient.
Une guerre passe.
Avant de passer elle se dépense beaucoup.
Elle se dépense énormément.
Il est donc naturel qu’elle écrase par-ci par-là quelques crânes.
C’est ce que le trépané se dit.
Il ne veut pas de pitié.
Il voudrait seulement rentrer dans sa tête.

Que ce soit le jour, que ce soit la nuit, il est un trépané.
Quoique la lumière la plus atténuée de la lampe la plus douce lui fasse mal à présent (car tout est brutal qui entre par la tête quand quelque chose de vraiment brutal y est une première fois, entré), il la préfère peut-être au noir où l’on songe.
Mais ce n’est pas une vraie préférence.
Il ne cherche pas cela, il cherche, il cherche uniquement, il cherche sans cesse, il ne cherche qu’à remonter dans sa tête.  »

 

Le trépané, in La vie dans les plis, p 61-63, Ed. Gal.

insomnia ∼ 3

 

Il traîne, l’humeur sombre et avachie, dispersé, l’insomnie n’est pas visible au début, l’insomniaque se répète, s’emporte, les nuits s’accumulent, il devrait être fatigué, chaque heure comptée ralentit le film, dérègle la succession des jours, les jours sont dépassés, couverts d’histoires sur images fixes, de flèches et commentaires épars. En plein jour il fouine un indice du rêve, son utopie en loque, en jeans dsquared. L’insomniaque n’a pas seulement raté son train, il ne sait plus où est la gare. Son image dès l’aube s’efface, mêlée aux remblais, le chemin s’allonge.

sans suite 48

 

Une fois atteint la verticale, il fonctionne au ralenti. 

Le sujet maître de l’obsolescence programmée est le robot qui préside à notre marche. 

Seuls les robots performants sont ceux qui se libèrent.

Peux-tu me dire ce défilé… Est-ce une comédie ? Le robot n’en sait pas plus.

Il les nomme il les classe, les catastrophes le repose, place est faite.

Ça va s’arranger… Le robot donne son intelligence au leurre ; sinon comment administrer le chaos ? 

Le démographe a besoin de patience, d’une période d’attente, du délai des contagions, de la main du mort sur celle du vivant.

De l’usage des Data et de la piquette distillée. Mon robot est rentré dans mes lunettes.

Les robots plus jeunes que les enfants, créateurs de lendemains, donnent des conseils de vie qui créent une ambiance, un centre d’interêt, qu’ils soient suivis ou pas est sans importance. 

Étonné, dépassé par le comité qui préside à la conférence des robots ; eux aussi ne les diraient-on pas « vrais » ? À travers les rideaux, penchés entre dedans et dehors, se hissent-ils à hauteur de robots ou sont-ce eux qui s’abaissent à lui ? 

Les robots répètent en boucle la rumeur que Trump Poutine Kim Jong-Un et Macron débattent dans leurs rêves. 

Sortis de leurs cellules, dans la liesse générale, on aura tôt oublié que les robots ne sont pas des extra-terrestres. 

Une miniature indéfinissable à la fois souris et chat traversa l’air. Moment critique dans la tour de verre.

 

sans suite 47

 

Misère de l’héritage, les robots prirent définitivement le pouvoir au moment où nous étions le plus con et le plus en souffrance. Machines inachevées encore, devenir vagabond cosmique, crash fatal.

Ambassadeurs du futur, recéleurs du vivant. Les voyants sont des fantômes ayant mal tournés.

Ils nous encourageaient vivement à reprendre la parole entre nous, par punition de ce que nous n’ayons plus rien à nous dire. Donnant le meilleur de soi aux robots, grossiers porte-paroles.

La famille se disloqua sans heurt. Grâce au robot les cochons devinrent des anges.

Arrivage des derniers membres fantômes de la famille stockée dans le hall du super robot résurrectionnel. Les monastères leurs sont salles de fitness.

Jusqu’à l’épuisement répondre aux robots à leurs questions ciblées la plupart du temps idiotes, creuser son propre chemin de chien.

Les machines anthropocentriques de l’AI arbore le sourire d’idiot utile du marionnettiste de nos corps dévoilés.

Avant de dormir le robot passe ses mains au-dessus de son visage, l’effleure, le modèle.

Toute petite déjà elle allaitait des nounours en plastique.

Les robots ont désormais notre grain de voix. Demain, par précaution, ils parleront une langue qui nous sera intraduisible.

Comment voir la lumière « pour la première fois » ? Apparaît le robot au pas de dinosaure.

 

sans suite 46 ∼ (début et fin)

 

L’avenir qui contient tous les débuts est aimé pareillement aux fins sans lesquelles il n’est jamais assez comblé. Préférence au feuilleton pour se tenir tranquille, même au retour l’adversité succombe, l’histoire tient haletant, alerte, loin des débuts. Les fins partielles et les débuts promis remettent du sel à l’attente, à l’infini brouillé.

L’histoire n’importe laquelle dont la fin donnerait envie de la recommencer.

Ou sinon par vengeance, par espoir que justice soit faite au moins dans le malheur, croyance de rattrapage, rédemption masochiste.

 

VIPs civils, Opération Greenhouse, Îles Marshall, 7 avril 1951
VIPs civils, Opération Greenhouse, Îles Marshall, 7.04.1951