1904. Sais-tu ce qu’il y a de particulier en beaucoup de gens ? Ils ne sont rien, mais ils ne peuvent pas le montrer, c’est là leur trait propre (l’histoire de l’homme insignifiant qui portait une boîte fermée, par laquelle il attirait la curiosité de quelques uns et qui ne contenait, on le sut après sa mort, que deux dents de lait).

In Lettres, « Maurice Blanchot, traduire Kafka », édition d’Eric Hoppenoz, Arthur Cools et Vivian Lisa. Editions KIMÉ. P. 221

le cinéma détruit la vision

In « Maurice Blanchot, traduire Kafka », édition d’Eric Hoppenoz, Arthur Cools et Vivian Lisa. Editions KIMÉ.

Gespräche mit K (p. 340) / Ensemble constitué de 8 feuillets, non datés. Notes prises à partir du livre de Gustav Janouch, Gespräche mit Kafka, S. Fisher Verlag, 1968.

« Je ne le supporte pas, parce que je suis peut-être [sic], j’ai des dispositions trop « optiques ». Je suis un visuel. Le cinéma détruit la vision. La rapidité des mouvements et le rapide changement des images vous forcent à une constante Überschauen * , négligence de la vue. Le regard ne s’empare pas des images, mais les images s’emparent du regard. Elles submergent la conscience. Le cinéma signifie la mise en uniforme de l’oeil qui jusqu’à présent n’était pas habillé. »

*: contempler, avoir une vue d’ensemble

Vague 1 (covidblues)

La COVID emballe le moteur du procrastinateur. Elle occupe le centre, le rend inconsistant, troue le relief, enfonce les frontières, me détourne de mes petites occupations dans mon monde qui n’existe pas, dont les replis se voient privés de creux. Une coulée lisse couvre ce qui faisaient le lit de mon inclination quotidienne. Les failles sont désormais assiégées.
Chacun porte son virus. Il aimerait vivre longtemps en nous, nous aimerions vivre comme nous comme avant, même avant en pire, avec la même inconscience. Chaque jour qui passe le virus répond à côté des questions, les miennes se révèlent inutiles. Insistant les plans anciens tournent au ralenti, à moitié à l’envers. Il est difficile de parler de ce virus, nous ne parlons pas à son propos de la même chose, les soucis ne sont pas les mêmes.

J’ai la tête un peu vide et fermée et m’occupe à semer des choux de Bruxelles, mes voisins ermites sous leur toit de mousse jubilent, leurs yeux brillent de la COVID à laquelle ils ne croient pas. Sautant du coq à l’âne on se perd un peu pour demander ou dire quelque chose, sans voyage on accroit les échanges, à parler confinement, traçage, s’en remettre aux technologies afin de guider vers la délivrance, d’accroitre la dépendance. Revenir au point de départ car le désert s’avance, partir, se retirer dans le voyage confiné, ne plus s’en sortir.

J’en reviens toujours à ce point, et celui-là n’avance pas, c’est, de quelque côté où tu te tournes, ce point d’inertie, d’impossibilité à deviner si quelque chose avançait dans l’horizon d’une méduse, ce qu’on a dans la tête la méduse s’en défend. Ses déplacements sont erratiques, elle a tout son temps.
Ce qui avait eu lieu le matin se rappelle le soir comme si cela avait eu lieu hier.

Par bonne volonté, appelé à empêcher son débarquement je m’étais précipité à la sortie scruter au plus loin jusqu’au dernier passager. Le dernier passager ne se présenta pas.
Les jours du début se sont ressemblé, nous formions une communauté contrainte, entre des jours blancs la nuit passait très vite comme une parenthèse vide traversée de cauchemars dont la virulence s’est éteinte, aspirant à la tranquillité du grand air.

Ici on respire mieux, un grand vide s’est créé dans la pièce pourtant plus petite, des ombres planent comme d’un test de Rorschach sur la tête d’un Janus perplexe. On ferme la fenêtre pour avoir moins de vent levant l’oeil sur l’horloge qui sonne quatre coups creux, le son est mat, l’écart passé-futur réduit à peau de chagrin.

fuga vacui

Sur la cheminée une guirlande de photos familiales, séquences heureuses aux couleurs jaunies ou en noirs et blancs délavés. Par la fenêtre le soleil entre la mélancolie s’élève, dilatant le corps immobile chuté du dehors intra-utérin, face à la porte ouverte erre le brouillard, les dieux ubiquitaires culbutent dans le miroir.
Le miroir perd un peu ses bords alors que son centre ouvre en profondeur de champ. La distance qui sépare de l’image est floue, abîme de lignes de fuite glacées noyant toute projection.
Yeux dans les yeux du miroir, le reste du visage est une suite de traits, de perspectives dissemblables, d’expressions énigmatiques qui troublent la banalité d’ensemble. En sortir incrédule, préférence au visage des autres qui gardent encore leur vraisemblance.

@Philip Cheung – New-York-Times

D'un plan sauvé des ruines

Au mois d’août 2019 après la canicule le sol se parsemait de feuilles d’automne précoce. Réveillées, légères, brûlées et effritées, portées par vagues, au vent ralenti, désorienté, par les rues désertes qui convergent toutes sur des places identiques. Revient le temps cette fois bien dézingué où se trouvaient les clairières et là les animaux leurs yeux collés à la fenêtre, sans même reconnaître qu’on leur parle, disparus quand on va voir, pendant qu’on parle le ventre vide. La fin du jour arrive qu’on a pas vue passer. Chaque nuit qui vient est plus claire, immobile, d’un groupe d’étoiles fixées longtemps, au bout de quoi impossible de ne pas s’avouer, voir que le ciel et la terre tournent très très légèrement dans ce corps, du sol au champ de vision entier. De retour, pour s’arrêter quelque part, et pris bien sûr à propos, ce coronavirus, par la question à savoir comment les psychotiques compliants font-ils pour être si singulièrement calmes depuis quelques jours ? Leur quête éperdue d’un sens prend fin en ce grand invisible, le Nord, qu’ils n’avaient jamais vu qu’après, noyé dans les ravages, qui n’existe en définitive que par circonstances passagères et là en particulier revenant, parce que chaque journée est unique. Ils découvrent, testent le terrain, d’un pas traversent l’horizon stable, tout se solidifie, tout est à la normale, aucune révélation. Leur moitié privée de parole se rassure. Ils tiennent ferme le mur pour les prochains arrivants largués, patients d’un nouveau genre, survivants venus de nulle part. Ils obtiennent cette distance qui ne vient plus d’eux, enfin débarrassés d’y être enfermé et d’avoir à la prendre.

L’ arche a oublié les arbres / @Josh Haner/The New York Times