sans escale

In Зеркало ( le miroir ) • Andrei Tarkovsky, 1974

Passer malheureusement son temps à établir le temps qu’il ne voit pas passer. Décomposer à présent ce qu’il a pu observer devant lui. Saisir un équivalent de ce qu’il n’avait su voir. Devant lui reste la traîne de l’événement. Il s’arrête sur ce temps de retard pris. L’évidence comme le nez au milieu du visage lui explose à la face, elle sera autre la prochaine fois, tu ne sauras mieux voir. Une vie en direct de ce que nous projetons, pendant que le présent semble se réaliser d’un différé, comme un vide entre deux.

Durant le voyage les pensées qui surviennent sont le terme et l’éclaircie d’un écoulement. Sans avenir elles se recueillent pour ce qu’elles sont. En elles le présent et les rêves s’aiment. S’il s’agit d’une chasse d’où on revient bredouille, les terres traversées hier seront demain lieu d’une tuerie. Aucune mémoire n’y a pris part, rien ne s’y est inséré, rien ne s’y est renouvelé. Aux marges du paradis les insomniaques égarés butent sur des clochards allongés dans leurs rêves nerveux, maladroits.

ce qui suit

Une journée produit ce qu’une année était en peine d’engranger dit l’immortel que ce rythme épuise. la vie est faite pour rendre immortel ce qui disparaît. la propagation de la vie obéit à des forces couplées à la mort, car la mort non plus ne doit mourir.
Les églises vides rayonnent. dans la région l’heure est à leur fermeture définitive. des caveaux autour desquels les fidèles en cercles se prosternent. leurs répliques miniatures dans les cathédrales muséales cultivent la nostalgie, le cœur intérieur, la révélation sans lendemain.

Tomomi Takaneka

une poussière d’enfer

S’il arrivait que le regard embrase tous les détails ne serait-ce pas là une version de l’enfer ? Face à une telle profusion quelle volonté propre pour s’orienter ? À peine exercée elle se retournerait en son intériorité, comme une feuille se racornit. Quelle motivation à y exercer une quelconque puissance puisqu’aucun manque ne serait à combler, moins encore à inventer. Pourquoi se rendre en un point ? Le centre toujours démenti imposerait son mirage dont la vitesse d’exécution délierait enfin corps et esprit sans le moindre discernement.
En échappée belle ici-bas l’exil à la montagne serait un cadre suppléant amicalement notre cécité. Le soleil ou la neige y sont trop intenses. l’horizon déplié sans aucune ligne droite à laquelle se tenir largue vite l’esprit. À y résider l’humble travail de nain s’impose et le temps file, les saisons se répètent à intervalles perplexes. L’air vif tranche la rugosité matérielle du lieu et on cèderait facile aux visions naïves à décomposer le monde par ses parties: au sommet, de ce point de vue qui oscille, le paysage est une miniature ou l’homme n’existe pas, n’ayant définitivement rien à dire au monde.

intervalles

Ce n’était pas si grave. il aurait fallu revenir sur ses pas, abandonner ce qui attendait, s’arrêter un moment, ne pas avoir peur, s’arrêter toujours. Ce serait parfait. Souffler.
Commencer, ne plus continuer ainsi le chantier. Se répéter tout, préciser, se persuader d’une seule chose, sans souci d’importance, de place, ni de haut ni de bas. L’idéal serait de ne plus réfléchir à rien. Reprendre. Sans arriver à bout de la fin rapprocher les commencements de leurs fins. Réduire la voilure. Afin que rien n’avance et que tout change, les fins remplacées par des recommencements. Désengorger. Laisser beaucoup d’espace entre tout, les vagues les unes sur les autres, au temps qui tourne dérouté.

— # 19

Les ombres dessinent la lumière, la lumière dessine des ombres, sous le charme des fleurs les flancs de montagnes lavent les souvenirs. Dans les caves les machines à soustraire sont pleines, au ciel les colonies de satellites au pilotage autonome traversent les écrans d’aiguillage d’un robot endormi.

Cy Twombly

Pèlerinage

 

Désincarné il arrivait qu’il s’écroule en lui. Le paysage changeait. Dans la cour un tas de feuilles mortes en tourbillon se suivaient. Si absorbé dans sa tâche qu’en relevant la tête, le silence imposant, qu’il tape sur la table vérifier, est-il sourd ?
Il disparaissait si facilement qu’elle avait fini par ne plus s’en rendre compte. Pressé et impatient de partir, penché sur le plan, il oubliait de considérer le temps de la partie retour. Sur la table ses lunettes sont si petites et si loin, il lit à moitié, raccourcit le temps, empile les secondes, disparaît dans la montagne sous les brumes au soleil. À la fin de la nuit, purgé il réapparait.
Dans une autre vie il était occupé à résoudre tant de défis qu’ici il n’avait que le désir de se couper de tout, d’abandonner son autre vie, la sacrifier; son autre vie s’en porterait mieux, mais cela sans doute aggraverait son karma.
Dès le départ du train à peine assis il somnolait quelques minutes puis s’endormait, le bruit des rails le rendant autre. À chaque fois qu’il levait les yeux la réalité assommante les lui faisait se refermer très lentement, qu’il ne se débatte pas. Devant mère nature si proche du sommeil il aurait souhaité la disparition de tous (pas tout à fait de lui,  petit maître). Le voyage était propice à vivre par éclipse, à s’entraîner à ce sempiternel rendez-vous, attelé dans la nuit, assis sur le sol d’une classe à l’abandon. S’exerçant à l’éveil de la conscience, inspiré de l’unique fragment sauvé d’une antique école pré-yogique, de la somnolence et du sommeil, à l’art du balancement. Son centre de gravité variait tout le temps, même quand il était en miettes. Paré à l’apocalypse, sans urgence, sans nécessité de changer. Il faisait juste un peu plus froid.

Melchior_Lorck _ Tortue_au_dessus_de_la _lagune _vénitienne-1555

––– # 18

 

Au moment où la quête réalise son dessein, les éléments du nouvel ordre constitué ont déjà perdu toute nécessité. À s’acharner le monde nu s’entre-dévore.

l’IA l’entraînait à des paris juteux, à s’enrichir de la dette en un temps record sa vie planquée dans des villas blockhaus technologiques à reprendre la main sur les camps de la mort.

Pour revenir à la prière, commencer par ordonner les distractions, épurer la culture des loisirs des wagons blindés de travailleurs. Livrer une application IA théologienne « back to paradise », entrer directement dans son histoire animalière.

Les renonçants désertent le chaos, se pressent dans les réserves de silence, îlots de paix durables, lieux sans écriture, salles de cinéma muet sans personne, on se passe très bien du langage. Pendant que les machines se détraquent peu à peu, très lentement rafistolées, les esclaves attendaient des présages, avec une confiance fortifiée aux portes de la mort.

 

connais-toi-toi-même