SANS SUITE XXV

 

Errance mentale, significations embourbées pour trois fois rien, s’arraisonnant en butant, poussant des charriots en déroute, labeur insensé sans fin. Un drapeau planté seul sur un terrain désert, souffler dessus, espoir d’autant plus qu’il n’y a rien d’autres, une grue dans le désert qui ressemble à la carcasse d’un rêve de défoncé.

Dire si facilement n’importe quoi et se retrouver à danser, dans les bras un singe sans patte.

Grande élucubration de porcelaine qui tombe toute seule au moindre éclat de rire.

Le conservateur, pitoyable surhomme énervé, par pleine lune jette hors de son tamis de grosses pierres molles à la nuit amie.

En plus l’amnésique dormait et barrait toute la bouche du puits.

Les jours qui restaient ont brutalement fini de se cumuler.

Les lendemains de plus en plus difficiles à faire disparaître.

Ce visage sidéré, qui plonge, ce corps qui s’enfonce, auquel je n’étais jamais arrivé à donner un nom est maintenant oublié.

bernard-plossu

le vague la fièvre la providence et autres puretés

 

« Si nous prenions l’habitude de regarder par-delà le contenu spécifique des idéologies et des doctrines, nous verrions que, se réclamer de telle d’entre elles plutôt que de telle autre, n’implique nullement quelque dépense de sagacité. Ceux qui adhèrent à un parti croient se distinguer de ceux qui en suivent un autre, alors que tous, dès l’instant qu’ils choisissent, se rejoignent en profondeur, participent d’une même nature et se différencient seulement en apparence, par le masque qu’ils assument. C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité. Pour notre malheur, choix, prise de position est une fatalité à laquelle personne n’échappe ; chacun de nous doit opter pour une non-réalité, pour une erreur, en convaincus de force que nous sommes, en malades, en fiévreux : nos assentiments, nos adhésions sont autant de symptômes alarmants. Quiconque se confond avec quoi que ce soit fait preuve de dispositions morbides : point de salut ni de santé hors de l’être pur, aussi pur que le vide. Mais revenons à la Providence, à un sujet à peine moins vague… Veut-on savoir jusqu’où une époque a été frappée, et quelles furent les dimensions du désastre dont elle eut à pâtir ? Que l’on mesure l’acharnement que les croyants y déployèrent pour justifier les desseins, le programme et la conduite de la divinité. Rien d’étonnant que l’oeuvre capitale de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, soit une variation sur le thème du gouvernement temporel de la Providence : ne vivait-il pas en un temps où, pour faire discerner aux contemporains les effets de la bonté divine, il fallait les ressources conjuguées du sophisme, de la foi et de l’illusion ? Au Ve siècle, dans la Gaule ravagée par les invasions barbares, Salvien, en écrivant « De Gubernatione Dei », s’était, lui aussi, évertué à une tâche semblable : combat désespéré contre l’évidence, mission sans objet, effort intellectuel à base d’hallucination… La justification de la Providence, c’est le donquichottisme de la théologie. »

E. M. Cioran, Essai sur la pensée réactionnaire, éditions Fata Morgana, 1977  –  Joseph de Maistre – Textes choisis et presentés par E. M. Cioran  ( ICI en ligne )

mister-peanut

beau fixe

 

Lights in the Darkness via NASA

Particules énergétiques solaires brisées par le champ magnétique terrestre- NASA –  (Agrandir la photo!)

« Je ne veux plus rien du tout,  je veux commencer à jouer »

Günter Eich, le 16 déc. 1972, sur son lit de mort.

– # 15

L’attachement tient à des nœuds indémêlables, innombrables, le mur de lierres et de pierres soulève le toit, l’hydre décapitée.

Les flammes prennent existence par elles-mêmes. Entre ciel et terre, traces des passages, glaciers de feu, formes en magma, étincelles béantes au désert.

Pour passer de cet espace à cet autre, l’intervalle était à coté de la plaque, la réalité de l’espace qu’on s’imaginait était toute autre rencontrée, dure et plus transparente, plus haute ou plus basse, sans bord, sablonneuse, identique et non reconnaissable. Certains disparus s’obstinant à l’effacer.

La neige, les arbres, le thé, le corbeau étincelant.

Roma-mo

le manège est grippé

Ils ont mangé les domestiques et sont encore affamés. La chance de changer le monde s’avère aussi problématique que de vouloir le sauver. Les troupes captives sans ordre ni récompense se décomposent. L’exosquelette qui traîne ce paralytique cherche une tête. Les managers pétrifiés par le silence se terrent sous leurs châteaux de sable. La démotivation tout autour réjouit. Derrière les rideaux d’un chalet enneigé les grands-mères s’insultent au tournoi de Loto. La voie du milieu triomphe en d’illusoires cercles. Blancheur et rude corbeau sans cape font tournoyer les portes ouvertes sur la nuit au petit vent qui passe.

 

Tantôt Ici, tantôt là-bas

 

« L’homme commence par le principe : « toute grandeur est égale à elle-même et finit par peser le soleil et les planètes ». Il prétend qu’il est fait à l’image de Dieu, mais, là-bas, il boit avec avidité l’urine de l’immortel lama, construit des pyramides éternelles, le Louvre, Versailles et Sans-souci et, considère avec ravissement une cellule d’abeilles et une coquille d’escargot, navigue autour de la terre avec une aiguille, appelle Dieu, ici, l’être le plus actif, et là-bas, l’immobile. Ici le vêtement des anges est un rayon de soleil et au Kamtchatka, une fourrure de glouton. Ce qui m’a toujours beaucoup plu chez l’homme, c’est qu’il puisse construire le Louvre, les pyramides éternelles et Saint-Pierre-de-Rome, tout en considérant avec ravissement une cellule d’abeille ou un escargot dans sa coquille.  »   / Georg Cristoph Lichtenberg, Aphorisme, p 89, l’arbre double, les presses d’aujourd’hui, Second cahier (1772-1775).

georg-christoph-lichtenberg-%22sni-sni-bah-bah-heng-heng-heing-heing-ho-ho-%22-dessin-a-la-plume-1775-go%cc%88ttingen-bibliotheque-nationale-et-universitaire

« sni sni / bah bah / heng heng / heing heing, ho ho / » dessin à la plume de G. C. Lichtenberg, 1775

« L’homme. — Toute grandeur est égale à elle-même, dit-il, et il pèse finalement le soleil avec les planètes. Il connaît le temps de l’occultation des planètes les plus éloignées et ignore quand disparaitra le monde qui constitue son corps. Je suis créé à l’image de Dieu dit-il, et là-bas, il boit l’urine de l’immortel lama. Contemple avec émerveillement une cellule d’abeille et peut lui-même construire des églises Saint-Pierre. Jette des grains par le chas d’une aiguille ou l’aimante avec une pierre et trouve son chemin sur la mer. Tantôt, il nomme Dieu ici l’être le plus actif, là l’immobile ; il habille les anges tantôt de soleil, tantôt d’une fourrure de glouton (Kamtchatka), tantôt il adore des souris ou des verres de terre ; ici il croit à un Dieu pour qui mille ans sont comme pour nous le jour qui s’est écoulé hier, et tantôt à aucun Dieu. Se tue lui-même, se divinise lui-même, se châtre lui-même, flambe et se débauche jusqu’à la mort, fait des vœux de chasteté et brule quelqu’un… à cause de Troie. Mange ses semblables, son fumier… (mieux digéré, mieux ordonné) ».     / Georg Cristoph Lichtenberg, Aphorisme, p 159-60, l’arbre double, les presses d’aujourd’hui, Troisième cahier (1775-1799).

No more posts.