fuga vacui

Sur la cheminée une guirlande de photos familiales, séquences heureuses aux couleurs jaunies ou en noirs et blancs délavés. Par la fenêtre le soleil entre la mélancolie s’élève, dilatant le corps immobile chuté du dehors intra-utérin, face à la porte ouverte erre le brouillard, les dieux ubiquitaires culbutent dans le miroir.
Le miroir perd un peu ses bords alors que son centre ouvre en profondeur de champ. La distance qui sépare de l’image est floue, abîme de lignes de fuite glacées noyant toute projection.
Yeux dans les yeux du miroir, le reste du visage est une suite de traits, de perspectives dissemblables, d’expressions énigmatiques qui troublent la banalité d’ensemble. En sortir incrédule, préférence au visage des autres qui gardent encore leur vraisemblance.

@Philip Cheung – New-York-Times

D'un plan sauvé des ruines

Au mois d’août 2019 après la canicule le sol se parsemait de feuilles d’automne précoce. Réveillées, légères, brûlées et effritées, portées par vagues, au vent ralenti, désorienté, par les rues désertes qui convergent toutes sur des places identiques. Revient le temps cette fois bien dézingué où se trouvaient les clairières et là les animaux leurs yeux collés à la fenêtre, sans même reconnaître qu’on leur parle, disparus quand on va voir, pendant qu’on parle le ventre vide. La fin du jour arrive qu’on a pas vue passer. Chaque nuit qui vient est plus claire, immobile, d’un groupe d’étoiles fixées longtemps, au bout de quoi impossible de ne pas s’avouer, voir que le ciel et la terre tournent très très légèrement dans ce corps, du sol au champ de vision entier. De retour, pour s’arrêter quelque part, et pris bien sûr à propos, ce coronavirus, par la question à savoir comment les psychotiques compliants font-ils pour être si singulièrement calmes depuis quelques jours ? Leur quête éperdue d’un sens prend fin en ce grand invisible, le Nord, qu’ils n’avaient jamais vu qu’après, noyé dans les ravages, qui n’existe en définitive que par circonstances passagères et là en particulier revenant, parce que chaque journée est unique. Ils découvrent, testent le terrain, d’un pas traversent l’horizon stable, tout se solidifie, tout est à la normale, aucune révélation. Leur moitié privée de parole se rassure. Ils tiennent ferme le mur pour les prochains arrivants largués, patients d’un nouveau genre, survivants venus de nulle part. Ils obtiennent cette distance qui ne vient plus d’eux, enfin débarrassés d’y être enfermé et d’avoir à la prendre.

L’ arche a oublié les arbres / @Josh Haner/The New York Times

UGGIANAQTUQ

Le paysage froid et blanc des banquises force la langue à y guetter le moindre changement, à composer un lexique d’états changeants incorporés aux récits immuables des dieux, répétitifs, inépuisables. L’invisible maître est muet, sans souffle, le paysage austère, son peuple clairsemé. La langue s’hybride aux silences des lointains sans quoi la mobilité lente des nuits des aurores boréales l’aurait chassée. Les mots sculptent en creux la surface immaculée d’un horizon percé de séquences vivantes faites de bonheur, de disparitions, d’ennui.

Uggianaqtuq, écrit Glen Albrecht, désigne sur l’île de Baffin en langue inuite l’ami agissant étrangement, brusquement, irrationnellement, séparé, imprévisible. Ce terme s’impose à l’esprit inuit pour caractériser désormais leur environnement rendu méconnaissable par le réchauffement climatique.
Le terme d’Uggianaqtuq ne parle pas à tous ceux qui l’entendent, en particulier pas à l’ami agissant étrangement, à l’orgueilleux paranoïde qui l’avale bouche grande ouverte au vent. Uggianaqtuq est ce qui lui reste d’une gueule et du bruit de celui qu’il manqua d’étrangler. Il creuse les angles morts. Dans le miroir fendu petites ou grandes désolations reviennent au même.

Dans l’air lourd du pétrolier il médite son empire, éparpillant les plans, des grappes de souvenirs mélodieux entourent la lune couchante. Un paysage de papillons saouls saturé de chaleur.
Dans son vaste château il trouve le moyen de se cogner à tout et à se plaindre de ne rien retrouver. Il remue les glaçons au fond du verre de whisky, tournant le dos à la banquise de mer.
Gaïa est prodigue en surnuméraires, en bugs et chaos. Gaïa recrache, s’enlaidit, se purge. Dans le Hubei quelqu’un se tord de rire sous un ciel redevenu bleu.

Rupture du plateau de glace, Larsen B, Antarctique, NASA

suspendu

Le clou a été fait à main d’homme, ses arêtes anguleuses, il pèse lourd, il est épais, tordu par la vie à quoi on l’accrocha. Il a reçu et tenu toutes sortes d’objets disparus du mur, égarés. Il est noir et sans rouille, il tiendrait dans un moignon féroce qui convergerait en flèche, sa pointe doit être longue, robuste, tranchante. Subsiste intacte dans le mur une particule de lumière que la pointe enfonça. Particule non-localisable, unie à sa nuit, à une masse d’ombre plus dense que celle du mur qui le supporte. Le mur finit sa vie à ce clou suspendu qui ne retient rien.

L’avenir est une arnaque

Avant que ça ne vaille plus rien nous avons tout vendu. Mécanos de la machine. Le satellite s’est éloigné de la terre, la terre s’est éloignée, notre sentiment d’appartenance s’est délestée d’un savoir et des gestes propres à notre espèce. De la place pour mieux ranger. Comme la mort s’approche lentement nous entrons dans le présent infini. Des fantômes se croisent, ne se voient pas entre eux. Le temps n’appartient plus, à personne d’ici ou de nulle part, statique, en fuite.