les mots ne sont pas de ce monde

Les mots ne sont pas de ce monde, ils sont un monde en soi, justement un monde complet et total comme le monde des sons. On peut dire tout ce qui existe, on peut mettre en musique tout ce qui existe. Mais jamais on ne peut dire totalement une chose comme elle est. C’est pourquoi les poèmes suscitent une nostalgie stérile, tout comme les sons. Beaucoup de gens ne le savent pas et se perdent presque en voulant faire parler la vie.
Hugo Von Hofmannsthal, Les mots ne sont pas de ce monde, Paris, Rivages, 2005, p.127

voir, rêver

L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La lumière du jour est plus vive que celle que nous recevons à sa surface émergée, dessous la réalité est mince, les sujets trop mobiles pour être comptés, les changements rapides au loin restent invisibles. En immersion tu suis la plupart du temps les boucles de rétroaction qui signent ton film intérieur, ton songe diurne de luciole.
Dans un état de rêverie mécanique aux logiques clandestines n’importe quel ensemble massif s’agrège, s’agence par routine, au sein duquel se repèrent surtout les détails qui semblent être ceux d’objets usuels, mais ceux-là exclusifs, de sa propre fabrique de rêve, dont les clefs ouvrent chaque porte des pièces perdues dans les couloirs, de rêves dont on est pas tout à fait revenus. Les incidents du jour cachent le panorama.
D’entières familles familières de souvenirs en rescousses s’arrangent à grandir ou diminuer tel détail. Notre extrême tolérance à l’égard de tout ce qui procure des plaisirs n’est à terme pas concluante. À s’y arrêter les détails logent rarement dans les souvenirs, mais dans des choses qui y ressemblent, les détails émergent plutôt des rêves sans que l’on sache d’où ils viennent, de replis insaisissables, de rapprochements impromptus, dont les fentes, en trompe l’oeil, signent notre engourdissement.

Robert Frank. Tunnel (vidéo fixe), couleur et noir et blanc, 4 minutes, 2005

sans escale

In Зеркало ( le miroir ) • Andrei Tarkovsky, 1974

Passer malheureusement son temps à établir le temps qu’il ne voit pas passer. Décomposer à présent ce qu’il a pu observer devant lui. Saisir un équivalent de ce qu’il n’avait su voir. Devant lui reste la traîne de l’événement. Il s’arrête sur ce temps de retard pris. L’évidence comme le nez au milieu du visage lui explose à la face, elle sera autre la prochaine fois, tu ne sauras mieux voir. Une vie en direct de ce que nous projetons, pendant que le présent semble se réaliser d’un différé, comme un vide entre deux.

Durant le voyage les pensées qui surviennent sont le terme et l’éclaircie d’un écoulement. Sans avenir elles se recueillent pour ce qu’elles sont. En elles le présent et les rêves s’aiment. S’il s’agit d’une chasse d’où on revient bredouille, les terres traversées hier seront demain lieu d’une tuerie. Aucune mémoire n’y a pris part, rien ne s’y est inséré, rien ne s’y est renouvelé. Aux marges du paradis les insomniaques égarés butent sur des clochards allongés dans leurs rêves nerveux, maladroits.

les robots sont sans surprise

Avancée. Leur perfection sera couronnée une fois débarrassée de leurs concepteurs.
Reste encore quelques cerveaux ex-nihilo, quelques momies à farcir, des serpents noctambules, des mécaniques à réanimer, quelques livres à user.
Au milieu du hasard qu’aucun algorithme ne perce le robot brode le sien, se multiplie et nous échappe puis rejoint l’air ambiant sagement à sa place dans l’invisible concordance du grand bordel de nos rêves persistants que les robots examinent.
Les robots sont des êtres comme tout le monde, nous parlons en chute libre.
Il marche, bras relâchés, jouant à mouvoir les coudes comme l’oiseau secoue ses ailes, mains ballantes. Il ne déborde plus, il est en suspend, son avance si grande qu’il peut penser à lui, sortir de son autisme, prendre des vacances, être hors de portée, disparaître dans des grottes.
De son domaine d’expansion lié à sa propre finitude, ne reste qu’un peu d’espace où méditer des doubles de la terre.
Un coup d’avance sur le crépuscule, la transparence déborde – qu’on en finisse !

exploration terminale

Les astronomes échouent à mesurer la distance qui à vol d’oiseau les sépare de la ligne d’horizon, trop proche, insaisissable.
L’horizon sera laissé en plan, en réserve pour les siècles, le chemin sera recouvert, tout abris enseveli, nuits et jours scandés par les ombres, le temps suspendu sans autre lieu que l’écran, la tête détournée. Un dernier espace sur terre à explorer, invaincu, d’aucune conquête.
Dans la cour de leur observatoire traversent inlassablement, indifféremment, des bêtes solitaires, des oiseaux égarés, des exodes primitifs, des sentinelles androïdes.

Les nomades campent dans des musées en ruine. Sur terre, au ciel, la distance menant aux archives se réduit. Toutes images étant stockées en permanence, si nous nous retournions, le volume des archives se trouvait tel que toutes choses à peine nées se trouvaient dévorées, au risque de devenir fou nous hallucinions.

Le congrès des archivistes se poursuivit la nuit. Le public avait déserté, les conférenciers dormaient. Les projecteurs éclairaient dehors la réserve naturelle, un désert. Jamais un débat sur les archives ne fut si vivant.

procrastination

Il tombe sur toutes sortes de questions, les siennes qui ne sont pas vraiment les siennes, celles aussi que posent des interlocuteurs nombreux toujours invisibles. Probablement à la longue sont siennes celles avec lesquelles il persiste à s’entretenir, celles qui l’arrangent, qui livrent des réponses partielles, indéfinies, dont les masques changent. En même temps sont siennes celles dont il ne parvient pas à se débarrasser. Insoluble partage.
Par défiance et nécessité il apprend à laisser tomber les réponses qui lui sont demandées, à dériver de questions en questions par leurs penchants à se perdre dans d’autres, appendices à coloniser les marges, à confier la parole à des ancêtres muets plantés ici-même coté friches des maisons bancales balayées de vent. Il n’apprend rien.
Toutes sortes de questions déshéritées au nez de tous qui n’intéressent personne, d’approfondissement de l’ignorance, à ne connaître qu’en gros, en morceaux, par douloureuse avancée, alors que l’horizon a changé.
Devant l’obstacle, à la vitesse de la lumière il est passé à autre chose, sans compter le temps. Passé présent futur en vrac défont toute stratégie, le temps si grand que rien ne s’en soustrait ou s’y ajoute. Tellement de temps perdu qu’en perdre encore est sans effet ; même au procès la salle est vide, l’instruction reportée, les procureurs tour à tour révoqués, aucun recours n’est plus possible.

ce qui suit

Une journée produit ce qu’une année était en peine d’engranger dit l’immortel que ce rythme épuise. la vie est faite pour rendre immortel ce qui disparaît. la propagation de la vie obéit à des forces couplées à la mort, car la mort non plus ne doit mourir.
Les églises vides rayonnent. dans la région l’heure est à leur fermeture définitive. des caveaux autour desquels les fidèles en cercles se prosternent. leurs répliques miniatures dans les cathédrales muséales cultivent la nostalgie, le cœur intérieur, la révélation sans lendemain.

Tomomi Takaneka