saturé

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Je me déplace, sans le savoir, à des vitesses de déplacements inclinés vers des cibles que je n’ai pas choisies, gentillesse et brutalité m’éprennent et changent à leurs points de rupture, de l’une à l’autre s’éprouvent, permutent dans un nuage, et me saturent alors… nous refixons une cible que nous loupons au premier coup, la flèche s’est encore perdue. Nous tombons sur des cibles fendues, joyeux même dans l’acharnement.

et il serait étrange de ne pas pardonner

 

 » F. 9     Tout cela, en fait, est grossier et incohérent et l’amour poétique semble être aussi grossier qu’une avalanche qui tombe inconsciemment du haut de la montagne et écrase les gens. Mais quand on écoute la musique, tout cela, à savoir les uns reposent dans leurs tombes et dorment, et que les autres sont assis sains et saufs, les cheveux blancs, dans une loge de théâtre, tout cela paraît calme et majestueux, et l’avalanche ne paraît plus insensée car tout dans la nature a un sens ; et tout se pardonne, et il serait étrange de ne pas pardonner. »

Notes sur feuilles volantes, Anton Tchekhov, carnets, p 276, Éd. Bourgois

 

peuple de témoins

divertissons

Les robots-rédacteurs composent la musique où déraille l’air du temps. De nous il est parlé, exigé, le devoir de répondre de soi, c’est dur mais ça ne se voit pas, pas encore très calé entre la bouche des rédacteurs et leurs lecteurs. Il s’agit de prendre patience, compter sur l’accoutumance, d’une transition à gérer qui soit indolore, et lentement puis hors de portée de vue tout est détruit. Car les robots-rédacteurs sont promis à de grandes audiences; pour l’heure une version bêta traite l’universelle condition entre faits-divers et spectacle: scène de ménage et de guerre s’égalisent. Une réalité neutralisée s’impose; elle invente des débuts pour une histoire à série, laisse des territoires vierges entre écrans et qui les regarde. Où résonnent les appels à rejoindre le peuple des témoins; un story-board perso à la portée de tous, le temps donné de vivre à dégager les ruines qui te sont désignées. D’autres robots produiront d’autres exigences, adresseront d’autres demandes, d’autres tenues et lectures, recevront d’autres concepteurs, d’autres ordres, puisqu’il y aura des solutions.

masque

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Il ne vieillit pas, il est son propre masque, seuls ses yeux son mouvants mais enfermés derrière. Sa base s’est fendue, il disperse les débris un pied ici un pied là. Il arrive le vent, les bourrasques, qu’il regarde du coin de l’œil. Les cendres l’asphyxient.

ni ce qui est neuf ou passé

Edge of San Timoteo Canyon, Redlands, Californie 1978 Photo de Robert Adams.jpeg

Lorsque ma vie passait quelques tunnels obscurs je revenais souvent épier en pensée ce lieu continuellement retiré et silencieux où je n’avais jamais été. Plusieurs nuits s’étant rendues, la distance fut franchie, je relevais la tête; le lieu m’était méconnaissable, quoique certains éléments anodins d’arrière-plan, comme flous dans la mémoire, le désignaient lui assurément, mais par intermittence. Un brouhaha lointain régnait et j’entrepris mes jours à explorer les alentours pour remonter sa source. Passant du silence au brouhaha au silence je dormais beaucoup je ne sais où et m’égarais. Je laissais mes pensées se délier sans m’y interposer, interrompues par une alarme, persévérant sur d’infranchissables et ridicules obstacles. Je continuais très secoué en tous sens, ressaisi au sol, tiré lentement en arrière. Un peu plus loin tout le jour la lumière restait uniforme, un pays où on ne sait jamais l’heure quand on se réveille ni ce qui est neuf ou passé ni quand s’arrête l’interminable voyage.

 

trou d’air

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Les fenêtres m’ont largué mais demeurent une belle découverte. Si la vie est longue et toute petite, la maison vue du ciel est un trou, une termitière de pierre, des couloirs aux vents froids.

Se déplacer dans un quartier vide et bruyant, éviter les ronces et les bulldozers, revenir, la maison vit encore, les murs dorment dans la nuit, des fenêtres retiennent la dernière seconde, les volets sont empilés à l’intérieur. Comment renaître dans un monde qui n’existe qu’à peine?

Derrière les rideaux s’étire la multitude des héros cassés, des amoureux sont passés, il y a longtemps que l’heure s’est arrêtée, certains ricanent à la télé, ton ombre se réchauffe, se colle à la lumière, les chuchotements du silence se sont tus.

Tomber, tomber mollement, apprendre à bien tomber, se déniaiser, roulant sur soi, se régler, pile électrique au réveil. Du corps le rêve se dessine, un creux se forme au-dessus au-dessous. Parmi les choses qui tombent un creux se forme aussi, les unes remplacent les autres. Ceux qui courent n’auront pas été loin.

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