cubes et cercles

Après avoir partagé la pièce de 20 m2 en quatre chambres en croisant deux nouveaux murs, creusé trois portes,  chacun prolonge l’ouvrage et s’unit enfin au sommeil.

Les éléments naissent et disparaissent, de qualités si diverses qu’ils sont inquantifiables. Aucun élément ne peut un jour rejoindre la structure enfin entrevue. Dieu est un bricoleur du dimanche dans la ferraille et les aimants.

Autre cube, vaste et non divisé, autour duquel nous avions l’impression de tourner par ses nombreuses portes ouvertes au regard: selon l’entrée les objets ou les êtres étaient vus sous des angles et des distances variables; leurs formes et leur nature changeaient. Ici les formes accouraient au plus loin hors du centre comme si le bord suspendait le mouvement. Malgré l’invasion des formes l’agitation restait pacifique, la défaite en perpétuel éparpillement, une victoire de la dispersion. La vue panoramique attirait l’oeil  sur de petits cratères en forme de couronne, de petits lits de terre où dort la voute céleste.
D’autres formes mieux assagies, appliquées et maladroites, pataugeaient, se figeaient, sans direction, sans réponse dans un paysage d’enfance agité et rêveur.

fin de règne

La lumière est sombre depuis des jours, les t° battent leurs records, l’ombre erre sur la table d’orientation, les pensées noires perdent leur fil, leur liturgie hiberne, le labyrinthe est éventré. Il s’ensuit que plus rien n’est vraiment drôle, sauf les rares éclats de rires, plus inattendus. La réactivité des capteurs des réverbères est ralentie, l’éclipse perd quelques secondes de lumière.

la nuit des capteurs

parler #3

Les noms s’entendaient par cela même qu’ils désignaient, apprendre sans savoir, langue crue. Les verbes eux seuls ne peuvent rien dire, coupent les mains, bouchent la voix, ils précèdent, ils sont les architectes sans plan de l’univers; chus dans leur chair, saturés d’images, ils fracturent, ouvrent ce que les mots récolteront. Les verbes viennent après que les mots, une quantité de mots, une excroissance, commencent à s’oublier. Les mots dépassés, retour à naître et mourir, matrice verbale féconde, articulant la terre au ciel, dont l’enveloppe ample accueille chimères et bienheureux présages. Inventer des verbes prolonge la suite nommable. Tentation d’appauvrir, de supprimer les mots, d’oublier les verbes, bluffer la parole.   

théodicée pittoresque et tragique

   

« … ce qui est irrationnel n’existe pas. Ainsi en va t-il des Papous, des canaques et de la planète Neptune dont Hegel, pour des raisons certainement solides mais encore non élucidées, s’est toujours obstinément refusé à admettre l’existence ». Clément Rosset, « L’idée fixe » in Tropiques, Les éd. de Minuit, p. 22

 

« La philosophie n’est donc pas une consolation; elle est davantage, elle transfigure en rationnel le réel qui paraît injuste, elle le présente comme ce qui est contenu dans l’idée elle-même et comme ce par quoi la raison doit-être satisfaite » Hegel, Leçon sur la philosophie de l’histoire, Ed. Plon, p 101

 

sans un centre

 

Il a refermé derrière lui la porte du jardin après y avoir abandonné un énième ordinateur, bien décidé à le vider, un jour, de toutes ses carcasses rouillées.
Un hémisphère du cerveau du dauphin dort, pense t-il, puis se réveille laissant l’autre s’endormir à son tour. Celui qui veille est tout entier dehors et dedans, sans un centre, sans partie, le milieu est en paix.l'oeil_du_béluga_Eric_Kilby_Flickr

Pèlerinage

 

Désincarné il arrivait qu’il s’écroule en lui. Le paysage changeait. Dans la cour un tas de feuilles mortes en tourbillon se suivaient. Si absorbé dans sa tâche qu’en relevant la tête, le silence imposant, qu’il tape sur la table vérifier, est-il sourd ?
Il disparaissait si facilement qu’elle avait fini par ne plus s’en rendre compte. Pressé et impatient de partir, penché sur le plan, il oubliait de considérer le temps de la partie retour. Sur la table ses lunettes sont si petites et si loin, il lit à moitié, raccourcit le temps, empile les secondes, disparaît dans la montagne sous les brumes au soleil. À la fin de la nuit, purgé il réapparait.
Dans une autre vie il était occupé à résoudre tant de défis qu’ici il n’avait que le désir de se couper de tout, d’abandonner son autre vie, la sacrifier; son autre vie s’en porterait mieux, mais cela sans doute aggraverait son karma.
Dès le départ du train à peine assis il somnolait quelques minutes puis s’endormait, le bruit des rails le rendant autre. À chaque fois qu’il levait les yeux la réalité assommante les lui faisait se refermer très lentement, qu’il ne se débatte pas. Devant mère nature si proche du sommeil il aurait souhaité la disparition de tous (pas tout à fait de lui,  petit maître). Le voyage était propice à vivre par éclipse, à s’entraîner à ce sempiternel rendez-vous, attelé dans la nuit, assis sur le sol d’une classe à l’abandon. S’exerçant à l’éveil de la conscience, inspiré de l’unique fragment sauvé d’une antique école pré-yogique, de la somnolence et du sommeil, à l’art du balancement. Son centre de gravité variait tout le temps, même quand il était en miettes. Paré à l’apocalypse, sans urgence, sans nécessité de changer. Il faisait juste un peu plus froid.

Melchior_Lorck _ Tortue_au_dessus_de_la _lagune _vénitienne-1555