encore

 

« Moi – L’homme est l’homme si j’ose dire. (Un temps.) Nulle part trace de victoire. Nulle trace. S’essouffler, c’est tout ce qu’il y a à gagner. Mais il s’obstine. Moi-même je me sens homme, si j’ose l’être. »    Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, édition de Minuit, p. 36.

jan-cifra-vietnam-dunes-de-sable-1956

SANS SUITE XXIII

 

spiegel-man-cest-la-que-les-ennuis-ont-commences

Le sourire niais a remplacé la félicité sur le visage encadré des journalistes des JT ( faut-il s’en réjouir ? )

La pub imite le feuilleton qui imite la pub. Les hommes imitent la pub qui imite les dieux. Entreprise marketing conquérante à faire manquer de tout.

Prévision, les volcans déglinguent le temps des sismologues, des basses grondent, les vagues roulent et se multiplient, leur sceau égaré.

Les événements sont les terrains de jeu improvisé des hommes. Toutes règles déjouées et le destin en appel. L’histoire sur son tank joue à cloche pied. L’histoire lèche longtemps son assiette, attend la langue du dernier bourreau.

Tu as gagné le droit de fouler ce nouveau terrain, certes identique au précédant, tu as appris que tu as gagné la possibilité de changer de place de plus en plus rapidement.

La mémoire partout, de telle façon qu’on y est plus, remplie de place pour les absents. À peine éloigné qu’on y revient.

Au bout de la rue un abris pour attendre, la rue est longue pour un patient minuscule. Toute la journée devant un manège et un écran où défilent les dépêches de Bloomberg. Avançons se disait-il alors qu’on le tirait.

L’art de se taire commence par ne plus avoir rien à dire et à oublier toute idée d’art.

Jamais les mots ne sont plus utiles qu’à la rencontre du gorille.

Sans le langage sans les sons, croit-il, les choses auraient été collées entre elles, il n’y aurait eu qu’une chose invisible.

Des ivrognes qui se chamaillent à propos de l’eau et de la fin du monde.

Des combles, des systèmes de sécurité, des colonnes béantes.

Parfois mettre une élucubration à l’envers pour qu’elle prenne sens.

Des chalutiers-usines, des poissons des grand fonds pendus dans des caves humides où leur rouille tombera.

notre propre saleté à la figure

 

« Les rédacteurs des journaux ne sont que des salauds, ai-je dit. Mais aussitôt après : qui nous jettent notre propre saleté à la figure. Au fond, le monde que nous montrent les salauds des journaux est le vrai, ai-je dit. Le monde imprimé est le monde réel, ai-je dit. Le monde de saleté imprimé dans les journaux est le nôtre. Puis j’ai dit : l’imprimé, c’est le réel et le réel n’est plus qu’un réel supposé. » (T. Bernhard. Extinction).

 

conquête

 

« Ils laissent la nature jeter sur eux une lumière favorable. Les caméras brillent comme l’aurore. Tout regard est fixé d’avance. Jamais ils ne sortent d’eux-mêmes et s’imaginent néanmoins conquérir, fût-ce des choses conquises de longue date : ils savent depuis toujours. Les regards des visiteurs s’entassent Et leurs opinions s’entassent sur le sol pollué, comme sur une assiette où le plat principal est noyé dans la sauce.

De même que sur l’écran leur image s’est substituée à eux, de même prétendent-ils se substituer au paysage. Plus ils veulent être à l’unisson de ce qu’ils voient, plus cela sonne faux. S’ils gênent, ce n’est pas parce que, s’interposant, ils barrent la vue, mais parce qu’ils ramènent tout ce qu’ils voient à une simple expérience. Ce qui était forêt devient image. Ce qui était montagne devient image. La nature devient objet. Elle devient plat du jour, et pourtant elle est ce qui se conserve. Elle n’est plus menace. Elle devient simple note sur le bloc d’un serveur, accommodée, garnie, garantie, servie. Oui ils voudraient bien qu’on nettoie la piste, là devant eux, sur laquelle ils ont projeté leur existence. Ils ne s’imaginent tout de même pas que quelqu’un va courir devant eux avec un petit balai, comme au curling. Afin que la piste sur laquelle ils se sont jetés reste glissante. À moins qu’il ne leur faille un tremplin haut dans le ciel pour bondir hors du commun. »

Totenauberg, Elfriede Jelinek (Ed. Jacqueline Chambon, p. 31-32)

___________ # 14

 

 

Regarde bien en face, exercice à deux bandes, le reptile et la raison, impossible ensemble, ensemble impossible, indémêlable.

L’ensemble des points aveugles construit un mur de verre contre quoi on dresse les échelles.

On ne se rappelle pas les rêves sauf ceux comme telle scène télescopée qui s’isole clandestine d’un film presque oublié. Arbre fendu, racines à rêves débordants du fatras entier d’une vie, lierre sur d’autres arrachés qui auraient pu être, poussières d’offrande, éclairs éteints qui croulent sur le seuil, qui persistent et traversent la comédie électrique, lancés reposés sur surface plane d’écrans, sur les plus massifs navets qui ont fini par rendre fou, rêves redoublés dans les tranchées.

 

das-testament-des-dr-mabuse-fritz-lang-1933

sans suite XXII

 

Matin venteux, au-dedans le silence plus sonore, en marge quelques mots détachés de phrases floues pas prononçables … clarté, brouillon – brouillon, éclat, brouillon, nuit, clarté … Papillons de nuit qui rejoignent la coque vide du matin, coque vide précieuse où entendre la nuit se coucher, coque utile dans un autre monde.

Lorsque nous nous arrêtions les reflets reprenaient, se multipliaient, abolissant le pas et le chemin faits.

Rares et court répits mis à profit en promenades pédestres, vagues exercices en apesanteur. Jusqu’aux longs congés qui ordonnent un repos total, un ailleurs immobile, où l’averse chaude rappelle à soi, retombe calmement.

Les cloches des villes sonnent dans l’ailleurs, dans l’hier et le demain, chavirent dans le corps, cognant au brouillard et aux bruits. Le dehors lui serait tout juste acceptable si ce n’était le vent qui le plaque dans la grotte.

L’odeur de la pluie lève le voile, le torrent, le vent, l’homme au-dessus comme une farce tragique, un encombrement, le silence lui-même n’y trouvant pas sa place.

Puis les chemins arrivaient nombreux, tous aux bords étroits, minuscules, d’une durée filandreuse et infinie; sur eux on distinguait en têtes les éclaireurs, très éloignés à cause de ce qu’ils étaient extraordinairement grotesques.

solar-eclipse-over-snowy-central-park-nyc-1925

francesco-del-cossa-st-lucia-c-1472-detail

Notre intellect est vain pour tout ce qui est proche

« Il semble qu’avant l’heure, si j’entends bien,

vous puissiez voir ce que le temps apporte,

mais pour le présent vous ayez autre usage.

« Nous voyons, comme ceux qui n’ont pas de bons yeux »,

dit-il, « les choses qui sont lointaines ;

c’est ainsi que Dieu nous donne sa lumière.

Notre intellect est vain pour tout ce qui est proche

ou présent ; et si nul ne vient nous parler,

nous ignorons tout de l’état humain.

Tu comprends ainsi que notre connaissance

sera toute morte à partir de l’instant

où sera fermée la porte du futur. »

Dante Alighieri, La Divine Comédie, Chant X, L’Enfer. Trad. de Jacqueline Risset, GF-Flam. 1985

No more posts.