le moine cherche Dieu, la mer le rivage

Caspar David Friedrich – Der Mönch am Meer –

Quelque part dans une forêt, un arbre. Déjà la forêt. Croissance de mille ans — sans hâte, méthodiquement, sans projet, sans volonté ni résignation. La graine n’était pas destinée au séquoia. Elle était le séquoia.

Même chose pour le cristal de sel gemme, formé d’un atome par siècle dans l’obscurité d’une mine, devant des milliards de poissons promis à la salaison.

L’éléphant semble du genre hésitant, à peser le pour et le contre, mais c’est une histoire : sa masse détermine sa lenteur, comme celle du séquoia. Plus on est grand, plus on dure ; plus on dure, plus on va lentement. La souris bâcle son existence en deux ans. Rapporté au poids, elle brûle sept fois plus vite, meurt sept fois plus souvent — et recommence. Une même relation, des constantes différentes. Cela ne nous arrange pas, au moment précis où la forme s’accomplit.

La graine ? D’un séquoia, qui vient d’une graine. Darwin avait dissous la question : ni la poule ni l’œuf n’est premier. La proto-poule était là, si proche de la poule que la différence n’existait pas encore. Nous avons décidé un jour que la poule commençait. Elle pondit le lendemain, comme toujours.

L’œuf n’avait pas attendu la poule pour exister. L’œuf à coquille, à l’air libre, loin du « grand œuf » de l’eau, a trois cent quarante millions d’années. La poule en a huit mille. Toutes choses égales par ailleurs. Les hommes appellent ça un paradoxe. La poule appelle ça un mardi.

L’étoile est une guerre civile permanente. D’un côté la gravité écrase, de l’autre la fusion nucléaire repousse. L’étoile tient debout par son feu. Ce qui la tue, c’est le fer — l’élément le plus stable, le plus accompli, le plus inerte. L’étoile accomplit sa vie à forger ce fer en son cœur. Une fois atteint, après des millions d’années patientes, sans attente, en quelques secondes elle s’effondre sous sa propre gravité. Une explosion qui brille un instant plus fort qu’une galaxie entière. Le savoir, c’est que d’ici c’est hors de portée.

Plus l’étoile est massive, plus sa vie est brève, plus sa fin fracassante. L’inverse du séquoia, l’inverse de l’éléphant. Les petites étoiles refroidissent si lentement que l’univers n’est pas encore assez vieux pour qu’une seule soit finie. Rien n’a encore fini de mourir. Nous sommes trop tôt.

Kleiber n’avait observé que le vivant. Le reste de l’univers n’était pas dans l’échantillon. Ce que nous prenions pour une loi universelle n’est qu’une loi locale, valable ici-bas, dans la seule bande où les choses naissent et meurent avec lenteur. Là-haut, la règle s’inverse, et la mort est spectaculaire. Le fer que l’étoile forge en mourant — ce fer qui l’anéantit — coule dans notre sang. La supernova se répand. L’arbre tombé devient humus, champignon, abri. Rien ne conclut.

Quelque part, une poule pond, une graine s’ouvre. Une étoile s’effondre. Ainsi vont les choses, ainsi ne vont-elles pas.

sous l’oeil du chien

remonter les échos de souvenirs en morceaux, disjoints. se dire une centaine, assez pour susciter des combinaisons inédites. mais ce travail de composition épuise.

idéalement se donner le temps, avoir tout le temps et la patience de tirer et nouer les fils. sauver l’histoire d’une plus ancienne, remonter l’histoire de notre histoire. ce lointain, que des héritiers habiles incarnent ou interprètent, comment savoir, démontrent aux yeux de tous la vérité d’une fable — témoins vivants creux en dedans.

car c’est autant l’histoire que la dire, d’où ce débordement du langage, des gestes et des façons de faire, calmant les bavards de leurs terreurs solitaires.

ce besoin de passer le temps à parler, à dire ce qui se passe, se raconter. les mots comme unité de mesure du temps qui passe, ombres ou silhouettes, mesures de sa vitesse. sans quoi le temps sans mémoire est presque rien.

impossible de définir une histoire sans la prémonition d’une fin; déjà là avant d’avoir été trouvée, découverte (évidemment ce n’est pas la partie enfouie de l’histoire que seul un miracle pourrait révéler, quoique celle-ci soit un cauchemar).

aucune histoire passée n’est authentique, on s’en raconte. les traces qu’on porte en soi, en chauds organes, et puis surtout les histoires tout autour, humaines, techniques, politiques, naturelles, ce qui remonte à la surface, la colonise, l’extermine, etc. nous aimons pourtant les histoires uniques qui parlent à tous, panoramiques.

la vie éclairée au jeu des réminiscences, des ruminations sur le jugement dernier sous l’œil d’un chien exténué.

Thomas Bernhard : Monologues à Majorque


France Culture – Uniquement réalisée à partir d’archives de la voix de Thomas Bernhard, cette émission propose pour la première fois en France un autoportrait sonore du grand écrivain autrichien disparu en 1989:

  • Discours de réception du prix Georg Büchner, (1970), ORF, 2003
  • Trois jours (1970), portrait filmé par Ferry Radax, 1970
  • Monologue à Majorque (1981), entretiens avec Krista Fleischmann, Suhrkamp, 2008
  • L’origine, c’est moi (1986), entretiens avec Krista Fleischmann, Suhrkamp, 2008
  • Thomas Bernhard, un souvenir, film de Krista Fleischmann, ZDF, 1990
  • Extraits lus par Thomas Bernhard :
  • Les Roses du désert, livret (1959), in Thomas Bernhard, Minerve, 2002
  • Est-ce une comédie, est-ce une tragédie ? (1967), in Amras et autres récits, Gallimard, 1987
  • Corrections (1975), Gallimard, 1978

David Lynch The Art Life [2016]


point zéro

le vent tournoie dans ce recoin expulsant par saccades des odeurs de lilas, de fleurs de fruitiers, de fuel, de fumier. une assemblée de têtes percent un sarcophage géant où pullulent des chimères endormies couvertes de parures corporelles. les vagues comme les nuages de loin glissent sur les yeux. l’éternel retour fixe le point zéro. ici les chimères sont aux anges. on s’évade du labyrinthe.
dans ce coin retiré à la montagne où les horloges n’existent pas, dans la pierre la plus haute de la voûte du portail du monastère est gravé un soleil. d’un pas tranquille la ronde aux alentours faite de prières et de guets dure une heure.
les moines-horloges se relaient là depuis les premiers hommes, depuis cette grotte étendue par l’aile du monastère ou vingt-quatre disciples cohabitent.
chaque jour recommence à minuit pour le fidèle qui entame sa ronde qu’il a entrepris la veille à onze heures. le lendemain il commencera à une heure, il saute d’heure en heure comme les vingt-trois autres fidèles qui suivent à tour de rôle. l’avant l’après et le maintenant sont une triade, les quarts d’heure scandent le rythme. le livre des prières est constitué de vingt quatre chapitres. chaque prière dure une heure, chaque jour, vingt-quatre prières. les 8 760 prières annuelles sont réparties sur 24 chapitres dont chacun contient exactement 365 prières. la ronde annuelle arpente approximativement 40 000 km, c’est à dire un tour de la terre.

Roland Topor- Le Grand Livre

Peut-on s’habituer au réel ?

Joie de Vivre, Le Touquet © Arnaud Baumann
Joie de Vivre, Le Touquet © Arnaud Baumann