sans un centre

 

Il a refermé derrière lui la porte du jardin après y avoir abandonné un énième ordinateur, bien décidé à le vider, un jour, de toutes ses carcasses rouillées.
Un hémisphère du cerveau du dauphin dort, pense t-il, puis se réveille laissant l’autre s’endormir à son tour. Celui qui veille est tout entier dehors et dedans, sans un centre, sans partie, le milieu est en paix.l'oeil_du_béluga_Eric_Kilby_Flickr

Pèlerinage

 

Désincarné il arrivait qu’il s’écroule en lui. Le paysage changeait. Dans la cour un tas de feuilles mortes en tourbillon se suivaient. Si absorbé dans sa tâche qu’en relevant la tête, le silence imposant, qu’il tape sur la table vérifier, est-il sourd ?
Il disparaissait si facilement qu’elle avait fini par ne plus s’en rendre compte. Pressé et impatient de partir, penché sur le plan, il oubliait de considérer le temps de la partie retour. Sur la table ses lunettes sont si petites et si loin, il lit à moitié, raccourcit le temps, empile les secondes, disparaît dans la montagne sous les brumes au soleil. À la fin de la nuit, purgé il réapparait.
Dans une autre vie il était occupé à résoudre tant de défis qu’ici il n’avait que le désir de se couper de tout, d’abandonner son autre vie, la sacrifier; son autre vie s’en porterait mieux, mais cela sans doute aggraverait son karma.
Dès le départ du train à peine assis il somnolait quelques minutes puis s’endormait, le bruit des rails le rendant autre. À chaque fois qu’il levait les yeux la réalité assommante les lui faisait se refermer très lentement, qu’il ne se débatte pas. Devant mère nature si proche du sommeil il aurait souhaité la disparition de tous (pas tout à fait de lui,  petit maître). Le voyage était propice à vivre par éclipse, à s’entraîner à ce sempiternel rendez-vous, attelé dans la nuit, assis sur le sol d’une classe à l’abandon. S’exerçant à l’éveil de la conscience, inspiré de l’unique fragment sauvé d’une antique école pré-yogique, de la somnolence et du sommeil, à l’art du balancement. Son centre de gravité variait tout le temps, même quand il était en miettes. Paré à l’apocalypse, sans urgence, sans nécessité de changer. Il faisait juste un peu plus froid.

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campagne / 3

 

C’est d’un fauteuil où les dimanches après-midi meurent sereinement dans les jeux d’eau des fontaines que nous nous levons pousser des landaus escortés de papillons. Avec une paresse d’aveugle-roi encore une fois nous passons devant du linge aux fils, du soleil du vent, des papiers-peints de pièces éventrées. Les nuages font une blanchisserie au-dessus du silence des villes dévastées.

Il y a un an j’étais ici à la cueillette des myrtilles. je compte ainsi le temps. Au retour je marchais dans les rues vides de ce bled groggy, la coupe du monde par les fenêtres ouvertes. L’équipe perdait car tout était silencieux, en mode mi-temps du monde présent.

Approcher les corbeaux fort nombreux dans le parc, c’étaient eux qui marquaient la distance, qui inscrivaient en fuyant la ligne de démarcation, notre présence de trop. Les grands vents froids et piquants les rapprochaient de la maison; dès que quelqu’un en sortait, ils disparaissaient longtemps. Les cyprès du cimetière s’en couvraient en grappe. Les longues averses sans eux inondaient l’étang.

 


 

parler #2

 

Ce que l’évolution dans sa précipitation a laissé en cours donne lieu au langage qui la retraite; en ligne droite il l’accélère jusqu’à la pulvériser, ses grottes plus enfouies et éruptives projettent d’autres rives. Pour la première fois nous disions la nuit blanche des rêves d’ivresse livrés à l’aurore. La langue sustentée, grande prédatrice immatérielle, se met à jour par désincarnation successive; sa diffusion, sa décomposition à la surface numérique brille des mille feux du pixel,  des satellites en orbite d’un avenir gelé.

 

parler #1

 

L’homme entend peu à se représenter, ce n’est peut-être pas si mal. Après feu et sang, dieu remercié du fardeau enfin déposé.

À partir d’un certain point, résister consiste à ne plus vouloir comprendre. La première façon de ne pas comprendre étant de ne pas parler. Faire ses ablutions en suivant des yeux les séquences de nuages immobiles.

Nous disons, pas vraiment, nous nous débrouillons de la situation qui nous échoit, nos mots peuvent être des gestes.

Cette capacité étrange à se convaincre à peu près de tout et de n’importe quoi par des biais totalement ignorés. Le premier dit A, le second dit A, c’est plus facile d’y croire, comment ça ? La plupart du temps c’est bavardage sur un maximum de choses pour soi sur soi, déversées avec les autres en mode mineur et viral. Nous avons le besoin immédiat d’une réponse à des questions sans nombre. 

Ses questions et ses arguments sont convaincants pour justifier sa flemme, nous lui en sommes reconnaissants.

long_time_to _understand_nothing

––– # 18

 

Au moment où la quête réalise son dessein, les éléments du nouvel ordre constitué ont déjà perdu toute nécessité. À s’acharner le monde nu s’entre-dévore.

l’IA l’entraînait à des paris juteux, à s’enrichir de la dette en un temps record sa vie planquée dans des villas blockhaus technologiques à reprendre la main sur les camps de la mort.

Pour revenir à la prière, commencer par ordonner les distractions, épurer la culture des loisirs des wagons blindés de travailleurs. Livrer une application IA théologienne « back to paradise », entrer directement dans son histoire animalière.

Les renonçants désertent le chaos, se pressent dans les réserves de silence, îlots de paix durables, lieux sans écriture, salles de cinéma muet sans personne, on se passe très bien du langage. Pendant que les machines se détraquent peu à peu, très lentement rafistolées, les esclaves attendaient des présages, avec une confiance fortifiée aux portes de la mort.

 

connais-toi-toi-même