Pourquoi les coïncidences devraient-elles signifier quelque chose? Un monde ne deviendrait-il intelligible qu’à se dérober ? Peut-être n’est-ce là qu’une manière privée de se brancher sur n’importe quoi (gloire, amour, dieu), fasciné par le nœud qui lie notre réel au vertige des possibles. On en devient le dévot, on lui rend hommage. Aveuglé par soi-même, on file droit au malheur. Le vrai est impermanent, rien n’y attache.
L’écran éblouit, les machines chauffent, la lumière du désert insiste, ce sera là sa base, son avant-poste.
La météo urbaine des boîtes ou par chez soi, des corps, des transports, la végétation, le béton le verre la foule. Parfois le ciel tout seul par bonheur.
Dehors le temps qu’il fait devance les prévisions, la météo a sa vie propre, lente, souterraine, trop massive pour être considérée, mais dont certains composants sont absorbés dans l’encéphalographie gazeuse de l’IA ; on peut y suivre les courbes d’extinction des espèces ou le rythme étrange de mutations corpusculaires, ou observer le pouls de la mer.
Ou remonter le temps au milieu des annonces de fin des temps. Quelques racines longues, timides, majeures, sortent tard leurs tiges.
Quelque part dans une forêt, un arbre. Déjà la forêt. Croissance de mille ans — sans hâte, méthodiquement, sans projet, sans volonté ni résignation. La graine n’était pas destinée au séquoia. Elle était le séquoia.
Même chose pour le cristal de sel gemme, formé d’un atome par siècle dans l’obscurité d’une mine, devant des milliards de poissons promis à la salaison.
L’éléphant semble du genre hésitant, à peser le pour et le contre, mais c’est une histoire : sa masse détermine sa lenteur, comme celle du séquoia. Plus on est grand, plus on dure ; plus on dure, plus on va lentement. La souris bâcle son existence en deux ans. Rapporté au poids, elle brûle sept fois plus vite, meurt sept fois plus souvent, et recommence. Une même relation, des constantes différentes. Cela ne nous arrange pas, au moment précis où la forme s’accomplit.
La graine ? D’un séquoia, qui vient d’une graine. Darwin avait dissous la question : ni la poule ni l’œuf n’est premier. La proto-poule était là, si proche de la poule que la différence n’existait pas encore. Nous avons décidé un jour que la poule commençait. Elle pondit le lendemain, comme toujours.
L’œuf n’avait pas attendu la poule pour exister. L’œuf à coquille, à l’air libre, loin du « grand œuf » de l’eau, a trois cent quarante millions d’années. La poule en a huit mille. Toutes choses égales par ailleurs. Les hommes appellent ça un paradoxe. La poule appelle ça un mardi.
L’étoile est une guerre civile permanente. D’un côté la gravité écrase, de l’autre la fusion nucléaire repousse. L’étoile tient debout par son feu. Ce qui la tue, c’est le fer, l’élément le plus stable, le plus accompli, le plus inerte. L’étoile accomplit sa vie à forger ce fer en son cœur. Une fois atteint, après des millions d’années patientes, sans attente, en quelques secondes elle s’effondre sous sa propre gravité. Une explosion qui brille un instant plus fort qu’une galaxie entière. Le savoir, c’est que d’ici c’est hors de portée.
Plus l’étoile est massive, plus sa vie est brève, plus sa fin fracassante. L’inverse du séquoia, l’inverse de l’éléphant. Les petites étoiles refroidissent si lentement que l’univers n’est pas encore assez vieux pour qu’une seule soit finie. Rien n’a encore fini de mourir. Nous sommes trop tôt.
Kleiber n’avait observé que le vivant. Le reste de l’univers n’était pas dans l’échantillon. Ce que nous prenions pour une loi universelle n’est qu’une loi locale, valable ici-bas, dans la seule bande où les choses naissent et meurent avec lenteur. Là-haut, la règle s’inverse, et la mort est spectaculaire. Le fer que l’étoile forge en mourant, ce fer qui l’anéantit, coule dans notre sang. La supernova se répand. L’arbre tombé devient humus, champignon, abri. Rien ne conclut.
Quelque part, une poule pond, une graine s’ouvre. Une étoile s’effondre. Ainsi vont les choses, ainsi ne vont-elles pas.
par échos retaper des souvenirs, en avoir quelque part une bonne centaine, assez mêlés pour provoquer des combinaisons inédites. travail de composition du particulier au multiple, dans un milieu qui reste inconnu; une résonance, un épuisant refrain.
idéalement se donner le temps, avoir tout le temps et la patience de tirer et nouer les fils. sauver l’histoire d’une plus ancienne, remonter l’histoire de notre histoire. ce lointain, que des héritiers habiles incarnent ou interprètent, comment savoir, démontrent aux yeux de tous la vérité d’une fable — témoins vivants creux en dedans.
car c’est autant l’histoire que la dire, d’où ce débordement du langage, des gestes et des façons de faire, calmant les bavards de leurs terreurs solitaires.
ce besoin de passer le temps à parler, à dire ce qui se passe, se raconter. les mots comme unité de mesure du temps qui passe, ombres ou silhouettes, mesures de sa vitesse. sans quoi le temps sans mémoire est presque rien.
impossible de définir une histoire sans la prémonition d’une fin; déjà là avant d’avoir été trouvée, découverte (évidemment ce n’est pas la partie enfouie de l’histoire que seul un miracle pourrait révéler, quoique celle-ci soit un cauchemar).
aucune histoire passée n’est authentique, on (s’en) raconte. les traces qu’on porte en soi, en chauds organes, et puis surtout les histoires tout autour, humaines, techniques, politiques, naturelles, ce qui remonte à la surface, la colonise, l’extermine, etc. nous aimons pourtant les histoires uniques qui parlent à tous, panoramiques.
la vie éclairée au jeu des réminiscences, des ruminations sur le jugement dernier sous l’œil d’un chien exténué.