l’Infini

 

                                                  « Le monde infini aboutit à peu de chose »

 

« Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple, l’Infini. Le mot infini, comme les mots Dieu, esprit et quelques autres expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues, est, non pas l’expression d’une idée, mais l’expression d’un effort vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception impossible. L’homme avait besoin d’un terme pour marquer la direction de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais  invisible, l’objet de cet effort. Un mot était enfin nécessaire, au moyen duquel un être humain pût se mettre tout d’abord en rapport avec un autre être humain et avec une certaine tendance de l’intelligence humaine. De cette nécessité est résulté le mot Infini, qui ne représente ainsi que la pensée d’une pensée ».  Edgar Allan Poe, Oeuvres en prose, Bibl. de la Pléiade, p.717

SANS SUITE XXVII

 

Comme on regarde au ciel, les hommes sur terre, suivis des robots qui s’y penchent. Étude studieuse sous les ventilateurs, émergence du monde parallèle, les robots qui ont sautés dans le premier carrosse vous regardent à l’écran.

Les hommes se distinguent des animaux en ce qu’ils prêtent des intentions et un avenir aux machines ; qu’ils accomplissent ainsi le dessein caché de l’univers à se découvrir île vierge.

Une indécise voie lactée superposée d’un calque noir délavé, couleur des yeux de mon robot.

La réponse de la conscience tardive, le panier à mémoire percé, la labilité de la mémoire sans égard. Nos prétentions jouées par des machines définitivement détraquées.

Il a apaisé le rêve de ses parents en les laissant errer dans les catacombes, par lui accompagnés un bout, tout absorbé à se pavaner dans sa nouvelle défroque de dictateur. Confiance aveugle, masques arrachés, applaudir pour l’éternité.

avant de dormir – II

 

Les voix dans le rêve sont polyphoniques, paysage action objets temps indissociablement s’accordent. Parce que les dimensions diverses sont une seule et unies le rêve est vrai, à l’égal des éléments diurnes qui se succèdent matériellement l’un l’autre et se pulvérisent. Sans envers ni endroit, au fil du rêve, à peine le temps de s’étonner, l’image immédiate venue, faire la lumière sur cette étrange histoire colorée, aller vivre ailleurs. Le doute ? Pas d’arrêt ni retour puisque derrière le paysage a changé ou sinon l’insomnie.

avant de dormir

 

Après tout, cette ultime défense du corps fatigué, pas encore résigné, cette amorce de réponse molle, cette manie à ramener au devant de la scène de se tenir prêt à tout instant à l’illumination, mais un peu auparavant d’autres essais afin de reculer la chute, par exemple se figer, concentré dans un espace strictement réduit à articuler dans une lenteur absolue un ensemble de postures méditatives. Poussée dilettante, désir parcimonieux de se brancher à des ondes émotionnelles égales à zéro, et de prolonger au-delà vers où les choses infimes gagnent leur place, l’espace sans obstacle.

avec ou sans le monde

 

« Bonjour, la classe. Bonjour genou rose et envers de cuisse charnue sous la jupe courte en jean aujourd’hui. Vous avez peut-être supposé lors de notre dernier cours que mon argument était purement théorique, car il n’y a pas d’existence sans le monde, et donc pas d’esprit hors de son engagement dans le monde. La conscience sans le monde est impossible, de la même manière que sans lumière on ne voit rien. Est-ce votre objection, ma chérie ? penchée sur son bloc-notes, le visage encadré par la masse de ses cheveux. Eh bien, examinons le monde solide réel qui est le vôtre. Il occupe une tribune dans l’espace, et cette tribune comporte une histoire de la vie animée. Jusqu’ici tout va bien. Mais remarquez, il ne semble exister aucune condition nécessaire ou suffisante pour que la vie apparaisse, puisqu’elle se produit dans n’importe qu’elle circonstance. Vous pensez qu’elle a besoin d’air, c’est faux, vous imaginez qu’elle a besoin de voir, d’entendre ou d’espérer, de nager, de voler ou de se suspendre par la queue à une branche d’arbre, mais ce n’est pas le cas. Elle ne requiert aucune forme ou taille spéciale, aucune ressource du monde minéral pour subsister, elle peut se créer avec n’importe quoi. Elle peut vivre sous l’eau ou sur un grain de poussière, dans la glace ou dans l’eau de mer bouillante, avoir des yeux ou des oreilles ou pas, la possibilité d’ingérer ou pas, être dotée d’organes de reproduction ou pas, être douée de sens ou pas, et même quand elle possède une forme d’intelligence elle n’en a pas forcément une dose suffisante, comme par exemple le paresseux dodelinant la tête qui réussit toujours à s’asseoir près de toi – lorsqu’il baille ses yeux disparaissent, est-ce que tu l’as remarqué, ma mûroise ? la vie est donc illuminée sur un plan taxinomique, mais avec une intention commune à ses variétés infinies – qu’il s’agisse de poisson, de mouche, de bousier, de ver ou de bactérie – , l’intention de la définir sous toutes ses manifestations, réfléchies ou irréfléchies – la volonté pathétique de survivre. Car bien sûr, ça n’arrive jamais, n’est-ce pas ma poupée embroussaillée, car si la vie est une chose définissable d’une forme infinie nous devons reconnaître qu’elle se nourrit d’elle-même. Elle est autodestructrice. Ce n’est pas très rassurant si vous comptez dépendre du monde pour préserver votre conscience. N’ai-je pas raison ? si la conscience existe sans le monde, elle n’est rien, si elle a besoin du monde pour exister, elle n’est rien non plus.

C’était mes exercices de pensée préparatoires – partir d’une désespérance philosophique de base avant de chercher le salut chez les premiers penseurs, Emerson, William James, Damasio et les autres. Mais j’ai du me trahir et passer pour un dépressif, rien d’autre. »

E. L. Doctorov, Dans la tête d’Andrew, p 31-33, Actes Sud

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le problème

 

Nous sommes bien dans la caverne de Platon. Le problème, c’est que les films qu’on nous passe sont pourris ». Philip K. Dick (correspondance)

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