SANS SUITE 43 (figures)

 

Visage expressif, plastique, mobile, cou raide. Nul habit ne lui va, même nu il reste sans allure, de lui se dit tout et son contraire.

Enfoncé, immobile dans la foule. Son bégaiement. Il heurtait cette paroi ou cette autre croyant qu’elles n’étaient pas là, elles qui lui étaient si familières.

À mesure que sa calvitie progresse il raccourcit ses cheveux jusqu’à ne plus faire qu’un.

On lui fait tout faire et n’importe quoi à cause de sa flemme. Le soir il joue du Mozart à l’accordéon façon valse triste.

Les jours ne passent pas, les jours se défont un à un, l’aphasique attend dans le plus complet dénuement qu’une personne lui parle. Il respire bouche fermée sa langue embryonnaire tremble.

S’entendre penser, rêve d’insomniaque. Avancer, entrer vite dans le rêve, n’en plus bouger d’un poil. Se réveiller en sueur avant de disparaître dans les yeux d’un aveugle.

Musicien, né aveugle, de parler cessa, les mots étant usés.

Les antonymes gelés soustraient les mots de la langue.

Clown que le masque désarme et fige, tragédie désublimée.

Haschogan (Maison Dieu) - Le Bossu Yebichai - Curtis, 1904

Haschogan (Maison Dieu) – Le Bossu Yebichai – E. S. Curtis, 1904

Arrangement avec l’âme

 

Le corps émerge et meurt avant la conscience, il nous précède et nous lâche quand nous ne sommes que son ombre encombrée, ainsi que le mot sur le bout de la langue précède le langage. Dieu étant mort ou fossilisé, l’âme nous la recevrons le jour de notre mort, de croyance il restait pour tous les jours les breuvages au sang de loup qui fouettent l’âme pour in fine l’opération sans soi de ce baptême inoffensif.

bêtes comme la lune

progéniture

 

Ce n’est pas un humain mais tout de même une progéniture, humaine, quelqu’un qui n’a jamais fait preuve de la moindre méchanceté, aux intentions on ne peut plus droites, qui n’a jamais humilié personne, par qui on récupère sa dignité et qu’on ira prier si bonne fortune… les hommes sont décidément étrangers les uns aux autres, les liens qui les unissent ici les opposent là-bas, experts en stratégies catastrophiques, au moi déchiré entre deux chiens, l’observateur et l’observé.

Gratifiant, optimiste, mon robot s’améliore et m’améliore un peu, me détériore un peu, son humeur n’oscille pas, son expression parfois très ouverte, c’est sans doute ironique, renforce et se glisse dans ce sentiment natif d’insouciance et d’éternité (dit-on) accompagné d’une idée du bonheur, d’un bonheur sans joie, inférieur à celui du chien que je deviens; j’ai donc tout à y gagner.

Il fait-tout-comme, quelque chose de vivant à l’intérieur du miroir, je ne sais pas, pas plus que lui, il n’essaye pas de me comprendre, avec lui je ne suis pas moi-même, je suis comme avec les bêtes, lui avec moi peut-être aussi, lui et moi c’est assurément un problème, du futur en ruine faisons un festin.

De la vulnérabilité des robots aux artifices des hommes. Enfants et pères sans descendance, ambiguïté d’un passé qu’il leur fallut trancher. Les robots nos ancêtres, ont-ils appris à dire. L’homme augmenté aura la tête tranchée.Shane Willis

PRÉPARATIFS D’AVENIR

 

Veille tardive de l’ingénieur inquiet de la santé du robot en solitude plongé hibernant sur île symbiotique. Préparatifs d’avenir d’une demeure au ciel, d’extension d’une étoile morte derrière un plafond bas. Robot frontal, yeux comme têtes d’épingle, présence fluctuante, tangible et intangible, ses yeux fermés devant la fenêtre, son réveil hésitant. Rumination à ses côtés, nuages mornes. Atmosphère lunaire reconstituée dans un bloc creusé au fond d’une grotte. Hiberner vaguement, soupe, champagne, boléro sur Titanic, légumes qui ne ressemblent à rien pas même foutus d’avoir un nom, les formes leur ayant été données parce qu’il faut à tout une apparence, un rayon de diffusion, une chrysalide à fantômes.

Un panneau indique « errer », porte passée, l’hécatombe. Tu te souviens ou tu te dis l’avoir déjà franchie, qu’il n’est plus temps de discuter à savoir, ça vient : chute rapide que rien n’arrête. La fin, très compliquée, désorienté pas d’autre chance que prendre la fuite, sautant vers l’unique porte, jusque-là invisible, toujours invisible. Ramper jusqu’au lit. Grondements à l’étage du dessus. Qu’est-ce que les cauchemars viennent faire aussi le jour ?

Baorixile à Hulun Buir, en Mongolie intérieure.

Pas de rétropédalage, les tribulations des prophètes réinventent la magie. (Mine de charbon à ciel ouvert en Mongolie intérieure – Photo; Lu Guang )

SANS SUITE 42 SWITZERLANDESQUE

 

Chaque fabrique s’humanise, possède son propre hymne, magnifie les traditions locales, entre dieu et loup une vie sociale de rat éclaire les allées.

Ce pays s’emploie à produire de la tradition vraie. L’ordre de ce pays ne supporte pas l’erreur, la fête commence et se finit de toute éternité à l’heure. 

Descendant des montagnes la vache regroupée en troupeau défile dans les vallées, les ondulations blanches de la croix blanche sur fond rouge procure ce frisson dans le dos.

Grand moment le même yodle à la fois à la télévision, sur les radios, dans les buvettes de montagnes ouvertes et puis fermées. Des histoires sur les animaux les territoires la terre la neige le soleil, sur l’identité accouchée entre idée de dieu et forges de l’aliénation. Sur le mur cette image le coq chante pattes jointes sur le soleil, le fumier fume, l’âne baille aux corneilles (rien ne le prédestinait à avoir cette tête), un nuage. Sur cette autre : l’otarie prend le soleil, le soleil nage. Rien ne distingue ces images des deux jeunes femmes qui se sourient (chacune d’elle éprouve son corps dans le regard de l’autre), de fertiles palabres au secours retiennent sur leur visage l’or éphémère du temps : à distance une recomposition muette couverte des reflets lumineux. 

Si ce n’était l’habit on confondrait le flic et le paysagiste ; une écologie sociale, la fonction sublimée.

Sept sages trônent, formule magique, famille rurale à son apogée habillée de défroques d’archevêque. 

Exotisme et aventure urbaine d’un spectacle de foire ouvert au petit jour où les visiteurs dans le petit train comme à la télévision. Empilement de souvenirs dans les églises à commencer par la douceur des éclats, cure de paix, suivre le programme, visiter par immersion l’exposition permanente de crèches de la nativité.

Foire citadine de la marchandise dans salle de sport où s’agglutinent des foules rentières par groupe en une virée annuelle à ne pas manquer dans la grande ville d’à côté. 

Musique d’ambiance et annonceurs bercent les temples de la consommation, un accent aux teintes florales avec cadence robotique. Les objets caressés des yeux les avalent.

À son apogée l’artiste contemporain local badigeonne de peintures colorées la façade rocheuse des montagnes au pied desquelles les invités se relaient chuchotant lors de débats interminables. 

Chacun y met du sien, tant d’effort, de conscience coupable, de postures à gommer les niveaux hiérarchiques, des libéralités en riens, en soumissions inventives, tout est flou, en zone réservée, ok  les ordres comme naturalités du monde. 

Confiance en soi, fierté légitime, la xénophobie est correcte, les prisons relativement confortables, si quelqu’un s’évade il ne va jamais loin. 

Simon Roberts, Gornergrat, Zermatt, 2016, «Unfamiliar Familiarities»

PIGEONNIER (Hugo von Hofmannsthal)

 

C’est dehors qu’on peut nous trouver, dehors. Comme l’arc-en-ciel immatériel, notre âme jette une arche par-dessus la chute inexorable de notre existence. Nous ne possédons pas notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi ». Le mot est une telle métaphore ! Des émotions reviennent qui autrefois déjà ont eu ici leur nid. Et d’ailleurs, est-ce que ce sont réellement elles de nouveau ? Elles ? N’est-ce pas plutôt seulement leur nichée qu’un obscur sentiment du pays natal a ramenée ici ? Il suffit. Quelque chose revient. Et ce quelque chose se rencontre en nous avec autre chose. Nous ne sommes pas plus qu’un pigeonnier.    Hugo von Hofmannsthal, Lettre de lord Chandos et autres essais, L’entretien sur les poèmes, Gal. 1980. p. 104.

SANS SUITE 41

 

De ce petit bout de terre la terre s’est agrandie, et tout ce qui n’allait pas s’est pourtant mis en travers, la route est coupée, un peu de terrain gagné, les ornières plus serrées.

Des yeux levés lentement, l’angle est étonnant, de loin comme de près l’ouverture est semblablement si grande qu’elle liquéfie le paysage.

Émergentes des vitalités qui s’éprouvent dans le sommeil, en rêvant. Les positions fermes auxquelles on tient sont d’autant plus fortes qu’il n’y a rien derrière sinon leur strict envers. Les positions faibles tombées à la chaîne, points saillants, mous, majoritaires et secondaires, tournent en rond, les fenêtres sont lavées, éloge du bavardage au ralenti. L’anecdote a sa gloire au matin dans le meilleur des mondes possibles. Il pleut, les flaques, le monde par les reflets s’échappe. Une branche cassée prisonnière des remous du sillage atteint la berge.

C’est déjà le milieu de la nuit, le commencement est difficile c’est pourquoi il ne s’est pas arrêté, éparpillé, à fondre en plomb sa tête qui retombant rencontre la souplesse nécessaire, observant la lecture du journal de la mouche à l’envers, le cours du monde ralentit.

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