hommitude

La terre grasse, le sable rouge, ce plaisir difficile à contenir, à suivre la fuite des poulets décapités, et puisque rien est vain sous nos ombrelles, l’émotion sémillante condescend à se voir appréciée des esclaves tout de plumes accourus, venant les rapporter. Nous ne sommes pas des bêtes. On ne demande rien et tout est parfait. L’homme se fait homme en tuant une première fois son semblable, pour lui donner une chance, et s’il n’a toujours pas compris le tue une seconde fois, offrande au corps divin sans l’encombre du verbe. 

Robert Capa  Stalingrad 1947

passé qui ne passe pas

lenteurbien sûr nous avions pris le mauvais chemin, à cause d’un temps d’arrêt, d’une interruption sans autre cause qu’une crainte irraisonnée, et dès le premier pas nous avions dit que plus tard de toute façon nous le rejoindrions, l’autre chemin – et parce qu’aussi celui-là même était plus facile, c’est à dire prendrait plus de temps, en donnerait plus: nous nous appliquerions, donc le temps s’absentait, autour de la porte d’entrée des zones de temps morts, des buvards, des bruits de fenêtres quand le ciel s’abaissait. de temps à autre on ruait en courant au plus loin d’un tunnel, on s’échappait et revenait à temps, avant que les bêtes soient en fuite, et guidé par un âne en amabilité te laissant croire Quichotte, on prenait le chemin des vacances. tant et si bien que l’entrée, du chemin sur lequel nous étions, fut à portée de vue et de même si bien dissimulé, qu’on arrivait plus à dire depuis quand, ni pourquoi les allées se faisaient si étroites

My beautiful picture

chacune des bifurcations prise lors de péripéties et résolutions noires tombait sur des marécages où surnageaient des gravats, des pièces métalliques, des plastiques, des liquides épais, des fumées moites. de quel coté de quel chemin les marécages venaient-ils ? de plus en plus proches les averses étaient toujours aussi belles. nous nous regroupions près de la porte pour les célébrer, et miracle il arrivait que la rivière déborde. certain auraient aimé faire de la porte un radeau. Nos chiens, eux habituellement si pauvres en discussion, d’oreilles ouvertes bredouilles, avec qui nous échangions des airs de brocanteurs aphasiques, des rêves d’emmurés, soudain devenaient fous, fous de joie, fendus de joie, à notre étonnement renouvelé, nous leur jetions nos chapeaux

Todd Hido

parfois encouragés nous nous remettions au passage, levant de terre un mur qui doublait celui-là même en face, celui qui aboutissait ou qui partait de la porte, du passage, pendant que les ronces et le gibier piégé reprenaient, et que nous allions très loin chercher les pierres où les batailles étaient nombreuses. des fragments d’écriture qu’apportait le vent provoquaient des soirées de lecture, nous relisions les religions, c’était toujours ça, riant de n’en savoir pas plus tout en vouant gratitude au passé que l’absence de souvenirs plaçait au firmament, inversant le temps, rêves d’avant le naufrage

retour

Andrei Tarkovsky et sa mère, Maria Vishnyakova
Andrei Tarkovsky et sa mère, Maria Vishnyakova

le couchant patine la vieille souche, un scarabée d’or tape sur mon front, le verre d’eau se renverse, le vent souffle disperse les feuilles, l’histoire est un hiver               

collecteurs de temps

collectionneurs de temps_2

nous suspendons le temps, nos yeux aimantent, le rêve est mis en terre, nous buvons les remous fluides argentés des rives, le lait des brouillards, nous nous allégeons du fardeau, nous ouvrons les murs du grenier, nous allumons des feux sur la glace, nous offrons la lumière, la chaleur, un ciel crépitant, un raccourci, une issue à la nuit.

de peau, de roche

façonnage des visagesles énormes masses sont nées en un instant, elles sont à cette surface, glissées, sautées, épousées, évaporées, enroulées, roches, visages. leur façonnage est du temps hors de portée. j’ai deux ans, je marche je cours si je m’arrête je tombe je cours je m’arrête

trous d’eau

Lucas Cranach La Fontaine de Jouvence%22

Derrière la baie vitrée, les montagnes au-delà, au milieu qui tiendrait dans une main le clocher dressé du village, ses ardoises brulées par les hivers, l’horloge médaillée de l’église, son heure lente se répète, inutile penses-tu dos allongé sur un sommier de cylindres d’aluminium, tête immergée à moitié, le visage de tes yeux démultiplié dans les poches d’eau des bulles d’air qui naissent éclatent bouillonnent, te dispersant et te chavirant dans une tour sonore, à même le volume d’une matière où tu joues les noyés.

Relevé, assailli à l’air plein de bruits et respiré par les gens bruyants, la distance te sépare des surfaces, elle n’en parcourt aucune, tu n’as jamais fini de marcher le temps du labyrinthe, circuler dans les architectures, goûter ses lignes de fuite, heurter ses angles, glisser par les circuits virtuels programmés du passé, par intermittence croisés déclenchés où tu es, où d’autres te racontent, tu conduits, les feuilles des arbres se creusent en poches de vent, tu oublies la route, seule la vitesse te mène.