D'un plan sauvé des ruines

Au mois d’août 2019 après la canicule le sol se parsemait de feuilles d’automne précoce. Réveillées, légères, brûlées et effritées, portées par vagues, au vent ralenti, désorienté, par les rues désertes qui convergent toutes sur des places identiques. Revient le temps cette fois bien dézingué où se trouvaient les clairières et là les animaux leurs yeux collés à la fenêtre, sans même reconnaître qu’on leur parle, disparus quand on va voir, pendant qu’on parle le ventre vide. La fin du jour arrive qu’on a pas vue passer. Chaque nuit qui vient est plus claire, immobile, d’un groupe d’étoiles fixées longtemps, au bout de quoi impossible de ne pas s’avouer, voir que le ciel et la terre tournent très très légèrement dans ce corps, du sol au champ de vision entier. De retour, pour s’arrêter quelque part, et pris bien sûr à propos, ce coronavirus, par la question à savoir comment les psychotiques compliants font-ils pour être si singulièrement calmes depuis quelques jours ? Leur quête éperdue d’un sens prend fin en ce grand invisible, le Nord, qu’ils n’avaient jamais vu qu’après, noyé dans les ravages, qui n’existe en définitive que par circonstances passagères et là en particulier revenant, parce que chaque journée est unique. Ils découvrent, testent le terrain, d’un pas traversent l’horizon stable, tout se solidifie, tout est à la normale, aucune révélation. Leur moitié privée de parole se rassure. Ils tiennent ferme le mur pour les prochains arrivants largués, patients d’un nouveau genre, survivants venus de nulle part. Ils obtiennent cette distance qui ne vient plus d’eux, enfin débarrassés d’y être enfermé et d’avoir à la prendre.

L’ arche a oublié les arbres / @Josh Haner/The New York Times

UGGIANAQTUQ

Le paysage froid et blanc des banquises force la langue à y guetter le moindre changement, à composer un lexique d’états changeants incorporés aux récits immuables des dieux, répétitifs, inépuisables. L’invisible maître est muet, sans souffle, le paysage austère, son peuple clairsemé. La langue s’hybride aux silences des lointains sans quoi la mobilité lente des nuits des aurores boréales l’aurait chassée. Les mots sculptent en creux la surface immaculée d’un horizon percé de séquences vivantes faites de bonheur, de disparitions, d’ennui.

Uggianaqtuq, écrit Glen Albrecht, désigne sur l’île de Baffin en langue inuite l’ami agissant étrangement, brusquement, irrationnellement, séparé, imprévisible. Ce terme s’impose à l’esprit inuit pour caractériser désormais leur environnement rendu méconnaissable par le réchauffement climatique.
Le terme d’Uggianaqtuq ne parle pas à tous ceux qui l’entendent, en particulier pas à l’ami agissant étrangement, à l’orgueilleux paranoïde qui l’avale bouche grande ouverte au vent. Uggianaqtuq est ce qui lui reste d’une gueule et du bruit de celui qu’il manqua d’étrangler. Il creuse les angles morts. Dans le miroir fendu petites ou grandes désolations reviennent au même.

Dans l’air lourd du pétrolier il médite son empire, éparpillant les plans, des grappes de souvenirs mélodieux entourent la lune couchante. Un paysage de papillons saouls saturé de chaleur.
Dans son vaste château il trouve le moyen de se cogner à tout et à se plaindre de ne rien retrouver. Il remue les glaçons au fond du verre de whisky, tournant le dos à la banquise de mer.
Gaïa est prodigue en surnuméraires, en bugs et chaos. Gaïa recrache, s’enlaidit, se purge. Dans le Hubei quelqu’un se tord de rire sous un ciel redevenu bleu.

Rupture du plateau de glace, Larsen B, Antarctique, NASA

fin de règne

La lumière est sombre depuis des jours, les t° battent leurs records, l’ombre erre sur la table d’orientation, les pensées noires perdent leur fil, leur liturgie hiberne, le labyrinthe est éventré. Il s’ensuit que plus rien n’est vraiment drôle, sauf les rares éclats de rires, plus inattendus. La réactivité des capteurs des réverbères est ralentie, l’éclipse perd quelques secondes de lumière.

la nuit des capteurs

Grotesque

 

« Le monde du grotesque est plus ou moins terrible et étranger à l’homme. Tout ce qui est coutumier, banal, habituel, reconnu de tous, devient de but en blanc insensé, douteux, étranger et hostile à l’homme : son monde se transforme soudain en un monde extérieur. Et le coutumier et rassurant révèle soudain son aspect terrible ». Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais… Éd. Gal., p. 48

 « Nous sommes tellement affectés et terrifiés du fait que notre monde cesse d’être censé que nous pensons ne pas être à même de pouvoir vivre dans ce dernier. Le grotesque insuffle la peur de vivre plutôt que la peur de la mort. Structurellement parlant, le grotesque rend impossible les catégories à travers lesquelles nous tentons d’appréhender le monde « . Wolfang Kayser, the grotesque in Art and Literature, Éd. IUP, p. 184

butin

Leonie Petit, Dance of Death, 19th century

“ il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. Et la même barbarie qui les affecte affecte tout aussi bien le processus de leur transmission de main en main ”  Walter Benjamin, Eduard Fuchs, le collectionneur et l’historien, Œuvres III, Folio Essais, 2000, p. 186.

.