un trou dans le plan

 

L’histoire avance dit-on comme on le dit du temps, des changements visibles et manifestes opèrent sous les yeux, quoique avec un léger décalage, de telle sorte qu’on ne la perçoit qu’une fois en bout de course ; une autre a commencé, lestée de ce recul, continuant de la même démarche casse-gueule. La pensée, refaite à neuf, imparable imitatrice, l’accompagne. D’une ombre se redessinent les plans.

 

L'ENFANCE D'IVAN, Andreï Tarkovski
L’Enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski

Il y a un an les studios Mosfilms ont mis en ligne sur YouTube cinq des films d’Andreï Tarkovski, dans des versions restaurées et sous-titrées:   L’enfance d’Ivan (1962)   –   Andreï Roublev (1966) partie I & II   –    Solaris (1972) partie I & II   –    Le Miroir (1975)   –    Stalker (1979)

sortir du lit

 

Traiter conjointement l’insomnie et l’amnésie, parmi les animaux nocturnes la pente neigeuse, éviter de glisser. Se rattraper à des expressions fluviales, des trucs qui n’existent pas, effriter des cristallisations, se décoller de la boue, perdre son Latin, raisonner le neurologue, se réveiller ailleurs, marcher un pied en moins ou l’autre jambe raccourcie, pressé d’un pas réduit, basculant en torsion, jambe par l’autre entravée, rebondissant très mal, pour toutes sortes de raisons précisément aucune, en petits sauts progresse, par bouts de ficelle, les pieds lacés voilà pourquoi c’est arrivé si vite, la fenêtre tape, le vent peu concerné, de perdre pied n’être plus là.

qui ?

 

Dans les petites sucreries chéries qui se mangent toutes seules il y a l’histoire de la distinction de l’homme en tant qu’être de la langue. L’homme n’est pas un paysage facile à décrire de l’extérieur, il n’est pas un paysage.  Comme nous nous croyons parfois être à même de raconter le fil rouge de ce que sont nos décisions, les raisons les sentiments intimes qui nous y ont poussés, et qu’en même temps, nous sommes déjà dans l’incapacité de décrire à posteriori comment en être arrivé là (ni mieux éclairés quant à ce qui conduit à se poser de telles questions) alors par dépit nous concluons que « je est un autre » ; sinon d’avoir fait de l’aventure l’unique moyen d’être saisi par la vie, ou autre chose encore rendue à l’immobile, s’abandonnant à se laisser pousser une énième tête énuclée, recommencer, tout fout le camp.

"Nous roulons dans le futur en utilisant seulement notre rétroviseur."- Marshall McLuhan
          « Nous roulons dans le futur en utilisant seulement notre rétroviseur. » – Marshall McLuhan

nouer l’oubli

Chaque matin c’est un autre que soi rassemblé dans ce corps. La trace légère des corps anciens cumulés y prend sa place vague, une poussière flotte dans un oeil de jade. Des matins difficiles à prendre conscience passent, et là debout bien avant le jour, un message m’ayant pressé d’écrire, décidé à faire quelques pas dans le jardin, la grande gueule de la mer soufflant à l’horizon, la nuit en suspens. Rattrapé par la journée d’hier qui n’était pas finie, et ses ombres errantes creusant la nuit, la coupe blanche des rêves qui la renouvelle renversée, vide. Cruelle pensée alors qu’une vie entière soit une seule et même inlassable journée, fenêtre dans le cachot du monde.

masao yamamoto

fosse de verre

Temps libre confiné aux zoos, aux musées, parcs d’attractions & à thèmes, cirques, à la télévision. À table à l’ombre du parasol, basse-cour d’enfance, la journée qui passe, reconversion sans âge, flèche du temps esseulée. J’étais sans voix, cet ours, ce selfie man. Tête hors manège, à moitié coincée, manquée, dans une relation double, tête loin de tout plus loin encore si m’approchant, corps vertical à l’équilibre à peine, taré du poids d’une tête lourde, le suicide récent d’un ami, des portes multiples fermées aux corridors de l’ombre, l’épaisseur d’âme en peau de chagrin.

brèche dans le brouillard

Mark Corne, Chongqing, Chine
Nous rêvons que nous festoyons; l’aube venue, nous pleurons – Tchouang-tseu

L’architecte a des colères qui font vibrer les lustres au-dessus des tables, dans la pénombre la fumée bascule. L’empereur, l’architecte, l’ivrogne moderne hisse désormais des ruines, lentement, lentement, sans aucune main pour désensevelir.

Une gare désaffectée que l’attente a aménagée en temple de l’oubli. Des dépliants touristiques post-exotiques gorgés d’eau. Un horizon sans ligne à perte de vue. Des tunnels d’autoroute ou s’enfoncer à la tombée du jour, tunnels à ciel ouvert pour éclairer la nuit. Égaré dans la vitesse, disparu des caméras, perdus dans des zones spécialisées qui nous y ont conduits, les terrains vagues, les bruits urbains divisés fondus aux animaux furtifs qui les traversent, qui ont existé, un ensemble de savoirs où quelques brins encore vivants dans le désordre le plus complet, alléchants, révulsants, glissent dans une forêt impénétrable, sans image, du seul sol qui tienne.