formes de lumière

Branche de la Seine près de Giverny. De la série "Matins sur la Seine", 1897. Claude Monet

Quand, le soleil perçant déjà, la rivière dort encore dans les songes du brouillard, nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même. Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée, on ne voit plus rien que le néant, une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin. À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit parce qu’on ne voit plus rien, ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre qu’on ne voit pas.   – Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 896.

désaffection

parler sans savoir, ni eux ni soi, dire n’importe quoi, dans l’espoir qu’une approbation… j’entends que les non-rêveurs, les oublieux de leurs rêves, rencontrent ce qu’ils ignorent le jour durant sans pouvoir reconnaître, à l’état de trace, d’ombres étrangères, diluées prégnantes. en tous points identiques aux rêveurs dont le récit en bribes sitôt déchiffré repasse invisible devant les visages les murs le flou des rapports. condamnés à chercher quelque chose mais quoi, on l’a mis on le met aux greniers. j’entends que ceux qui se souviennent ne sont plus dupes ; chercheurs, collaborateurs, des robots silencieux avancent le jour nouveau. le temps devient la grosse affaire

Vittore Carpaccio, The dream of St Ursula, 1494

7-8 juin 1525

Un rêve d'Albrecht Dürer

La nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte [7-8 juin 1525 ], je vis en rêve ce que représente ce croquis : une multitude de trombes d’eau tombant du ciel. La première frappa la terre à une distance de quatre lieues : la secousse et le bruit furent terrifiants, et toute la région fut inondée. J’en fus si éprouvé que je m’éveillai. Puis, les autres trombes d’eau, effroyables par leur violence et leur nombre, frappèrent la terre, les unes plus loin, d’autres plus près. Et elles tombaient de si haut qu’elles semblaient toutes descendre avec lenteur. Mais, quand la première trombe fut tout près de terre, sa chute devint si rapide et accompagnée d’un tel bruit et d’un tel ouragan que je m’éveillai, tremblant de tous mes membres, et mis très longtemps à me remettre. De sorte qu’une fois levé, j’ai peint ce qu’on voit ci-dessus. Dieu tourne pour le mieux toutes choses.    Journal de Dürer

poudre de tungstène

codex_télévision sous-marine

Bouillon d’images TV des dimanches étales, poussière fine si vite accumulée et pressée des dimanches invisibles. Les enfants ne sont pas sortis du grenier depuis quand ? Sous le temps gris la couleur vernit les objets (la plante en pot au sol, la mouche d’hiver sur l’écran qui neige, le dos du corbeau), on dirait, à défaut d’éclat, que leur surface est gazeuse; Bartleby se tient à carreau, écartelé par ce codex où les mots sont du vent entre deux chaises, au point de songer à aller faire un tour, si toutefois les escaliers n’étaient si raides, le vent si belliqueux. La feuille de route à l’état de puzzle aux branches des arbres qui l’ont laissée choir pour réchauffer leurs pieds. La porte attend d’être brûlée. Grisaille d’autant que la neige alentour est mouillée, plaquée glacée en surface. L’enfance et le temps gris attendent qu’on se joue du monde avec des miniatures. Des filets prodigues ayant valeur de présage, mais loin, trop loin jetés, plus d’amer, de retour.

Déjà ce matin à 4.00 h les lapins hors de leur clapier couraient au ralenti dans la neige, la lune pâle et le vent amolli aux quelques flocons parsemés. Le reste de melon au poivre ne leur a rien dit. Ils dorment les yeux ouverts et s’ébattent bruyamment dans le terrier.

Harry Gruyaert GB. TV shots. Movie. 1972.