Campagne / 1

 

La ville appelle à l’inaction, son activité largement distrait. La campagne meurt sous l’inaction, il la faut méditer, tu refermes la fenêtre quand le froid est plus froid, quand le chaud est trop chaud, ni dedans ni dehors, rien ne peut être trouvé, mais au sol, face à face la grenouille, en échange d’insectes de limaces d’escargots et vers de terre, distance et territoire plantés, côtoiement dans un espace limite et sien là où elle insaisissable reine colle sur toi ses yeux.

Après des jours de ciels comateux ou orageux, parmi l’éparpillement certaines obsessions fixes rendent les armes, le ciel haut du jour est à photographier, clair, venteux, vide.

Toujours un bruit brise le magma sonore de la ville. Recommencer, reprendre, élargir la séquence, chercher les trous d’air, le flux continu. L’enveloppe sonore n’est pas une enveloppe, ni le murmure intérieur.

Le soir est tombé et tous les habitants ont déserté leur maison. Où sont-ils? Personne ne sait s’il y a longtemps.

Juste après la pluie, avec un temps d’avance elle sourit, sous l’entassement coule un lent filet de sable.

 

le monde de l’Autre qui n’existe pas

 

ICI en intégralité, Hypernormalisation, d’Adam Curtis (VO). Il présente son propos

 

à côté

 

« On ne sort pas intact. On sort liberé. On a vu le bout et on sait que demain dans la rue, la différence n’est pas si grande. Heureusement il y a des fous en liberté. »
« On ne sort pas intact. On sort libéré. On a vu le bout et on sait que demain dans la rue, la différence n’est pas si grande. Heureusement il y a des fous en liberté. » R. Deapardon

Ils dorment la plupart du temps leur vie blanche et même au-delà tant jour et nuit s’oublient à coté de la mort. Par la persienne, sans le paquebot sur la mer, pas d’avant ni d’après, juste l’étendue variable du ciel ouvert fermé. Leurs sporadiques éveils sont tout agitation, ils inspirent, respirent dans leur peau, saturent leur propre air, et à la dispersion dehors ils vont courants encombrés comme morts. L’invasion mentale vire en assaut contre le monde, à l’enserrer d’un nœud de mots, un bloc qui ne pèse qu’une seconde. Ils instruisent un éternel procès où leur corps fendu persiste, accusateur.

Don’t know where, don’t know when

 

De retour au box-office nazis émus par les pleurs des super héros. D’un haussement de menton de leur bouche échappe « nostalgie du futur », au pied leurs femmes sans voix, éplorées, cris de joie. Assomption des pires rêves à bigotes que la télé-réalité récolte, viande brassée, tu fends le vent, personnage Snapchat tu entres dans la télévision, la poule et l’œuf se fécondent, le dilemme s’envole. L’histoire se déshabille, le présent semble immobile, l’avenir gueule en chambre close, les slogans résonnent, les images se recouvrent, raison et croyance associées donnent gueule à notre âme, le crime est parfait. Dans le clair-obscur les milliardaires effeuillent la marguerite des dieux-robots démembrés. Au balcon les robots affranchis et invités de marque apprécient la vue dégagée.

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fossiles de lumière et du temps

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(toutes les citations ci-après sont extraites de « Daido Moriyama, Memories of a Dog, Nazraeli Press, 2004″, ou glanées dans des entretiens)

Je regarde absent les lumières de la ville vaciller à travers l’air tiède qui flotte sur la place de la gare, et je ressens l’impatience de mon esprit qui n’a pas encore tout à fait quitté la ville d’hier, alors que mon corps est bien arrivé dans cette nouvelle ville.

Daido Moriyama-courtesy-of-miyanomori-art-museum

Quoi que je cherche, rien ne s’est encore révélé. Alors je continue ma route. Chaque jour est un voyage de l’esprit et du corps à travers un labyrinthe. Parfois, mes étapes suivent un chemin. D’autres fois, je me retrouve à errer. Les différents domaines où je vais sont comme des parties disjointes d’un puzzle, sans que jamais je trouve leur résolution.

Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l’espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l’incertain.

Daido Moriyama Yokosuka (1970:1999 © Daido Moriyama

Le caractère documentaire de la photographie n’est pas simplement le fait de s’arrêter sur un événement. Il a plutôt la particularité d’être sans cesse lié à l’expression du temps qui s’étire indéfiniment avant et après cet événement.

Daido Moriyama NY 71

Il m’arrive de me questionner sur ce que fut la première clarté projetée dans mes yeux après ma naissance. Or, il m’est impossible de le savoir. Ensuite, je me demande ce que c’était ce paysage vu à tel endroit, lorsque je remonte dans mes souvenirs le plus loin possible. Je sais que ce n’est pas une sorte d’image nette, mais j’essaye d’en chercher une qui serait perçue de mon état étroitement défini, un état qui existe entre le sommeil et le réveil. Je cherche, par-ci et par-là, convoquant tous les éléments accessibles dans ma mémoire. Et si je parviens à une image vague, je crois que ce serait cela. Mais cette image n’est elle aussi qu’une fabrication de mon intention arbitraire, d’où je pourrais conclure que je n’ai jamais vu cette image, ou bien que je venais juste de la voir, ou alors que je ne la verrais que dans le futur. Cependant, il n’y a aucune certitude que je ne l’aie pas vue non plus.

SONY DSC

Le temps qui passe n’est pas perdu, il nous attend quelque part. Je conçois la mémoire comme un moyen et je poursuis mon voyage, c’est peut-être pour cela que je rassemble souvenirs et douleurs et que je me prépare au moment de l’éveil. La photographie ne se limite pas à documenter les choses mais à créer des souvenirs. C’est un processus d’histoire en guirlandes de souvenirs et de fossilisation du temps, mais plus encore, c’est le mythe de l’ombre et de la lumière. Pour moi la photographie ne consiste pas à observer sur le bas-côté ou à se limiter à la création d’une œuvre artistique superbe, mais à découvrir, au travers de sa propre expérience, les liens qui unissent les fragments du monde à sa propre vie et de parvenir à une rencontre spirituelle à travers ces fragments. Souvent je me sens à l’étroit entre introspection et expression de ma volonté, de ma réponse vis à vis de l’époque.

Daido Moriyama, Sans titre, de la série L'épopée en quelque chose de 1971 Source- http-::www.sfmoma.org:explore:collection:artwork:48391#ixzz3p122zdWc San Francisco Museum of Modern Art

Depuis quelques années, je suis en mesure de conjurer la conscience qu’il n’y a pas une once de beauté dans le monde, et que l’humanité est une chose d’une extrême laideur. Donc, je peux prendre des photos et croire en quelque chose.

1 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

J’utilise l’appareil comme une procédure qui me demande sans cesse d’affirmer mon identité, me demandant: « Quel est le sens de la vie dans un monde et parmi les êtres humains, tout cela est si grotesque, scandaleux, et aussi accidentel que ce que je vis, et comment être avec cela être en contact ?

Daido Moriyama - Northern 03

La force d’écrasement de temps est devant mes yeux, j’essayer de la garder en appuyant sur le déclencheur de l’appareil photo.

Daido Moriyama -Hokkaido-005

Aujourd’hui, les gens prennent des photos avec désinvolture. Surtout de leur vie quotidienne. Leur attitude désinvolte envers la photographie est la même que la mienne. Il n’y a rien de juste ou de mauvais.

2 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

Les photographies sont des morceaux du monde éternel – de la vie quotidienne ; des fossiles de lumière et de temps. Ils sont également des fragments du pressentiment, de l’inspiration, un enregistrement, la mémoire des êtres humains et de leur histoire, ainsi qu’une autre langue d’un monde devenant visible et intelligible grâce à l’objectivation de la réalité au moyen d’un appareil. Elles nous montrent la beauté, la tendresse, et aussi la laideur et la cruauté du présent et, non pas comme une réponse, mais toujours comme une nouvelle question. Je crois photographier des pièces d’un puzzle incomplet. C’est pourquoi je me suis mis à photographier et me suis consacré à la photographie.

Untitled, 2010, © Daido Moriyama

Les Trois Désastres

« Le trésor était à sec. Nous avions, au 1er février, pour solder la guerre universelle, trente millions, en papier. Le milliard voté n’était pas levé. Au fond de la caisse, on mit la Terreur. »  (J. Michelet, Histoire de la révolution. Livre X. Chapitre IV. — Mouvement du 10 mars 1793. – Tribunal Révolutionnaire).