persister

/ Chaque jour sur le chantier les matériaux de construction s’accumulent, les volumes augmentent. le plan n’existe pas. cependant tous les corps de métier s’emploient à adapter et emboiter les éléments déchargés des camions, la moitié des livraisons est composée de pièces sans usage ou alors défectueuses ou incomplètes. l’autre moitié est unijambiste, les récépissés de commande sont introuvables, tout autour la friche triomphe dans les gravats, des jardins bordés par les pierres des murs d’une maison en ruine marquent la frontière. le terrain manque d’appui. Les ouvriers dorment, les techniciens ne sortent plus des réunions.

/ une réalité épineuse. par bonnes saisons pleuvent les solutions diverses des champs à graines jusqu’à l’acheminement dans les cages. les allées, le parc n’ont plus d’arbre. la place pour les déposer dans les cages manque. les roues tournent à vide, les esclaves se sont échappés, les robots les secourent. trop de graines et trop de gens – les termes de la distribution s’enchevêtrent, les greniers sont vides, le brouillard respire, coagule la poussière. les solutions se referment sur des failles, la pluie tombe dans la cheminée, à plat sur les papiers-peints le passé se décolle, le salpêtre fait du sel, le poivre jaune du soleil blanchit les couleurs.

Daido Moriyama, Tokyo- suite d’un récit – Autum Trip (Omaezaki), 1984

fossiles de lumière et du temps

∼≡∼

(toutes les citations ci-après sont extraites de « Daido Moriyama, Memories of a Dog, Nazraeli Press, 2004″, ou glanées dans des entretiens)

Je regarde absent les lumières de la ville vaciller à travers l’air tiède qui flotte sur la place de la gare, et je ressens l’impatience de mon esprit qui n’a pas encore tout à fait quitté la ville d’hier, alors que mon corps est bien arrivé dans cette nouvelle ville.

Daido Moriyama-courtesy-of-miyanomori-art-museum

Quoi que je cherche, rien ne s’est encore révélé. Alors je continue ma route. Chaque jour est un voyage de l’esprit et du corps à travers un labyrinthe. Parfois, mes étapes suivent un chemin. D’autres fois, je me retrouve à errer. Les différents domaines où je vais sont comme des parties disjointes d’un puzzle, sans que jamais je trouve leur résolution.

Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l’espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l’incertain.

Daido Moriyama Yokosuka (1970:1999 © Daido Moriyama

Le caractère documentaire de la photographie n’est pas simplement le fait de s’arrêter sur un événement. Il a plutôt la particularité d’être sans cesse lié à l’expression du temps qui s’étire indéfiniment avant et après cet événement.

Daido Moriyama NY 71

Il m’arrive de me questionner sur ce que fut la première clarté projetée dans mes yeux après ma naissance. Or, il m’est impossible de le savoir. Ensuite, je me demande ce que c’était ce paysage vu à tel endroit, lorsque je remonte dans mes souvenirs le plus loin possible. Je sais que ce n’est pas une sorte d’image nette, mais j’essaye d’en chercher une qui serait perçue de mon état étroitement défini, un état qui existe entre le sommeil et le réveil. Je cherche, par-ci et par-là, convoquant tous les éléments accessibles dans ma mémoire. Et si je parviens à une image vague, je crois que ce serait cela. Mais cette image n’est elle aussi qu’une fabrication de mon intention arbitraire, d’où je pourrais conclure que je n’ai jamais vu cette image, ou bien que je venais juste de la voir, ou alors que je ne la verrais que dans le futur. Cependant, il n’y a aucune certitude que je ne l’aie pas vue non plus.

SONY DSC

Le temps qui passe n’est pas perdu, il nous attend quelque part. Je conçois la mémoire comme un moyen et je poursuis mon voyage, c’est peut-être pour cela que je rassemble souvenirs et douleurs et que je me prépare au moment de l’éveil. La photographie ne se limite pas à documenter les choses mais à créer des souvenirs. C’est un processus d’histoire en guirlandes de souvenirs et de fossilisation du temps, mais plus encore, c’est le mythe de l’ombre et de la lumière. Pour moi la photographie ne consiste pas à observer sur le bas-côté ou à se limiter à la création d’une œuvre artistique superbe, mais à découvrir, au travers de sa propre expérience, les liens qui unissent les fragments du monde à sa propre vie et de parvenir à une rencontre spirituelle à travers ces fragments. Souvent je me sens à l’étroit entre introspection et expression de ma volonté, de ma réponse vis à vis de l’époque.

Daido Moriyama, Sans titre, de la série L'épopée en quelque chose de 1971 Source- http-::www.sfmoma.org:explore:collection:artwork:48391#ixzz3p122zdWc San Francisco Museum of Modern Art

Depuis quelques années, je suis en mesure de conjurer la conscience qu’il n’y a pas une once de beauté dans le monde, et que l’humanité est une chose d’une extrême laideur. Donc, je peux prendre des photos et croire en quelque chose.

1 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

J’utilise l’appareil comme une procédure qui me demande sans cesse d’affirmer mon identité, me demandant: « Quel est le sens de la vie dans un monde et parmi les êtres humains, tout cela est si grotesque, scandaleux, et aussi accidentel que ce que je vis, et comment être avec cela être en contact ?

Daido Moriyama - Northern 03

La force d’écrasement de temps est devant mes yeux, j’essayer de la garder en appuyant sur le déclencheur de l’appareil photo.

Daido Moriyama -Hokkaido-005

Aujourd’hui, les gens prennent des photos avec désinvolture. Surtout de leur vie quotidienne. Leur attitude désinvolte envers la photographie est la même que la mienne. Il n’y a rien de juste ou de mauvais.

2 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

Les photographies sont des morceaux du monde éternel – de la vie quotidienne ; des fossiles de lumière et de temps. Ils sont également des fragments du pressentiment, de l’inspiration, un enregistrement, la mémoire des êtres humains et de leur histoire, ainsi qu’une autre langue d’un monde devenant visible et intelligible grâce à l’objectivation de la réalité au moyen d’un appareil. Elles nous montrent la beauté, la tendresse, et aussi la laideur et la cruauté du présent et, non pas comme une réponse, mais toujours comme une nouvelle question. Je crois photographier des pièces d’un puzzle incomplet. C’est pourquoi je me suis mis à photographier et me suis consacré à la photographie.

Untitled, 2010, © Daido Moriyama