sans suite 52

 

Monter un pont, pierre par pierre toutes hissées du lit de la rivière. En dessous le soleil tape, la maladresse se dissout dans l’air amolli, le temps de s’attarder prospère, à midi le langage s’en va, à son chevet les paroles sont contredites.

Pendant la taille des pierres, se répéter ce qu’on dit pour conjurer le sort.

Ce caillou est descendu intacte des sommets. La caresse de la rivière en fait son sable. Les nuages traversent la montagne.

Le seuil est une ride d’éternel. Derrière la porte les ruines, autour d’elles le béton. Sur le seuil le sable, la terre, les feuilles, la pluie, la neige, la pierre.

Tendus vers une fin manquée toujours. Travail laborieux du scribe. Apprendre à couler, imaginer la mer. Seul le vent sur le visage.

Derrière elle la mer. Devant ses yeux la mer encore. Demi-lune dans les embruns.

D’épuisement ou par l’inanité de tout, arrive un peu de la douceur et de la fluidité du jour.

Pourtant même en plein brouillard le temps file si vite.

À tes oreilles souffle C’est le corps, c’est le corps … C’est l’amour, l’entravée, la parole


sans suite 49

 

 

Plus les lointains s’éloignent plus ici tout est plat, les repères s’absentent, seul le temps passe

D’un grain de sable une oasis. Et toujours pas de pas

Tu te penches du côté de la mer, les mers se traversent, la lune élève l’eau au point de flottaison, le vent a une rondeur de cœur, en son sillage reposent les perdus

Sans notre inconstance comment verrions-nous le sable se déposer ?

Les objets perdent tout poids dès lors qu’ils ont quitté les mains

Témoins miraculés du hasard la vie est trop courte pour s’arrêter, s’étendre à son propos, l’expérience n’y est pas si heureuse

Ce labyrinthe quel que soit le lieu où on le déplace occupe toujours le centre

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insomnia / 2

 

Ficelles de l’insomniaqueatterrir dans le sommeil, suivre attentivement sans entêtement les paroles à la radio, flotter dans le flux jusqu’à ce que la voix parle toute seule en partant. Travail pratique paradoxal : se déconcentrer le plus rapidement possible par grande patience. Conduire une à une toutes les images projetées sur un seul plan, les maintenir dans ce cadre, apaiser le geôlier. Laisser défiler les images pensées, s’y abandonner, faire comme se départir de soi, rêver dans une fleur à chardons.

 

silencio

 

Ni verticale ni horizontale la musique ricoche le silence, le silence rentre dans la mélodie, en ignore le rythme, corps figé, vacillant, précieux, absent au déplacement de l’air, un pas de retard, sa façon de danser, mélodie parmi les mémoires d’autres mélodies, retour titubant, époux dansant. Sur quoi repose la musique pour attester du passage du temps ?

 

 

sans suites 45 * (les mots 01)

 

Laisser tomber querelles et foutaises, verser dans l’hérésie : prier devant les nuages, faire corps, tomber en lambeaux, s’exercer cruellement, livrer le langage des formes aux nuages, glossolalies envoûtantes, animaux médusés.

Les mots résonnent de façon assez manifeste pour ne pas s’y attacher, les définir, les couler accouplés au bloc de matière qu’ils désignent, les détacher à part : profiter de leur effusion comme catapulte à silence.

Redéfinir chaque mot désormais, repartir à zéro, aux choses elles-mêmes. Ne rien pouvoir dire. Travailler sur l’immatérialité d’un tapis.

 

PIGEONNIER (Hugo von Hofmannsthal)

 

C’est dehors qu’on peut nous trouver, dehors. Comme l’arc-en-ciel immatériel, notre âme jette une arche par-dessus la chute inexorable de notre existence. Nous ne possédons pas notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi ». Le mot est une telle métaphore ! Des émotions reviennent qui autrefois déjà ont eu ici leur nid. Et d’ailleurs, est-ce que ce sont réellement elles de nouveau ? Elles ? N’est-ce pas plutôt seulement leur nichée qu’un obscur sentiment du pays natal a ramenée ici ? Il suffit. Quelque chose revient. Et ce quelque chose se rencontre en nous avec autre chose. Nous ne sommes pas plus qu’un pigeonnier.    Hugo von Hofmannsthal, Lettre de lord Chandos et autres essais, L’entretien sur les poèmes, Gal. 1980. p. 104.