fossiles de lumière et du temps

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(toutes les citations ci-après sont extraites de « Daido Moriyama, Memories of a Dog, Nazraeli Press, 2004″, ou glanées dans des entretiens)

Je regarde absent les lumières de la ville vaciller à travers l’air tiède qui flotte sur la place de la gare, et je ressens l’impatience de mon esprit qui n’a pas encore tout à fait quitté la ville d’hier, alors que mon corps est bien arrivé dans cette nouvelle ville.

Daido Moriyama-courtesy-of-miyanomori-art-museum

Quoi que je cherche, rien ne s’est encore révélé. Alors je continue ma route. Chaque jour est un voyage de l’esprit et du corps à travers un labyrinthe. Parfois, mes étapes suivent un chemin. D’autres fois, je me retrouve à errer. Les différents domaines où je vais sont comme des parties disjointes d’un puzzle, sans que jamais je trouve leur résolution.

Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l’espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l’incertain.

Daido Moriyama Yokosuka (1970:1999 © Daido Moriyama

Le caractère documentaire de la photographie n’est pas simplement le fait de s’arrêter sur un événement. Il a plutôt la particularité d’être sans cesse lié à l’expression du temps qui s’étire indéfiniment avant et après cet événement.

Daido Moriyama NY 71

Il m’arrive de me questionner sur ce que fut la première clarté projetée dans mes yeux après ma naissance. Or, il m’est impossible de le savoir. Ensuite, je me demande ce que c’était ce paysage vu à tel endroit, lorsque je remonte dans mes souvenirs le plus loin possible. Je sais que ce n’est pas une sorte d’image nette, mais j’essaye d’en chercher une qui serait perçue de mon état étroitement défini, un état qui existe entre le sommeil et le réveil. Je cherche, par-ci et par-là, convoquant tous les éléments accessibles dans ma mémoire. Et si je parviens à une image vague, je crois que ce serait cela. Mais cette image n’est elle aussi qu’une fabrication de mon intention arbitraire, d’où je pourrais conclure que je n’ai jamais vu cette image, ou bien que je venais juste de la voir, ou alors que je ne la verrais que dans le futur. Cependant, il n’y a aucune certitude que je ne l’aie pas vue non plus.

SONY DSC

Le temps qui passe n’est pas perdu, il nous attend quelque part. Je conçois la mémoire comme un moyen et je poursuis mon voyage, c’est peut-être pour cela que je rassemble souvenirs et douleurs et que je me prépare au moment de l’éveil. La photographie ne se limite pas à documenter les choses mais à créer des souvenirs. C’est un processus d’histoire en guirlandes de souvenirs et de fossilisation du temps, mais plus encore, c’est le mythe de l’ombre et de la lumière. Pour moi la photographie ne consiste pas à observer sur le bas-côté ou à se limiter à la création d’une œuvre artistique superbe, mais à découvrir, au travers de sa propre expérience, les liens qui unissent les fragments du monde à sa propre vie et de parvenir à une rencontre spirituelle à travers ces fragments. Souvent je me sens à l’étroit entre introspection et expression de ma volonté, de ma réponse vis à vis de l’époque.

Daido Moriyama, Sans titre, de la série L'épopée en quelque chose de 1971 Source- http-::www.sfmoma.org:explore:collection:artwork:48391#ixzz3p122zdWc San Francisco Museum of Modern Art

Depuis quelques années, je suis en mesure de conjurer la conscience qu’il n’y a pas une once de beauté dans le monde, et que l’humanité est une chose d’une extrême laideur. Donc, je peux prendre des photos et croire en quelque chose.

1 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

J’utilise l’appareil comme une procédure qui me demande sans cesse d’affirmer mon identité, me demandant: « Quel est le sens de la vie dans un monde et parmi les êtres humains, tout cela est si grotesque, scandaleux, et aussi accidentel que ce que je vis, et comment être avec cela être en contact ?

Daido Moriyama - Northern 03

La force d’écrasement de temps est devant mes yeux, j’essayer de la garder en appuyant sur le déclencheur de l’appareil photo.

Daido Moriyama -Hokkaido-005

Aujourd’hui, les gens prennent des photos avec désinvolture. Surtout de leur vie quotidienne. Leur attitude désinvolte envers la photographie est la même que la mienne. Il n’y a rien de juste ou de mauvais.

2 Untitled, 2010, © Daido Moriyama

Les photographies sont des morceaux du monde éternel – de la vie quotidienne ; des fossiles de lumière et de temps. Ils sont également des fragments du pressentiment, de l’inspiration, un enregistrement, la mémoire des êtres humains et de leur histoire, ainsi qu’une autre langue d’un monde devenant visible et intelligible grâce à l’objectivation de la réalité au moyen d’un appareil. Elles nous montrent la beauté, la tendresse, et aussi la laideur et la cruauté du présent et, non pas comme une réponse, mais toujours comme une nouvelle question. Je crois photographier des pièces d’un puzzle incomplet. C’est pourquoi je me suis mis à photographier et me suis consacré à la photographie.

Untitled, 2010, © Daido Moriyama

je voudrais…

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« Je voudrais que les pensées se succédassent dans un livre comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre ; et non pas pourtant sans se suivre, sans s’accorder, sans s’assortir. Oui, je voudrais qu’elle roulassent sans s’accrocher et se tenir, en sorte que chacune d’elles pût subsister indépendante. Point de cohésion trop stricte ; mais aussi point d’incohérence : la plus légère est monstrueuse » (Joseph JoubertIn Gérard Macé, pensées simples, Gal., 2011, 146-147)

Turner - une allée d'arbres - c.1822

désir zombie (F. Lordon)

Un être qui s’habitue à tout, voilà, je pense, la meilleure définition qu’on puisse donner de l’homme.  Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, Paris, Gallimard, 1977., p. 44.

Je transpirais abondamment. (Un temps.) Autrefois. (Un temps.) Plus maintenant. (Un temps.) Presque plus. (Un temps.) La chaleur a augmenté. (Un temps.) La transpiration diminué. (Un temps.) Ça que je trouve si merveilleux. (Un temps.) La façon dont l’homme s’adapte. (Un temps.) Aux conditions changeantes.   S. Beckett, Oh les beaux jours, Paris, Minuit, 1963, rééd. 2001., p 43

( lisez cet éloge de la gratuité, l’Antimanuel d’économie, de Bernard Marispdf)

Les Trois Désastres

« Le trésor était à sec. Nous avions, au 1er février, pour solder la guerre universelle, trente millions, en papier. Le milliard voté n’était pas levé. Au fond de la caisse, on mit la Terreur. »  (J. Michelet, Histoire de la révolution. Livre X. Chapitre IV. — Mouvement du 10 mars 1793. – Tribunal Révolutionnaire).

en quelque endroit inconnu et hors du monde

« c’est comme ça que les ruisseaux, les torrents, les fleuves se forment… je me disais avec émotion. Des masses d’eau qui gonflent petit à petit et attirent et puis englobent avec la force croissante de leur avancée d’autres masses d’eau plus petites qui descendent le long de la montagne abrupte, alors que d’autres se perdent, ça et là, sans avoir eu la force de se transformer en ruisseaux, en torrents, en fleuves. Des ruisselets identiques en apparence, qui se sont formés comme ça, en quelque endroit inconnu et hors du monde, là où personne ne peut les voir, et qui sortent ensuite lorsqu’ils sont déjà gros, impétueux, creusant leur lit dans les gorges des montagnes, dans les vallées et puis dans les grandes plaines, et personne ne peut plus les arrêter… »

Antonio Moresco, La petite lumière, p 57. Col. « Terra d’altri », éd. Verdier