fuga vacui

Sur la cheminée une guirlande de photos familiales, séquences heureuses aux couleurs jaunies ou en noirs et blancs délavés. Par la fenêtre le soleil entre la mélancolie s’élève, dilatant le corps immobile chuté du dehors intra-utérin, face à la porte ouverte erre le brouillard, les dieux ubiquitaires culbutent dans le miroir.
Le miroir perd un peu ses bords alors que son centre ouvre en profondeur de champ. La distance qui sépare de l’image est floue, abîme de lignes de fuite glacées noyant toute projection.
Yeux dans les yeux du miroir, le reste du visage est une suite de traits, de perspectives dissemblables, d’expressions énigmatiques qui troublent la banalité d’ensemble. En sortir incrédule, préférence au visage des autres qui gardent encore leur vraisemblance.

@Philip Cheung – New-York-Times

procrastination

Il tombe sur toutes sortes de questions, les siennes qui ne sont pas vraiment les siennes, celles aussi que posent des interlocuteurs nombreux toujours invisibles. Probablement à la longue sont siennes celles avec lesquelles il persiste à s’entretenir, celles qui l’arrangent, qui livrent des réponses partielles, indéfinies, dont les masques changent. En même temps sont siennes celles dont il ne parvient pas à se débarrasser. Insoluble partage.
Par défiance et nécessité il apprend à laisser tomber les réponses qui lui sont demandées, à dériver de questions en questions par leurs penchants à se perdre dans d’autres, appendices à coloniser les marges, à confier la parole à des ancêtres muets plantés ici-même coté friches des maisons bancales balayées de vent. Il n’apprend rien.
Toutes sortes de questions déshéritées au nez de tous qui n’intéressent personne, d’approfondissement de l’ignorance, à ne connaître qu’en gros, en morceaux, par douloureuse avancée, alors que l’horizon a changé.
Devant l’obstacle, à la vitesse de la lumière il est passé à autre chose, sans compter le temps. Passé présent futur en vrac défont toute stratégie, le temps si grand que rien ne s’en soustrait ou s’y ajoute. Tellement de temps perdu qu’en perdre encore est sans effet ; même au procès la salle est vide, l’instruction reportée, les procureurs tour à tour révoqués, aucun recours n’est plus possible.

fin de règne

La lumière est sombre depuis des jours, les t° battent leurs records, l’ombre erre sur la table d’orientation, les pensées noires perdent leur fil, leur liturgie hiberne, le labyrinthe est éventré. Il s’ensuit que plus rien n’est vraiment drôle, sauf les rares éclats de rires, plus inattendus. La réactivité des capteurs des réverbères est ralentie, l’éclipse perd quelques secondes de lumière.

la nuit des capteurs

campagne / 3

 

C’est d’un fauteuil où les dimanches après-midi meurent sereinement dans les jeux d’eau des fontaines que nous nous levons pousser des landaus escortés de papillons. Avec une paresse d’aveugle-roi encore une fois nous passons devant du linge aux fils, du soleil du vent, des papiers-peints de pièces éventrées. Les nuages font une blanchisserie au-dessus du silence des villes dévastées.

Il y a un an j’étais ici à la cueillette des myrtilles. je compte ainsi le temps. Au retour je marchais dans les rues vides de ce bled groggy, la coupe du monde par les fenêtres ouvertes. L’équipe perdait car tout était silencieux, en mode mi-temps du monde présent.

Approcher les corbeaux fort nombreux dans le parc, c’étaient eux qui marquaient la distance, qui inscrivaient en fuyant la ligne de démarcation, notre présence de trop. Les grands vents froids et piquants les rapprochaient de la maison; dès que quelqu’un en sortait, ils disparaissaient longtemps. Les cyprès du cimetière s’en couvraient en grappe. Les longues averses sans eux inondaient l’étang.

 


 

d’une surface lisse et invisible

 

Il ne se voit pas, dans la lune, les miroirs ne le regardent pas. Il n’entre pas dans son visage, sans pour autant être fantôme, personne ne le remarque. Le rêve s’évade de l’image dans le miroir, bien y caler sa tête, y considérer son âge, assuré de le précéder, d’être inaltérable, à soi-même son propre sujet. À y toquer, l’image mentale du visage ne coïncide pas avec celle au miroir, où sont les apparences ? Dût-il s’y arrêter entre deux portes c’est une tête d’un autre âge. L’image est sans dimension et le cadre du miroir est flou, tout comme l’ombre incommensurable du réel qui le borde. L’image est le miroir qui réjouit ou repousse, aux dés jetés le dos tourné.

 

petit salon

 

« Les Guanches, habitants originaires de Lanzarote, avaient perdu toutes connaissances concernant la navigation océanique ».

Parfois où je suis particulièrement out les idées se répètent sans que j’y sois, je suis de trop, la bêtise séculaire prend ses aises, je lui demande de m’excuser d’un si petit salon. Nostalgie alors des grands systèmes au tout venant qui soudent les communautés humaines, cette conjonction de choses branlantes et de farces à l’assaut du temps. Les bébés du jour, funambules des catastrophes, parlent à distance, s’évaporent dans l’avenir où flambe le dernier homme. La vitesse de déplacement est imprévisible. Les systèmes se fossilisent les uns aux autres, peine perdue d’avoir à y sonder, on y est en retard, sans savoir où. L’anthropologue de l’actuel s’hybride de l’archiviste et de l’entomologiste, héritier des bonnes manières qui ont eues cours, un jour.