campagne / 2

 

De plus en plus bruyants épuisant leur substance. Un fleuve qui charrie un désert, un ballet de masques parfaitement silencieux, penchées des têtes parlantes dans notre tête. Une pluie à forte odeur d’algue.

Peint sur le vitrail un renard au milieu des poules paisibles qui picorent sous des lettres superposées qui légendent « le temps de se connaître / est le temps du chaos ».

Sur le seuil, en face sa casquette et sa veste pendent à la croix du Christ, autre poteau à planter où tendre un fil à linge.

La peur blottie contre le bouton de rose, les corbeaux ne reviennent plus.

Il a transporté la terre de son jardin. Où est passé l’arbre qui était là devant les persiennes?

La mélodie assourdissante des abeilles mécaniques des débroussailleuses speedées en résonances.

Chaque croisement est au milieu et planté dans ma tête.

Dans les virages il ne lâche pas des yeux le nuage rond à une dizaine de kilomètres.

Parmi tous les piaillements et chants d’oiseaux le chat piaille à son tour.

Nous nous parlions au chat sa grande bouche heureuse que toutes les pluies changent.

J’ai congédié le paon après lui avoir volé toute sa queue.

 

Campagne / 1

 

La ville appelle à l’inaction, son activité largement distrait. La campagne meurt sous l’inaction, il la faut méditer, tu refermes la fenêtre quand le froid est plus froid, quand le chaud est trop chaud, ni dedans ni dehors, rien ne peut être trouvé, mais au sol, face à face la grenouille, en échange d’insectes de limaces d’escargots et vers de terre, distance et territoire plantés, côtoiement dans un espace limite et sien là où elle insaisissable reine colle sur toi ses yeux.

Après des jours de ciels comateux ou orageux, parmi l’éparpillement certaines obsessions fixes rendent les armes, le ciel haut du jour est à photographier, clair, venteux, vide.

Toujours un bruit brise le magma sonore de la ville. Recommencer, reprendre, élargir la séquence, chercher les trous d’air, le flux continu. L’enveloppe sonore n’est pas une enveloppe, ni le murmure intérieur.

Le soir est tombé et tous les habitants ont déserté leur maison. Où sont-ils? Personne ne sait s’il y a longtemps.

Juste après la pluie, avec un temps d’avance elle sourit, sous l’entassement coule un lent filet de sable.

 

l’icône licorne

 

Les daguerréotypes embaument les utopies – boulevards et maisons vides, corps en mouvement, corps laissés allés, grenier tout installé. Longue pause, pause exclusive, lumière hors temps fixe l’instant, poids de l’immuable jamais vu.

Et puis d’une trace d’aube pâle, le reflet, la dorure des nuits. La fenêtre refermée, temps ramassé des souvenirs jamais eus, l’ombre éclairée, temps parallèle sans orientation fixe, pari sur des jeux faits depuis longtemps. Accélérer le dénouement.

 

 

voyage, distances

 

En déséquilibre il doit accélérer, accélérer encore, jusqu’à ne plus pouvoir s’empêcher, tournoyer, lentement, par moment être debout, dériver aussi longtemps que possible, se découvrir avoir été passe-muraille, ralentir, ralentir, se heurter, sauvé.

*

Le milieu, le centre, l’attraction dévoreuse. Tu te fais pierre, rien n’y fait. Tu ne fais que passer, rien qui t’arrête, c’est le même jour que tu arpentes, tes nuits comptent les rondes que font tes pas, un scénario où impossible de ne pas se cogner aux mêmes briques molles et pourtant c’est plein jour.

*

Les rêves épuisent tout le temps, il manque des jonctions à la journée boiteuse, la nuit creuse, les rêves avalent.

*

Un bout d’espace est tombé dans le temps, les pôles tournaient, tu cherches le point initial, il y en avait tant.

*

Des lumières apparaissent, puis des formes, le monde offre un répit.

*

Allées qui montent et descendent imperceptiblement, s’enfoncent, longent des parois, parfois des surfaces plus étendues, creusées à leur fond, second étage en sous-sol, grosses lettres et chiffres du mur effacés, suivre le moindre effort. Du point fort éloigné d’une courbe, une île fendue.

*

Une ligne droite très fracturée, lente, encore lointaine, en chutes et hauts abimes, parcours d’épreuves où souhaits s’oublient sans trouver repos, sommeil en prélude homéopathique, la mort n’est rien quoique sauvage.

*

La mort n’était rien, absolument rien, si la plainte, la souffrance ou la tuerie de masse ne la précédait.

*

Se rapprocher de la plus petite distance, dans le cercle s’arrondir. Entrer dans le cercle doux, accueillant, rencontrer réseau de plis, de vides autour des angles.

 

penelope-umbrico-2013

mon professeur de yoga littéraire

Quand je sortais épuisé de la rivière, il m’apparut pour la première fois sous les arbres de la rive où, pour ne pas avoir chaud, je me dirigeais. Ce n’était pas spécialement là qu’il habitait, c’est par hasard que nous nous sommes croisés, même si avant en d’autres endroits il était apparu, je ne l’avais pas vu, tout simplement.

Sûrement (curieux ces choses improbables dont on peut être sûr) si je ne m’étais pas imperceptiblement noyé dans le bruit du courant, et ne m’étais pas réjoui de m’ennuyer un peu, je ne saurais toujours pas qu’il existe. L’eau aux racines des arbres qui ourlent la rive produit une mousse aérienne, et les pierres y creusent, glissent, balayées par le courant. Je pensais sans plus m’ennuyer à maintenir cet état naissant d’ennui, à satisfaire le plus longtemps possible ce sentiment de ne rien faire, de n’avoir à penser à rien. Je ne gênais personne avec mon histoire de ne penser à rien, j’étais libre de n’avoir rien à changer de ce que je pensais seul dans ma rivière de galets, de ma bêtise, sous un soleil si chaud qui rend les âmes vivantes toutes entières tapies quelques part pour elles-mêmes en compagnie d’autres eux-mêmes, et je pensais depuis le début sans le savoir en fait à la mort, et averti alors je remontais le fil de cette pensée, je tendais le filet, je pensais à la mort, non pas à l’inaccessible, l’impensable, mais à celle lointaine, à celle de la mort collective qui vient à une vitesse sans commune mesure avec celle au bout de notre vie, et je m’imaginais, et c’est là que vint mon professeur de yoga littéraire. À cause d’avoir regardé longtemps l’eau les galets dans le courant c’est là qu’il me dit que la mort va changer d’âge, que des colonnes de jeunes personnes se donneront à la mort comme pour accomplir un privilège; pas besoin d’attentat. Imaginons dit-il le meilleur monde possible, le monde en paix derrière les murs, les bruits étouffés là où règnent de spacieux couloirs d’écrans aux salles d’attente des paradis à choix, des abeilles riantes bourdonnant remontant nos corps pour nous caresser l’esprit. Je voulus comprendre, revenir à moi, pendant ce temps là les canards cancanaient parmi les croassements des crapauds et récitaient une leçon sans fin, le professeur avait effacé ses traces, je partais rêveur et décidais de m’attacher, c’était la première leçon.

JoAnn Verburg, la preuve sans titre (Ping à La Fonti) © JoAnn Verburg 2013

d’avenir perdu

je suis né dos à une longue chaîne de montagne qu’une couverture permanente de nuages dissimulait. un monde préfiguré, l’avenir élargi, se tenaient derrière une quelconque porte secrète que la vie qui t’est donnée te désigne de forcer, les enfants sucent des pierres de lune, le soleil s’allonge et se repose au matin. ce mur disparu un jour sans le vouloir, à force de s’en être éloigné, et les mots qui le remplace n’aperçoivent derrière qu’une autre longue chaîne de montagne où la nuit éternelle couvre ses sommets. on se promène en se demandant parfois où on va, d’autres fois plus, car on est perdu

tortues berceuses

 Le chien tourne autour de sa niche sans que sa laisse se noue, ni ne lâche. De sa place en surplomb on voit la ville s’étendre et les hommes se succéder dans des fumées de plus en plus épaisses où les start-ups bio élèvent leur coupole bleutée, nous ne pouvons pas faire autrement disent-ils. Déjà alors on ne donnait pas beaucoup plus cher de la peau des banquiers que de celle des chevaux. Un jour léger on aurait cru l’air plus clair et pouvoir torsader les nuages gris avec ce qu’on pariait comme devinette être les franges laiteuses d’un soleil fatigué. Le feu qui flambait dans la cheminée réchauffait à peine, le feu craquait réactivant l’hypnose, oubliant brièvement l’absence des points de fuite tellement introuvables qu’on devenait mou à se cogner aux objets. Le souvenir impérissable du ciel bleu faisait qu’on rêvait être bercé par la mer.

Un haut le cœur creuse et sursaute dans le corps des tortues dès que notre ombre touche leur carapace, quoiqu’elles n’en laissent rien paraître sous leur dignité j’m’en foutiste admirable. A cause que ce sont des tortues, qu’à l’insensibilité placide inconcevable de leur cerveau, à leurs habitats hyper plastiques, nous leur conférons le caractère étrange d’être à la fois rusées et désintéressées, immuables et mères-courage, les agrémentant encore de multiples dons de magies émouvants, même si ce n’est qu’image qui échappe de nos casseroles, de nos ornements muraux. De nous, du chien qui nous est attaché, des peurs de l’avenir qui nous la font évider, elles crient au secours aux crocodiles expéditifs mais sourds. Lassées de notre observation imprévisible elles détournent la tête. Il apparaît alors que nos ombres sont plus nombreuses que ce que le maigre visible enferme, ombres que nous avons sur nous et au-delà, très effilées, qui pour toujours nous retiennent à notre niche; si nous laissions faire les tortues certaines un jour nous enseigneraient à les couper, à nous laisser du leste ; ce n’en serait pas fini mais elles auraient la paix, hissées fleuries éventées sur un trône ; elles chasseraient par là même nos peurs nos icônes nos dirigeants, et tous ceux en orbite morcelé qui font la lèche aux miroirs.

Blue Lagoon (1980)

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