UGGIANAQTUQ

Le paysage froid et blanc des banquises force la langue à y guetter le moindre changement, à composer un lexique d’états changeants incorporés aux récits immuables des dieux, répétitifs, inépuisables. L’invisible maître est muet, sans souffle, le paysage austère, son peuple clairsemé. La langue s’hybride aux silences des lointains sans quoi la mobilité lente des nuits des aurores boréales l’aurait chassée. Les mots sculptent en creux la surface immaculée d’un horizon percé de séquences vivantes faites de bonheur, de disparitions, d’ennui.

Uggianaqtuq, écrit Glen Albrecht, désigne sur l’île de Baffin en langue inuite l’ami agissant étrangement, brusquement, irrationnellement, séparé, imprévisible. Ce terme s’impose à l’esprit inuit pour caractériser désormais leur environnement rendu méconnaissable par le réchauffement climatique.
Le terme d’Uggianaqtuq ne parle pas à tous ceux qui l’entendent, en particulier pas à l’ami agissant étrangement, à l’orgueilleux paranoïde qui l’avale bouche grande ouverte au vent. Uggianaqtuq est ce qui lui reste d’une gueule et du bruit de celui qu’il manqua d’étrangler. Il creuse les angles morts. Dans le miroir fendu petites ou grandes désolations reviennent au même.

Dans l’air lourd du pétrolier il médite son empire, éparpillant les plans, des grappes de souvenirs mélodieux entourent la lune couchante. Un paysage de papillons saouls saturé de chaleur.
Dans son vaste château il trouve le moyen de se cogner à tout et à se plaindre de ne rien retrouver. Il remue les glaçons au fond du verre de whisky, tournant le dos à la banquise de mer.
Gaïa est prodigue en surnuméraires, en bugs et chaos. Gaïa recrache, s’enlaidit, se purge. Dans le Hubei quelqu’un se tord de rire sous un ciel redevenu bleu.

Rupture du plateau de glace, Larsen B, Antarctique, NASA

masse atomique

Le sol jonché de vieux chemins partiellement effacés, fausses pistes, chemins malencontreux se recouvrant les uns les autres de telle sorte qu’on appelle ce sol une escalade, montagne de laquelle du regard on domine l’horizon où on se jetterait de tout son long rien que pour le franchir.

Nous ne cherchons rien, nous discutons derrière les murs du silence de l’esprit, nous avons de la place, nous répliquons à l’échos, seul nous discutons, nous ne cherchons rien.

Tout est la même chose, l’Un, le début, ce dont on s’éloigne divisé. Le reste, un fond sans limite sur lequel les mouvements sont ceux d’un dormeur que le milieu métamorphose.

L’horizon départage ciel et terre, sans être ni l’un ni l’autre, n’existe que dans le regard. Vide, essaim de centres éclairs entre chutes verticales.

Takashi Yasunura. Nishihotakaguchi, série « Traçage de la nature » 2001

persister

/ Chaque jour sur le chantier les matériaux de construction s’accumulent, les volumes augmentent. le plan n’existe pas. cependant tous les corps de métier s’emploient à adapter et emboiter les éléments déchargés des camions, la moitié des livraisons est composée de pièces sans usage ou alors défectueuses ou incomplètes. l’autre moitié est unijambiste, les récépissés de commande sont introuvables, tout autour la friche triomphe dans les gravats, des jardins bordés par les pierres des murs d’une maison en ruine marquent la frontière. le terrain manque d’appui. Les ouvriers dorment, les techniciens ne sortent plus des réunions.

/ une réalité épineuse. par bonnes saisons pleuvent les solutions diverses des champs à graines jusqu’à l’acheminement dans les cages. les allées, le parc n’ont plus d’arbre. la place pour les déposer dans les cages manque. les roues tournent à vide, les esclaves se sont échappés, les robots les secourent. trop de graines et trop de gens – les termes de la distribution s’enchevêtrent, les greniers sont vides, le brouillard respire, coagule la poussière. les solutions se referment sur des failles, la pluie tombe dans la cheminée, à plat sur les papiers-peints le passé se décolle, le salpêtre fait du sel, le poivre jaune du soleil blanchit les couleurs.

Daido Moriyama, Tokyo- suite d’un récit – Autum Trip (Omaezaki), 1984

cubes et cercles

Après avoir partagé la pièce de 20 m2 en quatre chambres en croisant deux nouveaux murs, creusé trois portes,  chacun prolonge l’ouvrage et s’unit enfin au sommeil.

Les éléments naissent et disparaissent, de qualités si diverses qu’ils sont inquantifiables. Aucun élément ne peut un jour rejoindre la structure enfin entrevue. Dieu est un bricoleur du dimanche dans la ferraille et les aimants.

Autre cube, vaste et non divisé, autour duquel nous avions l’impression de tourner par ses nombreuses portes ouvertes au regard: selon l’entrée les objets ou les êtres étaient vus sous des angles et des distances variables; leurs formes et leur nature changeaient. Ici les formes accouraient au plus loin hors du centre comme si le bord suspendait le mouvement. Malgré l’invasion des formes l’agitation restait pacifique, la défaite en perpétuel éparpillement, une victoire de la dispersion. La vue panoramique attirait l’oeil  sur de petits cratères en forme de couronne, de petits lits de terre où dort la voute céleste.
D’autres formes mieux assagies, appliquées et maladroites, pataugeaient, se figeaient, sans direction, sans réponse dans un paysage d’enfance agité et rêveur.

campagne / 3

 

C’est d’un fauteuil où les dimanches après-midi meurent sereinement dans les jeux d’eau des fontaines que nous nous levons pousser des landaus escortés de papillons. Avec une paresse d’aveugle-roi encore une fois nous passons devant du linge aux fils, du soleil du vent, des papiers-peints de pièces éventrées. Les nuages font une blanchisserie au-dessus du silence des villes dévastées.

Il y a un an j’étais ici à la cueillette des myrtilles. je compte ainsi le temps. Au retour je marchais dans les rues vides de ce bled groggy, la coupe du monde par les fenêtres ouvertes. L’équipe perdait car tout était silencieux, en mode mi-temps du monde présent.

Approcher les corbeaux fort nombreux dans le parc, c’étaient eux qui marquaient la distance, qui inscrivaient en fuyant la ligne de démarcation, notre présence de trop. Les grands vents froids et piquants les rapprochaient de la maison; dès que quelqu’un en sortait, ils disparaissaient longtemps. Les cyprès du cimetière s’en couvraient en grappe. Les longues averses sans eux inondaient l’étang.

 


 

meutes immobiles 2

 

Sous leur capuche les moines apprennent par cœur et en même temps oublient tout, apprendre à donner et à recevoir, ce qu’on a pas, est un crève-cœur. Lâchée au petit bonheur la chance l’innocence ingénue de la méthode charme, ses effets se partagent aussitôt, les appâts sont délicieux et délicats, les fidèles vite trop nombreux; la méthode n’immunise en rien des attaques de neurasthénie, des glissements en circonvolutions tourmentées et aléas innombrables contre lesquels chapelles et groupes se répondent, pétrifiés, selon leur propre modèle de meute. Épreuve de miséricorde et de stérilité.

explorer le rêve

meutes immobiles 1

 

Victimes d’eux-mêmes en nombre ils s’emmurent par clan, un pacte d’ignorance mutuelle les sépare, les dieux s’arrangeront. Le territoire expulse les frontières, le clan sans réserve presse, se naturalise, le ciel est clément, les opportunités affluent, les déserts avancent comme les inondations, de nouveaux circuits commerciaux s’ouvrent en même temps que les routes no mans land d’évasion, nouveaux arrivants, en colonies d’esclaves, sur banlieues Disney-land, en trafics du vrai, réserve d’occupation de demain, au pays disparu de leurs ancêtres, dans les ruines d’un rêve sans frontière.

 

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Orphelinat de l’enfant Jésus