exploration terminale

Les astronomes échouent à mesurer la distance qui à vol d’oiseau les sépare de la ligne d’horizon, trop proche, insaisissable.
L’horizon sera laissé en plan, en réserve pour les siècles, le chemin sera recouvert, tout abris enseveli, nuits et jours scandés par les ombres, le temps suspendu sans autre lieu que l’écran, la tête détournée. Un dernier espace sur terre à explorer, invaincu, d’aucune conquête.
Dans la cour de leur observatoire traversent inlassablement, indifféremment, des bêtes solitaires, des oiseaux égarés, des exodes primitifs, des sentinelles androïdes.

Les nomades campent dans des musées en ruine. Sur terre, au ciel, la distance menant aux archives se réduit. Toutes images étant stockées en permanence, si nous nous retournions, le volume des archives se trouvait tel que toutes choses à peine nées se trouvaient dévorées, au risque de devenir fou nous hallucinions.

Le congrès des archivistes se poursuivit la nuit. Le public avait déserté, les conférenciers dormaient. Les projecteurs éclairaient dehors la réserve naturelle, un désert. Jamais un débat sur les archives ne fut si vivant.

dedans dehors

Il parcourt le désordre des archives, son territoire l’encombre, parmi des lignes d’erre il rassemble les éclats d’un terne puzzle. Le lieu où s’avance l’historien est vertigineux, devant le pont il voit ce qui a disparu, le pont a disparu. Plus tard lui-même s’écroule de fatigue dans son fauteuil. Au bout de la nuit il y a un point, c’est une montagne de ciels qu’il faut remonter, disparaître dans la montagne de ciels.

Quand il rêve il y a ce mur, au pied du mur et au-dessus sa ligne à perte de vue, assez large pour y poser un avion, y passer des voitures, des trains. Le désert qui précède l’entrée est si vaste qu’on y croise pas une âme. Il reste dans l’angle du mur jusqu’à ne plus le voir, il s’y engage alors, la crête tient force de hauteur, son regard s’absente, ignore ceux qui reviennent ou arrivent, comment savoir, les mots ont pris le vent, inaudibles, serrés, prêts au silence.

Man Ray - Terrain vague 1929

classer ?

Il n’y avait de classement fait qu’après. Des marque-pages dépassant des histoires, des tailles dans la faille.

De toute façon ne gardant pratiquement rien ça pouvait bien attendre, d’attendre inlassablement à son tour décomposé, c’est à dire attendre avec plus de temps, honorer l’attente, balayer la place vide.

Night Watch, Cy Twombly, 1966

colle fraîche

« En tant que copiste, Bartleby appartient à une constellation littéraire dont l’étoile polaire est Akaki Akakiévitch (là, dans ces recopiages, le monde était pour lui, en quelque sorte, enfermé tout entier… certaines lettres étaient ses favorites, et, quand il y arrivait, il perdait tout à fait la tête (*)» en son centre se trouvent les deux astres jumeaux Bouvard et Pécuchet (« bonne idée nourrie en secret par chacun d’eux… : copier »), et, à l’autre extrémité, brillent les lumières blanches de Simon Tanner (je suis copiste» qui est la seule identité qu’il revendique) et du prince Mychkine, qui peut reproduire sans effort n’importe quelle calligraphie. Un peu plus loin, telle une brève cohorte d’astéroïdes, les greffiers anonymes kafkaïens. » Giorgio Agamben, Bartleby ou la création, p. 11 (Belval, Circé, 1995).                              (*) Le manteau, Nicolas Gogol

principe de concision

(…) incertitudes, trancher, usage du temps au présent, la chèvre de Monsieur Seguin, I. Kant (parvenir à la vérité: penser par soi-même (tous capables), penser à la place de l’autre, penser en conséquence avec soi-même), au levé saisir la trace d’hier, un tiers de page par jour (…)  Pierre Bergounioux  « Carnet de notes (2001 – 2010)

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Hommages au collecteur archiviste du blues John Lomax et son fils, Alan — ces perles inconnues du blues, — avec continuité qui bifurque  «  Nicolas Repac Black Box »- All ready ? « 

valises

Le paysage est pittoresque, les greniers dorment tiroirs ouverts, vieux tickets grattés, dessins de grottes, des portes qu’on claque, contours, détours… dans les rues plus bas les façades vitrées offrent un supplément d’âme à ceux qui déambulent, en vagues contenues, qui s’effacent, se succèdent, à deux doigts, une goutte, un nuage d’une frénésie panique. En bas donc c’est encore, oui c’est calme, on est pour l’heure pas trop mal loti, une foule consommatrice bien avisée se regarde sans se voir aux écrans de contrôle et dilapide ses rêves en objets gradés, bradés, voitures de luxe maisons blindées, offres exclusives, repos à la terrasse des gastronomes, biens culturels et roses inclus. Surplus de jouissance d’une âme qui manque, ou très à la traîne comme un organe à la sauvette chez leurs vendeurs nerveux.

Ainsi croquignols du survival et consommateurs effrénés se détestent, s’ignorent, se jalousent. La grande chute dure. L’arbitre (qui se verrait bien siéger à la tête d’une commission, lui aussi, qui serait des droits de l’homme) prendrait plutôt parti que c’est les pauvres qui doivent payer.

Chez moi la machine à laver fuit et j’me vois mal poireauter dans une laverie, le lavoir lui est à sec. On me dit que les machines devraient être livrées avec une garantie minimum de vingt ans, qu’elles auraient le temps de s’humaniser, pousser, bricoler un escalier pour Mars. On me dit qu’on aurait droit à une ingénierie sociale redistributive qui surtaxerait à mort les objets chiffrés dépassant disons le mille €, je n’me rappelle plus bien. Comme on ne sait pas quoi faire des demi-mesures on affirme d’emblée la force des mesures comptables, élevées au rang de matrice et d’investissement matériel d’une justice sur terre; un peu de soucis pour son corollaire immédiat, les coûts d’une dominance exorbitante à établir qui puisse les garantir. Serpent qui se mord la queue.

Mon linge ressort pas toutes les fois très propre du cylindre et je dois me lever afin de ne pas perdre de vue les archivistes, les déménageurs immobiles qui, d’une ville l’autre empruntent déclassent incorporent agrandissent les étages de Babel. Ces imprévisibles couche-tard et lève-tôt ne me voient pas déguisé au bar qui leur verse le café tandis que nous dormons debout, et qu’au revoir je porte leurs valises.