classer ?

Il n’y avait de classement fait qu’après. Des marque-pages dépassant des histoires, des tailles dans la faille.

De toute façon ne gardant pratiquement rien ça pouvait bien attendre, d’attendre inlassablement à son tour décomposé, c’est à dire attendre avec plus de temps, honorer l’attente, balayer la place vide.

Night Watch, Cy Twombly, 1966

formes de lumière

Branche de la Seine près de Giverny. De la série "Matins sur la Seine", 1897. Claude Monet

Quand, le soleil perçant déjà, la rivière dort encore dans les songes du brouillard, nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même. Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée, on ne voit plus rien que le néant, une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin. À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit parce qu’on ne voit plus rien, ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre qu’on ne voit pas.   – Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 896.

___________ #8

Birds at Baran, 16th century

« aucun oiseau ne chante dans un buisson de questions »

(Lichen, lichen. Antoine Emaz, p 41, éd. Réhauts)

désaffection

parler sans savoir, ni eux ni soi, dire n’importe quoi, dans l’espoir qu’une approbation… j’entends que les non-rêveurs, les oublieux de leurs rêves, rencontrent ce qu’ils ignorent le jour durant sans pouvoir reconnaître, à l’état de trace, d’ombres étrangères, diluées prégnantes. en tous points identiques aux rêveurs dont le récit en bribes sitôt déchiffré repasse invisible devant les visages les murs le flou des rapports. condamnés à chercher quelque chose mais quoi, on l’a mis on le met aux greniers. j’entends que ceux qui se souviennent ne sont plus dupes ; chercheurs, collaborateurs, des robots silencieux avancent le jour nouveau. le temps devient la grosse affaire

Vittore Carpaccio, The dream of St Ursula, 1494

bleue

si nous n’avions ni pieds ni mains, bref si nous n’étions qu’un oeil, voire simple ligne ou point de l’ombre saltimbanque du petit Poucet, nous pourrions croire pourquoi pas que sous les feuilles mortes nage une poudre liquide, bleue 

study of sky and trees.  john constable


7-8 juin 1525

Un rêve d'Albrecht Dürer

La nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte [7-8 juin 1525 ], je vis en rêve ce que représente ce croquis : une multitude de trombes d’eau tombant du ciel. La première frappa la terre à une distance de quatre lieues : la secousse et le bruit furent terrifiants, et toute la région fut inondée. J’en fus si éprouvé que je m’éveillai. Puis, les autres trombes d’eau, effroyables par leur violence et leur nombre, frappèrent la terre, les unes plus loin, d’autres plus près. Et elles tombaient de si haut qu’elles semblaient toutes descendre avec lenteur. Mais, quand la première trombe fut tout près de terre, sa chute devint si rapide et accompagnée d’un tel bruit et d’un tel ouragan que je m’éveillai, tremblant de tous mes membres, et mis très longtemps à me remettre. De sorte qu’une fois levé, j’ai peint ce qu’on voit ci-dessus. Dieu tourne pour le mieux toutes choses.    Journal de Dürer