la voie du chat

Pourquoi sommes-nous, enfant, plus apte à croire que le monde humain est sérieux, mystérieux et joyeux ?

Pourquoi la bombe d’Hiroshima fut baptisée « Little boy » ? et pourquoi Fukushima, signifia « L’île du bonheur / De la fortune du bonheur » ?

La surprise, bonne, ou mauvaise, l’histoire en fait son sel, en joue, s’accommodant mal à se l’approprier et, quand son masque tombe, les fêtes finissent tard, c’est tout le langage qui maquille le meurtre. Le mur des lamentations en rajoute. Le dernier locuteur d’un peuple vaincu lègue un silence empesé.

Si la surprise dure, pour faire valoir son prix, autant la provoquer, choisir son camp, la rendre propitiatoire, s’assurer d’y tenir sa place, à titre de rachat d’en raconter l’histoire, et ce qui n’existe plus, ses petites gloires, les redire au plus possible, et en semer encore, jouer avec le hasard et ce qui se répète, s’assure, vous savez, se rassure, se répète, la bêtise est sans limite, agglutinante, les mirages des merveilles, les retrouvailles arrangées, on se plaît mieux de dos, quand on se dit au revoir.

« L’air mouillé, ne me demande pas pourquoi »

En 1965, Chris Marker et Koumiko Muraoka, embarqués mi ensommeillés, mi réveillés ont tout le temps du film, un temps invisible, simple et double qui déambule, le début de journée en suspension encercle, le dénouant, l’hier soir. Ce qu’il apprend d’elle (de son Français au rêve lexicale Heian, de ses erreurs syntaxiques à « funny face » poudrées de subjonctifs incongrus) c’est la voie du chat. Alors quand le chat lui répond, Marker par la grâce de l’intelligence et de l’idiotie, se fait homme.

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en attendant la lune

Le zoo est un terrain de jeu rigolard laissé aux nazis, aux religieux déçus, aux rêveurs du dimanche et papa-maman, une expiation discrète au terminus tour du monde, échantillons sauvages collectés en voyage, des souvenirs mausolés. Les enfants s’attendrissent en mâchant les cacahuètes que les singes ont relancées. Bateaux, familles humaines, le soleil est couché et il pleut.
Au rez de chaussée dans le garage on réparait une voiture, un problème de démarrage. Sur le balcon il était loisible d’apprécier la place et la vue, et d’être bien vivant… fort de deux privilèges, de jouir du parc sans y être, et de cette hauteur humer une odeur fauve — bien qu’un trouble, une odeur corrompue, fermentée par celle des graisses et de l’essence, plongeait dans l’embarras, surtout s’il faisait chaud.
Du tour du lac à la virée shoppers et side-cars en basse ville, la troupe avec sens du timing réapparut près de l’étang, au centre du parc, virilement aise de voir immédiatement aux quatre coins se disperser la foule des âmes dolentes, émus et plein des égards accordés « bonjour les gars » aux derniers corps stressés et lents très âgés d’archéologues amateurs concentrant leur dernière énergie à prouver la rumeur de l’existence quelque part dans le parc d’un cimetière d’éléphants.
 … l’éléphant solitaire du zoo de Ljubljana, auprès de qui je venais chercher un moment de repos et d’innocence entre deux tournages au camp des réfugiés bosniaques de Roska, et qui avait utilisé la télépathie pour m’informer que la musique sur laquelle il dansait silencieusement était bien le « Tango » de Stravinski (…) »   Chris Marker : Slon Tango (1993) –
La glandouille toute entière de l’éléphant nous envole, un bébé mange des popcorns à travers la poussière,
nous brûlerons les papiers du pardon, les racines brûleront, avaleront les barreaux, nos yeux seront de cendre.

voué à la contingence

le cœur apparaît à contretemps, par à-coup, élan, parvient, entraîne – à se glisser dans les acacias et les pins parasols qui tiennent au vol le vent le soleil le passant, leur ombre impassible, aux densités fluctuantes, rassembleuses, le lasso du tourment dénoué par des rouges gorge. Les voitures ralentissent, à part égale la nuit mangera le bruit, le reste à la bouche et à la sollicitude distraite des fantômes négligés. Les bords de la nuit et du jour y sont immobiles, échoués comme plus loin où la dernière vague recommence la première. Le plus drôle est que nous allons droit, de plus en plus obstinément vite, sans savoir même où nous sommes. Le passé n’existe pas si nous nous arrêtons, c’est à tomber de chaise. Les souvenirs hétéroclites assemblent d’un fil qui ne redonne aucun temps des moments sans suite, n’en dit pas  plus, n’y voit pas mieux. Sur la première page de l’Espresso « La course à La bombe atomique » et en page intérieure « La paix ne tient qu’à un fil ». Le costume du lecteur dans l’entrecoupe. Pour un peu de rabe, zombi en devenir.
Michelangelo Antonioni- Sergueï Sergueïevitch Prokofiev  -Sviatoslav Teofilovich Richter 

je peux aussi bien marcher jusqu’à la Soufrière

M. Leprieur, de son état pharmacien de Marine rattaché à l’hôpital de Fort-de-France, fut, en août 1851, chargé de conduire « la commission d’étude des manifestations du volcan ». Son rapport optimiste, balnéaire et charmant, conclue : 

 donc en résumé le volcan de la Montagne Pelée ne paraît devoir être qu’une curiosité de plus ajoutée à l’histoire naturelle de notre Martinique… Par temps calme, des navires qui arrivent de France et qui voient onduler au loin ce long panache de fumée blanche qui s’élève vers le ciel, doivent trouver que c’est une décoration pittoresque ajoutée au pays et le complément qui manquait à la majesté de notre vieille Montagne Pelée (Frédéric Denhez, Apocalypse à Saint-Pierre – La tragédie de la montagne Pelée, Larousse, 2007).

L’éruption de la Montagne Pelée en 1902, fît, en moins de 2 minutes, 29 000 victimes. Deux hommes survécurent dans la zone de nuée ardente, Léon Compère dit Léandre, qui disparaîtra par la suite de la vie publique, et Louis Auguste Cyparis, prisonnier dans une cellule ventilée par une mince ouverture du coté opposé au volcan. Herzog en fait ainsi le récit ;

Le miracle de sa survie c’est qu’il a survécu… parce qu’il était le plus mauvais gars de la ville. Il y avait entre 60 et 70 prisonniers à ses côtés, mais il était le seul à si mal se comporter, se battant continuellement avec les gardiens. En guise de châtiment, il fut mis à l’isolement dans des sous-sols dépourvus de fenêtres. Quand la déflagration de l’éruption eut lieu, il se jeta au sol et s’en tira avec de graves brulures. «Pardonné» à la suite de cet événement, il fut envoyé dans un cirque dont il devint l’attraction principale, et s’éteint dans le plus grand dénuement et l’anonymat à Panama en 1929, année même où la montagne Pelée connait à nouveau une violente éruption.

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LA SOUFRIERE (1977) – WERNER HERZOG  (film: ici )

« la Terre a commencé à trembler un peu partout. Dans le nord de l’Italie et aux Philippines. Mais aussi en Chine et en Amérique centrale (…) On avait oublié d’éteindre les feux de circulation.Les cabines téléphoniques publiques fonctionnaient également (…) et dans de nombreuses maisons les réfrigérateurs et les climatiseurs étaient encore allumés (…) Dans une maison, nous sommes même tombés sur un téléviseur encore allumé (…) C’était pour nous une consolation de ne pas avoir « la Loi » aux alentours. Les animaux avaient pris possession des rues. Nous avons croisé des ânes, des porcs, des poules, et surtout des chiens. Ils n’avaient pas mangé depuis des jours, et il n’y avait plus de poubelles où chercher de la nourriture. Ils cessaient même d’en chercher (…) La mer était pleine d’iguanes morts. Dans la soirée, ils étaient descendus par centaines de la montagne pour atteindre la mer où ils se sont noyés. Le silence et l’état de désolation de la ville étaient si intenses, que nous commencions à être fascinés et désireux d’aller jeter un oeil sur la source de ce silence: le cratère du volcan lui-même (…) En 1902 la population avait voulu s’éloigner mais comme les élections avaient déjà été repoussées pour d’autres raisons, le gouverneur de la colonie avait convaincu les gens de rester. Seules quelques centaines avaient quitté la ville. Tous les autres y restèrent. Certains s’étaient rassemblés sur la plage, croyant pouvoir encore s’enfuir (…)

Le silence grandissait… et le volcan de la Soufrière s’enveloppa dans les nuages (…) Et comme personne ne pouvait rien voir, la peur devint anonyme. Ce jour-là, nous avons trouvé l’homme qui avait refusé de quitter la région, ainsi que deux autres (…) Nous avons d’abord dû le réveiller (…) « Comme la vie, la mort aussi est éternelle. Je n’ai peur de rien ». Pourquoi refusez-vous d’évacuer? « Où pourrais-je aller ? Nulle part » (…) Pourquoi partir ? Pour retourner après ? Jamais. Et où est-ce que j’irais? – Parlez-moi un peu de votre vie: « Eh bien, j’ai fait la paix avec moi, et ce qui est en moi. Je ne possède rien, absolument rien. J’attends ma mort. Pas plus que cela. J’attends aussi un cyclone, qui a été annoncé… je suis ici, toujours à m’occuper des animaux. Ils ont quitté leur bétail ici et j’en prends soin. Je les sauve. Et si la situation empire, et que les choses se dégradent vraiment je crois que je les tuerai. J’ai envie de partir et revoir mes enfants. Ils sont à Pointe-à-Pitre, j’aimerais les revoir (…) Il y a un jour où il faut mourir. Alors, je suis là. Moi je suis là moi, chez moi, dans ma maison à moi! Je m’occupe de moi! Je pourrais aussi partir. Tous ont déjà fui. Je n’ai peur de rien, mais alors de rien ! Vous pouvez m’emmener à Pointe à Pitre avec vous si vous voulez… Mais je peux aussi bien marcher jusqu’à la Soufrière. Vous voyez, je peux sortir de chez moi, de toute façon…Mais si vous m’emmenez avec vous à Pointe-à-Pitre, je vous suivrai. (…) Maintenant, ce sera un documentaire sur une catastrophe inévitable… qui ne s’est jamais produite.

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Document INA – Eruption de la montagne Pelée – 8 mai 1902

banalité du mal

1937, un été en Allemagne nazie

(Réal. Michael Kloft -Images Julien Bryan – Musique, Irmin Schmidt du groupe Can)

Hier n’avait pas alors son récit, son épilogue, plus beau toujours plus beau, sa défaite, on fit dire à la mort qu’elle n’existait pas, qu’elle se dénude dans la propreté immaculée du tortionnaire, du coltinage vertueux qui a eu ses vrais petits éclaireurs, ses niqueurs philosophiques, la lourdeur planquée dans le reflet ciré des bottes où la lumière sur le pavé trouve son éclat au pas de l’oie. L’homogénéité est un rêve, le corps d’un peuple sa fiction, l’élection son dérèglement qui entraîne, façonne peu ou prou une violence collective. La lourdeur rapproche les cœurs muets et raconte ses miracles. Les roses sentaient au vent, les bords s’éclaircissaient, la crème du lait au ciel avait du rosacé, le lointain dormait dans les bras de berceuses hystériques. On tournait autour de cochonneries. L’odeur du savon, la vue du linge blanc repassé, le cheveu masculin frais coupé, le cirque d’une swastika aux chapeaux mollassons, tresses féminines dorées douces sur les joues, les autoroutes au grand air planifiant l’avenir, d’avance rechapé, la meute dominicale des ayants-droit en glandouille, ficelés avec une maladroite assurance dans des habits aux odeurs de naphtaline, le chemin profondément goudronné avec de vrais trottoir, la ferme des grands-parents rasée achève le temps qui ne passe pas.

Dominium Mundi, l’empire du management

Film, version complète: clic !

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« Le dogmatisme consiste à faire comme si le pouvoir existait, comme s’il était un corps muni d’une bouche, et comme si, partant d’une telle fiction, cet être-là parlait pour produire le seul effet attendu : dire la vérité. » P. Legendre, L’empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels,  Fayard (p. 17)
« Ce travail pour généraliser la fiction, l’entretenir ou en réparer les pannes, est à l’œuvre dans chaque système d’organisation, en chaque parcelle d’institution, car partout la légalité fonctionne non pas pour faire marcher seulement, mais comme discours devant reproduire théâtralement la vérité. De là son accompagnement d’esthétique. La fonction dogmatique est aménagée et stylisée »  (Ibidp. 23)
«L’anonymat des voix qui parlent et la mise au silence des voix qui parlent sont au programme de tous les systèmes » ( Ibid, p. 120.)
 « D’abord, il faut sortir de la conception linéaire de l’histoire, pour introduire l’idée d’une histoire sédimentaire ; autrement dit, le passé est refoulé, mais ne disparaît jamais. (…) D’autre part, quand on est dans cette conception non plus linéaire de l’histoire, mais sédimentaire, on comprend que les montages institutionnels, les institutions ont affaire à la construction de la Raison. Il faut se souvenir qu’il y a un domaine où le principe de non-contradiction ne joue pas ; c’est ce qui se passe quand l’autre scène, la scène inconsciente, se dévoile sans notre contrôle pendant la trêve du sommeil ; c’est le règne du “tout est possible”, et le rêve, personne ne le maîtrise. En revanche, sur la scène de la réalité, au contraire, c’est le règne du principe de non-contradiction. C’est sur la base de ce double registre que se construit l’humanité. Et par voie de conséquence, le monde social, c’est d’abord une construction d’interprétations, fondamentalement une affaire langagière, avec tout ce que cela comporte. J’ai introduit ce concept de Texte (avec majuscule) comme l’équivalent du concept de société, de culture, de civilisation. Et ça porte à conséquence pour penser le politique. Pourquoi ? »  Pierre Legendre, Vues éparses. Entretiens radiophoniques avec Philippe Petit, éditions Mille et une nuits, 2009 (p. 33-34)
« Je le redis : l’esprit du temps n’est pas de s’effrayer des questions qu’on pose, mais d’ouvrir la voie, sur le mode d’un baroud militaire, vers la destruction de toute question » Pierre Legendre, Le Crime du caporal Lortie. Traité sur le Père, p168, Fayard, 1989.
« A notre époque d’industrialité pacifique, il y a plus d’une façon de tuer les pères – sans façon, en toute impunité – , et les fils meurent selon le style nouveau – en jargon gestionnaire, le style soft -, le plus souvent sans le savoir ; ils meurent à l’humanité en eux. » (Ibid)