fin blanche

« la première image dont il m’a parlé c’est celle de trois enfants sur une route en Islande en 1965.  Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur et qu’aussi il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait: il voudra que je la mette un jour toute seule, au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on a pas vu le bonheur dans l’image on en verra le noir ». (In « Sans Soleil« )

« Quand le printemps venait, quand chaque corbeau pour l’annoncer augmentait son cri d’un demi-ton, je prenais le train vert de la Yamanote Line et je descendais à la gare de Tokyo, voisine de la Poste Centrale. Même si la rue était vide, je m’immobilisais au feu rouge, à la japonaise, afin de laisser la place aux esprits des voitures cassées. Même si je n’attendais aucune lettre, je m’arrêtais devant la poste restante, car il faut honorer les esprits des lettres déchirées, et devant le guichet de la poste aérienne, pour saluer les esprits des lettres non envoyées. Je mesurais l’insupportable vanité de l’Occident qui n’a pas cessé de privilégier l’être sur le non-être, le dit sur le non-dit. Je marchais le long des petites échoppes des marchands de vêtements, j’entendais au loin la voix de M. Akao, répercutée par les haut-parleurs, qui avait monté d’un demi-ton. Enfin, je descendais dans la cave où mon copain le maniaque s’active devant ses graffitis électroniques. Au fond, son langage me touche parce qu’il s’adresse à cette part de nous qui s’obstine à dessiner des profils sur les murs des prisons. Une craie à suivre les contours de ce qui n’est pas, ou plus, ou pas encore. Une écriture dont chacun se servira pour composer sa propre liste des choses qui font battre le cœur, pour l’offrir, ou pour l’effacer. À ce moment-là la poésie sera faite par tous, et il y aura des émeus dans la Zone. » Chris Marker, In Sans Soleil.

L a  J e t é e

prendre le large

Dieux/argent/travail – prenez le large ! les pages du livre se tournent toutes seules, les feuilles de printemps offrent à l’arbre l’année suivante, l’échelle a cramé, un corps dessèche à l’ombre au royaume des insectes. A table je voyais le goulot de la bouteille penché sur mon verre qui se remplissait seul, je ne sais qui mais les amis sont formidables. Les dieux dorment ou se transforment dans une langue incompréhensible, inaudible, qu’on entendra plus tard, aux siècles des siècles, peut-être, l’urgence ne pousse nulle part, le vent se traîne dans les sacs de plastique des no man’s land avant de mourir. Les dieux marmonnent s’entraînent à lire Shakespeare dans le marc de café. Ils titubent, piquent du nez, veillés par des somnambules debout à leur coté, l’un d’eux couché retient la porte de se fermer. Ils s’éprennent de la vigueur douce et de la gaîté des chiens qui viennent les réveiller.
(Sayat Nova – Sergej Paradžanov, 1968 (1:12:49)

(reprise connexion en août)

Jean Vigo l’admirable

A Propos De Nice (1930)

 La Natation (1931)

.</p> Zéro de conduite (1933) (ou )
L’atalante (1934)

« Dans une image, certaines parties sont visibles, d’autres non, les parties visibles rendent les autres invisibles, il s’installe un rythme de l’émergence du secret, une ligne de flottaison de l’imaginaire » Jean Baudrillard – L’Autre par lui-même, Habilitation (Galilée, coll. « Débats »)

 

まあだだよ (Maadadayo) « je ne suis pas encore prêt »

Globe à l’ombre des rayons, sous de perpétuels bons auspices, l’océan perpétuel tourne tourne — objets sciences de nos soucis durs émargent de stables répliques, produisent les contrôles, les doutes éduquent les sages décisions, réparent les montres Dali, embaument le glissement des secondes dans un miroir de jade — anticipent le bonheur promis.

Vincent découvre d’Hiroschige, Hokusai et Reisei, que l’homme est une fleur, il aime partir, il est encore à Anvers, essaye tant bien que mal de faire le point, entre Jésus et La Sociale. Deux ans à Paris, la solide et raide fée absinthe par mansuétude l’en chasse. Des ponts, du Japon, Vincent s’est arrêté à Arles, s’empresse de prévenir Émile Bernard: « Comme j’ai promis de t’écrire, je vais commencer par te dire que cette région me paraît aussi belle que le Japon par la luminosité de l’air et le joyeux effet des couleurs ». Toujours très seul, un peu de Grèce dans la tête, pas de celle où les allemands se voient voler leurs vacances par les dits « clandestins » déportés aux clubs Méd’.

«Faut-il dire la vérité et y ajouter que les zouaves, les bordels, les adorables petites arlésiennes qui s’en vont faire leur première communion, le prêtre en surplis qui ressemble à un rhinocéros dangereux, les buveurs d’absinthe, me paraissent aussi des êtres d’un autre monde. C’est pas pour dire que je me sentirais chez moi dans un monde artistique mais c’est pour dire que j’aime mieux me blaguer que de me sentir seul. Et il me semble que je me sentirais triste si je ne prenais pas toutes choses par le côté blague. » (Lettre 588 à Theo, 21 ou 22 mars 1888).

« J’aurai terriblement besoin du père Pangloss lorsqu’il va naturellement m’arriver de redevenir amoureux. L’alcool et le tabac ont enfin cela de bon ou de mauvais – c’est un peu relatif cela – que ce sont des anti aphrodisiaques faudrait-il nommer cela je crois- Pas toujours méprisables dans l’exercice des beaux arts. Enfin là sera l’épreuve où il faudra ne pas oublier de blaguer tout à fait. Car la vertu et la sobriété, je ne le crains que trop, me mènerait encore dans ces parages-là où d’habitude je perds très vite complètement la boussole et où cette fois-ci je dois essayer d’avoir moins de passion et plus de bonhomie. » (Lettre 768 à Theo, 3 mai 1889)

canard du jour

canard du jour ZAPPA

A l’heure qui vient Sarko ou Hollande sortira du chapeau. Beaucoup d’études dans l’entre deux tours sur le FN ont forcé les yeux à faire retour sur non pas l’existence des trains de déportation, sarcophages perdus dans les tunnels : sur quelque chose de moins entendu d’un même décervelage en marche, dont l’avenir est à inventer ; pour l’heure il est gavé, nous nous y prenons mal. Tout est prêt : les mots trempés au discours politique n’ont plus de référent ; leur dorure, qui laissait croire un cadre, s’écaille, trop de vent, de désorientation pour nous conduire au camp– c’est l’appel aux basiques, à l’instinct, bref au fin fond des poubelles, où se rassemblent rentiers et largués hétéroclites du système. Le camps de l’ordre moral ne fait que brailler l’attente de ses nouveaux dirigeants. Phase 1 avant la pénurie. J’écris ça et pourtant j’ai plutôt la tête aux réflexions philosophiques de Fernand Deligny sur sa tentative du Monoblet avec les enfants autistes, où encore à l’impact prévisible des élections Grecques de ce même jour pour celui qui portera le chapeau.

limite du monde

Retrouver une femme, avant la première femme, la même, pas encore — même histoire de John Clare (1793–1864) qu’on surnommait « le poète paysan du Northamptonshire », à cause de sa réclusion à l’asile de Northampton, ses dernières vingt-sept années– enfermé après qu’il eut pris congé de sa femme et de ses neuf enfants, fuyant pendant trois jours et cent vingt kilomètres, sans manger ni boire, retrouver Mary Joyce, quand on lui eut annoncé qu’elle avait disparu, la dernière fois vue il y a plus de dix ans.

Walser bien sûr, et aussi me revient « Sur le chemin des glaces » (journal-récit de W. Herzog d’une marche, d’une conjuration de vingt-deux jours de Munich à Paris, contre le sort de la mort imminente de l’historienne du cinéma Lotte Eisner : Au bout du rouleau, il s’avance dans la chambre de la malade, déclare :

« Ouvrez la fenêtre. Depuis quelques jours, je sais voler. »

John Clare ―Autobiographie : « J’aimais cette disposition à la solitude depuis mon enfance et j’avais le désir de partir à l’aventure dans des endroits où je n’étais jamais allé auparavant. Je me rappelle un incident que provoqua ce désir quand j’étais très jeune, il valut quelque anxiété à mes parents. C’était l’été et je partis le matin ramasser des fagots dans les bois mais j’eus le désir de m’aventurer à travers champs et je l’ai satisfait. J’avais souvent vu lorsque j’y allais avec les élagueurs la vaste lande appelée Emmonsales étendre ses ajoncs dorés devant mes yeux jusque vers les solitudes inconnues et mon désir m’a poussé à profiter de l’occasion pour les explorer ce matin même. Je croyais que l’horizon constituait la limite du monde et qu’une journée de marche était suffisante pour l’atteindre. Ainsi je partis le cœur plein de joie et dans l’espoir de faire des découvertes, m’attendant, quand j’arriverais au bord de l’horizon, à pouvoir regarder en bas comme si je regardais dans une immense fosse pour étudier ses secrets, de même que je croyais pouvoir regarder le ciel en regardant dans l’eau. Alors j’avançai plein d’ardeur et j’errai parmi les bruyères tout le jour jusqu’à ce que je ne reconnaisse plus rien que les fleurs, que les oiseaux sauvages eux-mêmes semblent m’oublier et que je m’imagine qu’ils étaient les habitants d’un nouveau pays ; le soleil lui-même semblait être un nouveau soleil et briller dans une partie du ciel différente. Je ne ressentais toujours pas la peur, dans ma joie de découvrir toutes ces merveilles il n’y avait pas de place pour cela. Je découvrais de nouvelles merveilles à chaque instant et marchais dans un nouveau monde en m’étonnant souvent de ce que je n’avais pas trouvé la limite de l’ancien. Au loin le ciel touchait encore la terre comme toujours et mon esprit d’enfant était rempli de perplexité. La nuit tomba tout doucement avant que j’aie pu songer que ce n’était plus le matin depuis que le papillon blanc avait pris son envol sous les buissons, que l’escargot noir se promenait sur l’herbe, que le crapaud sautait sur les traces que le lapin avait laissées l’après-midi et que les souris trottinaient et chantonnaient en poussant de petits cris stridents, pendant que le criquet chuchotait dans sa haie, l’heure où s’éveillent les esprits était proche, qui me pressa de retrouver le chemin de la maison. Je ne savais plus où aller mais le hasard me mit sur la bonne voie et quand je suis rentré dans nos champs je ne les reconnaissais plus, tout me semblait différent. »

(Robert Walser, l’écriture miniature. Éd. ZOÉ): « La chanson que chantait la petite paraissait être d’un genre tout à fait joyeux et heureux. Les notes retentissaient comme le bonheur lui-même, le jeune et innocent bonheur de vivre et d’aimer ; elles s’élançaient, comme des figures d’anges aux ailes allègres immaculées comme la neige, vers le ciel bleu, d’où elles paraissaient ensuite retomber pour mourir en souriant. Cela ressemblait à une mort de chagrin, à une mort causée peut-être par une joie trop grande, à un excès de bonheur dans l’amour et la vie, à une impossibilité de vivre à force de se représenter la vie avec trop de richesse, de beauté et de délicatesse, si bien qu’en quelque sorte l’idée subtile et débordante d’amour et de bonheur qui venait envahir l’existence avec exubérance semblait trébucher, basculer et s’effondrer sur elle-même…»