miséricorde

Je viens de corriger la version allemande des Syllogismes. Quelle fatigue ! Il y a tant de mauvaise humeur dans ce livre que ça en devient écœurant et intolérable. Avec quelle joie, après cet exercice suffocant, n’ai-je pas écouté la Messe que Scarlatti a composée l’année de sa mort ! On fait une œuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d’exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. Mais ces Syllogismes, corrosifs en diable, c’est du vitriol, ce n’est pas de l’esprit. M. Cioran, Cahiers, Gal., p. 550.

pour d’autres raisons

Hiver à Stalingrad, 1943, les jours instables et retours d'insomnies
jours instables et retour d’insomnies

Comment s’étendre le lendemain sur une idée dont on s’était occupé la veille ? — Après n’importe quelle nuit, on n’est plus le même, et c’est tricher que de jouer la farce de la continuité. — Le fragment, genre décevant sans doute, bien que seul honnête.  (Cioran, Écartèlement, Œuvres, Gal. coll. « Quarto » p. 1495.)

« Pourquoi des fragments ? » me reprochait ce jeune philosophe. — « Par paresse, par frivolité, par dégoût, mais aussi pour d’autres raisons… » — Et comme je n’en trouvais aucune, je me lançai dans des explications prolixes qui lui parurent sérieuses et qui finirent par le convaincre.  (Cioran, Aveux et anathèmes, Œuvres, Gal. coll. « Quarto »p. 1723)

interlude

la ville quand il pleut laisse derrière elle un brouillard où sonne un bord de mer. des parachutes piqués de banderilles, de pompons multicolores animent les rivages gris. la boucle alimentaire primesautière recycle les coquilles vides en boite à musique, la valse mouchetée aux xylophones et carillons cristallins de Bonobo t’envapent de barbe à papa. tu sors de l’histoire bouchère avec un tuba de survie augmentée, inerte.

passé qui ne passe pas

lenteurbien sûr nous avions pris le mauvais chemin, à cause d’un temps d’arrêt, d’une interruption sans autre cause qu’une crainte irraisonnée, et dès le premier pas nous avions dit que plus tard de toute façon nous le rejoindrions, l’autre chemin – et parce qu’aussi celui-là même était plus facile, c’est à dire prendrait plus de temps, en donnerait plus: nous nous appliquerions, donc le temps s’absentait, autour de la porte d’entrée des zones de temps morts, des buvards, des bruits de fenêtres quand le ciel s’abaissait. de temps à autre on ruait en courant au plus loin d’un tunnel, on s’échappait et revenait à temps, avant que les bêtes soient en fuite, et guidé par un âne en amabilité te laissant croire Quichotte, on prenait le chemin des vacances. tant et si bien que l’entrée, du chemin sur lequel nous étions, fut à portée de vue et de même si bien dissimulé, qu’on arrivait plus à dire depuis quand, ni pourquoi les allées se faisaient si étroites

My beautiful picture

chacune des bifurcations prise lors de péripéties et résolutions noires tombait sur des marécages où surnageaient des gravats, des pièces métalliques, des plastiques, des liquides épais, des fumées moites. de quel coté de quel chemin les marécages venaient-ils ? de plus en plus proches les averses étaient toujours aussi belles. nous nous regroupions près de la porte pour les célébrer, et miracle il arrivait que la rivière déborde. certain auraient aimé faire de la porte un radeau. Nos chiens, eux habituellement si pauvres en discussion, d’oreilles ouvertes bredouilles, avec qui nous échangions des airs de brocanteurs aphasiques, des rêves d’emmurés, soudain devenaient fous, fous de joie, fendus de joie, à notre étonnement renouvelé, nous leur jetions nos chapeaux

Todd Hido

parfois encouragés nous nous remettions au passage, levant de terre un mur qui doublait celui-là même en face, celui qui aboutissait ou qui partait de la porte, du passage, pendant que les ronces et le gibier piégé reprenaient, et que nous allions très loin chercher les pierres où les batailles étaient nombreuses. des fragments d’écriture qu’apportait le vent provoquaient des soirées de lecture, nous relisions les religions, c’était toujours ça, riant de n’en savoir pas plus tout en vouant gratitude au passé que l’absence de souvenirs plaçait au firmament, inversant le temps, rêves d’avant le naufrage

d’avenir perdu

je suis né dos à une longue chaîne de montagne qu’une couverture permanente de nuages dissimulait. un monde préfiguré, l’avenir élargi, se tenaient derrière une quelconque porte secrète que la vie qui t’est donnée te désigne de forcer, les enfants sucent des pierres de lune, le soleil s’allonge et se repose au matin. ce mur disparu un jour sans le vouloir, à force de s’en être éloigné, et les mots qui le remplace n’aperçoivent derrière qu’une autre longue chaîne de montagne où la nuit éternelle couvre ses sommets. on se promène en se demandant parfois où on va, d’autres fois plus, car on est perdu

Bukowski: Born Into This

Born Into This

(version intégrale, Vostfr. Documentaire de John Dullaghan, 2003. Une critique ici )

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(Blue Bird)

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui / veut sortir / mais je suis trop coriace pour lui, / je lui dis, reste là, je ne veux pas / qu’on te voie.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui / veut sortir / mais je verse du whisky dessus et tire / une bouffée de cigarette / et les putains et les barmen

/ et les employés d’épicerie / ne savent pas / qu’il est / là.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui / veut sortir / mais je suis trop coriace pour lui, / je lui dis, / tiens-toi tranquille, tu veux me fourrer dans / le pétrin ? / tu veux foutre en l’air mon / boulot ? / tu veux faire chuter les ventes de mes livres en / Europe ? / il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui / veut sortir / mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir / que de temps en temps la nuit / quand tout le monde dort. / je lui dis, je sais que tu es là, / alors ne sois pas triste. / puis je le remets, / mais il chante un peu / là-dedans, je ne le laisse pas tout à fait / mourir / et on dort ensemble comme / ça / liés par notre / pacte secret / et c’est assez beau / pour faire pleurer, mais / je ne pleure pas, / et vous ?

Charles Bukowski – Avec les damnés, Grasset

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(Une réplique)

Les gens survivent pour finir avec les mains ouvertes pleines / de rien. / Je me souviens du poème de Carl Sandburg, Le / peuple, oui. / Belle pensée, mais complètement erronée: / le peuple n’a pas survécu grâce à une noble / force mais grâce au mensonge, au compromis et à / la ruse. / J’ai vécu avec ces gens, je ne sais pas très bien / avec quels gens Sandburg  / a vécu. / Mais son poème m’a toujours fait chier. / C’était un poème qui mentait. / C’était Le peuple, non. / Alors et maintenant. / Et pas besoin d’être un misanthrope pour / dire ça.

Espérons que les futurs poèmes célèbres / comme celui de M. Sandburg / auront plus / de sens.

«This rejoinder», in World Letter n° 2, Iowa City, 1991, page 3, traduit par Ph. Billé

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Site américain très riche sur Bukowski ici