dire plus

 

« L’écrivain, c’est sa fonction, dit toujours plus qu’il n’a à dire: il dilate sa pensée et la recouvre de mots. Seuls subsistent d’une oeuvre deux ou trois moments: des éclairs dans du fatras. Vous dirais-je le fond de ma pensée? Tout mot est un mot de trop. Il s’agit pourtant d’écrire: écrivons…, dupons-nous les uns les autres ».         E.Cioran, La Tentation d’exister.

« Point de salut, sinon dans l’imitation du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot ». E. Cioran, La Tentation d’exister.

 

le vague la fièvre la providence et autres puretés

 

« Si nous prenions l’habitude de regarder par-delà le contenu spécifique des idéologies et des doctrines, nous verrions que, se réclamer de telle d’entre elles plutôt que de telle autre, n’implique nullement quelque dépense de sagacité. Ceux qui adhèrent à un parti croient se distinguer de ceux qui en suivent un autre, alors que tous, dès l’instant qu’ils choisissent, se rejoignent en profondeur, participent d’une même nature et se différencient seulement en apparence, par le masque qu’ils assument. C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité. Pour notre malheur, choix, prise de position est une fatalité à laquelle personne n’échappe ; chacun de nous doit opter pour une non-réalité, pour une erreur, en convaincus de force que nous sommes, en malades, en fiévreux : nos assentiments, nos adhésions sont autant de symptômes alarmants. Quiconque se confond avec quoi que ce soit fait preuve de dispositions morbides : point de salut ni de santé hors de l’être pur, aussi pur que le vide. Mais revenons à la Providence, à un sujet à peine moins vague… Veut-on savoir jusqu’où une époque a été frappée, et quelles furent les dimensions du désastre dont elle eut à pâtir ? Que l’on mesure l’acharnement que les croyants y déployèrent pour justifier les desseins, le programme et la conduite de la divinité. Rien d’étonnant que l’oeuvre capitale de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, soit une variation sur le thème du gouvernement temporel de la Providence : ne vivait-il pas en un temps où, pour faire discerner aux contemporains les effets de la bonté divine, il fallait les ressources conjuguées du sophisme, de la foi et de l’illusion ? Au Ve siècle, dans la Gaule ravagée par les invasions barbares, Salvien, en écrivant « De Gubernatione Dei », s’était, lui aussi, évertué à une tâche semblable : combat désespéré contre l’évidence, mission sans objet, effort intellectuel à base d’hallucination… La justification de la Providence, c’est le donquichottisme de la théologie. »

E. M. Cioran, Essai sur la pensée réactionnaire, éditions Fata Morgana, 1977  –  Joseph de Maistre – Textes choisis et presentés par E. M. Cioran  ( ICI en ligne )

mister-peanut

la casquette de Cioran

« Mer déchaînée. Cet après-midi, j’ai voulu m’acheter une casquette de pêcheur. Mais je me suis dit que j’étais indigne d’en porter une, vu les dangers que ces marins affrontent. »  (E. Cioran, Cahiers)

abris à chaleur

sans nous

L’homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s’enfoncer davantage dans l’irréparable. Cioran, Cahiers 1957-1972, p. 224.

 


refuge

Ahurissement perpétuel… Je n’ai jamais été à l’aise dans l’être… Ne me séduit que ce qui me précède, les instants sans nombre où je ne fus pas… Le non-né est mon refuge…» (note rayée par l’auteur : Cioran, carnet)

miséricorde

Je viens de corriger la version allemande des Syllogismes. Quelle fatigue ! Il y a tant de mauvaise humeur dans ce livre que ça en devient écœurant et intolérable. Avec quelle joie, après cet exercice suffocant, n’ai-je pas écouté la Messe que Scarlatti a composée l’année de sa mort ! On fait une œuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d’exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. Mais ces Syllogismes, corrosifs en diable, c’est du vitriol, ce n’est pas de l’esprit. M. Cioran, Cahiers, Gal., p. 550.