un monde facile comme boîte

La porte est entrouverte, des têtes et des pieds soudés de poupées gigognes émergent de l’amoncellement qu’elles forment, un tas à taille de robe, une poupée nue sort. Il se rappelait rarement un rêve, une conque sombre de silence, peut-être l’odeur de sable sec, de vent trop chaud qui s’y emprisonne – et aussi au bout du défilement de gros problèmes de poupées, dont une refuse de s’emboîter, trop petite pour celle qui la précède, trop grosse pour celle qui la suit.

Oui les possessions dépossèdent autant que la jouissance inconstante et frustrante que nous en tirons. Des boîtes il arrive, j’exagère, certaines fois, d’en voir partout, sans compter, de les remplir tout à l’avenant sans prendre garde, méditation nez à nez avec un coffre dans une décharge oubliée, déséquilibré aux tremplins à fixations immatérielles.

Ou à l’arrêt, possédé par une façon de voir, retenir, trouver du regard où reposer ce qui d’évidence ne tient pas en place, échappe comme la journée qu’agite joyeusement le vent, où ma tête tente de tenir, loin de moi, tandis que des tirs au-delà derrière la vitre du train éblouie de soleil. 

Souvenirs sur fond de tiroir, lumière éteinte, deux ailes alignées ouvertes côte à côte, couchées, le squelette qui se retourne.

Une boîte détournée de sa fonction recueillerait des boutons de nacre mêlés à du sable ; ersatz fossile. Pour boîte-reine s’endormir à la fenêtre d’une maison de bord de la mer.

La boîte de Pandore, écrit Hésiode, est l’écrin de l’espoir, lequel est poison des poisons. J’écris « Écrin » car le mot fait pendant au détestable « espoir », un tombeau lesté qui ne coule pas.

L’expression pour le moins raide et toxique sortir en boîte persiste, justifie de soutenir abondamment le monde dans sa danse désorientée d’atomes et de cellules, suivie par un Kaléidoscope à pleine main, aspiré dans une combinaison hétérogène de formes emboîtées.

Sous l’agrément de la lampe d’Aladin les boîtes à satiété reflètent le jour qu’il fait, ouvrant leurs tiroirs à ce que nous trions. Une armée de petits robots, visibles et invisibles indissociés, remédie à l’infructueuse quête, prompte à essuyer nos larmes.

Ramené à la dimension boîte au monde tout est permis, pourvu qu’elle contienne un bout où s’y révèle une quelconque image, qui n’arrête pas le vole libre du voile. Réduire ainsi le monde libère d’un clin d’œil les injonctions furieuses et rébarbatives des réducteurs de tête, laissés cois.

Autrefois, les tiroirs abritaient des bondieuseries miniatures, des répliques de fouilles imaginaires sous les crèches, des reliquats d’ontologie archaïque, croix, médailles, chapelets, candélabres, fioles de Lourdes, figurines de porcelaine, de fer ou de plomb, ou couchées sur des cartes postales. Et les odeurs, d’ustensiles obsolètes, ampoules, stylos, gomme, plumes n°de téléphones griffonnés, pièces billets d’anciens voyages etc.: amas, collection fortuite devenue étrangère au temps où on en eût l’usage; archéologie du quotidien désaffecté, pour un temps désormais où glissent tiroirs, archives, dans le caisson d’un disque dur. Odeur de tiroir vide d’ancienne présence, odeur qui n’existait pas, dois-je reconnaître, et, sans y pouvoir faire vraiment, d’écarter la fausse nostalgie, la tentation d’apparat  à regarder d’anciennes photos si promptes à retenir ce qui jamais n’exista.

Les boîtes te tombent dessus et tu retombes sur une boîte — les boîtes sont de toutes sortes. Des mentales, opaques et virtuelles, solaires et obscures, dont les ajours inondent de biens supposés la trappe des coffres-forts — les simples, les visibles et faciles contiennent ce qu’on ouvre, et de n’en pas savoir à l’avance quoi, ouvrant la porte du labyrinthe tel le sommeil le rêve.

Des boîtes tu faits donc cuisine du jour, décrète le monde sous trois menus, trois mises en boîte : les mentales, les simples, et les plus belles, les entre-deux, les délicates, les transmuables, mutantes, en lisières; celles qui ouvrent les yeux se nommeront le cœur. D’autres viennent par surcroît en paradoxales «sous-catégories», les semi-simples qui nous tiennent tant, extirpant des énigmes policières l’événement, trou dans la boîte qui permet de relier un effet à sa cause. L’horloge reprenant sa course.

Tu retrouves ta boîte qui repose de la route au pare brise qui d’un long voyage disperse l’infini. Vidée et décevante qu’importe l’illusion se contente de ce que la boîte disperse, utile sans doute un jour. Les boîtes sont fidèles, empilables, juste pour les voir tomber, n’en plus voir que l’image, des couleurs ou des signes. Un pied s’écrasant à moitié dans leur fatras, leur gravitation défunte, l’autre s’en relevant, sortant des images-boîte qui délivrent un contour. Abandonnées elles laissent leur couleur, quand seules tes mains les ouvriront.

camarade du no man’s land

l’âne puise l’eau noire, ruisselle, s’étoile contre la roche. cheval sans illusion d’une lucidité douce et farouche, au calme souverain, sans sujet, dieu sans hommes – au calque de ses paupières tombe une vieille neige, temps anciens venteux qui n’en finissent pas – des retraites dans la grotte à ciel ouvert, aux chemins creux de granges vides aux portes manquantes, aux sceaux percés, au soleil de midi des quais désaffectés, au passage des corbeaux, aux traverses de poussière grise des brindilles du clinamen – se hisse au ciel, au paradis des ânes, d’une grammaire de guingois sur un banc de nuages éphémères, majordome d’aube trouée des geishas évanouies, au trot des pieux de ballerines, l’âne chie nos carrosses, désole nos mains, broute les dévots, console des âmes en peine, referme les yeux éteints, mêle son haleine à la nôtre, hurle ce qu’un muet rêverait d’entendre sans comment dire, clairon bip-bop des lunaires arlequins à recracher le silence, évadé des désillusions, passeur des regrets inutiles, veilleur d’un œil au creux des crépuscules, des ombres sans bras de la nuit, des décisions diurnes, précipitées, soudaines, irrévocables, brèves des somnambules, des vertiges de Bartleby étendu au dos de Pancho Villa, d’ivresse rude des fruits pourris fermentés sous l’arbre des sarcasmes et des risées, du sérieux le plus grand.

abat jour poisson zèbre

Real-Time Visualization of Neuronal Activity during Perception

la science pas en reste d’invention à serrer son rêve en son ancestral cœur, l’abat-jour. La nuit de nos origines est parcourue d’illuminations brûlantes et glacées sans temps ni espace qui creusent le règne des concordances non-linéaires. La vie et la mort qui s’éloignent l’une de l’autre est providentielle, le papillon de nuit frôle mes cils, un géant disparaît en tombant.

un tour

Jan Saudek, v noci Město, 1976.La pièce est noire de nuit, on n’y serait pas ce serait pareil, à part le bruit laissé en claquant la porte pour aller trouver les lumières d’un bistrot où la télévision parle pour tous en silence, tandis qu’on est là, à se demander, à croiser des regards, où on est, on est pas seul à se le demander, c’est aussi vague tout ce qui se passe en ce lieu, on en revient pas d’avoir marché pour retrouver ce vide, les lumières de la nuit. On restera jusqu’à ce qu’il fasse jour. Le pavé sera couvert par le bruit du trafic. Le chemin fera tampon. On rentrera, on fermera les volets.

tortues berceuses

 Le chien tourne autour de sa niche sans que sa laisse se noue, ni ne lâche. De sa place en surplomb on voit la ville s’étendre et les hommes se succéder dans des fumées de plus en plus épaisses où les start-ups bio élèvent leur coupole bleutée, nous ne pouvons pas faire autrement disent-ils. Déjà alors on ne donnait pas beaucoup plus cher de la peau des banquiers que de celle des chevaux. Un jour léger on aurait cru l’air plus clair et pouvoir torsader les nuages gris avec ce qu’on pariait comme devinette être les franges laiteuses d’un soleil fatigué. Le feu qui flambait dans la cheminée réchauffait à peine, le feu craquait réactivant l’hypnose, oubliant brièvement l’absence des points de fuite tellement introuvables qu’on devenait mou à se cogner aux objets. Le souvenir impérissable du ciel bleu faisait qu’on rêvait être bercé par la mer.

Un haut le cœur creuse et sursaute dans le corps des tortues dès que notre ombre touche leur carapace, quoiqu’elles n’en laissent rien paraître sous leur dignité j’m’en foutiste admirable. A cause que ce sont des tortues, qu’à l’insensibilité placide inconcevable de leur cerveau, à leurs habitats hyper plastiques, nous leur conférons le caractère étrange d’être à la fois rusées et désintéressées, immuables et mères-courage, les agrémentant encore de multiples dons de magies émouvants, même si ce n’est qu’image qui échappe de nos casseroles, de nos ornements muraux. De nous, du chien qui nous est attaché, des peurs de l’avenir qui nous la font évider, elles crient au secours aux crocodiles expéditifs mais sourds. Lassées de notre observation imprévisible elles détournent la tête. Il apparaît alors que nos ombres sont plus nombreuses que ce que le maigre visible enferme, ombres que nous avons sur nous et au-delà, très effilées, qui pour toujours nous retiennent à notre niche; si nous laissions faire les tortues certaines un jour nous enseigneraient à les couper, à nous laisser du leste ; ce n’en serait pas fini mais elles auraient la paix, hissées fleuries éventées sur un trône ; elles chasseraient par là même nos peurs nos icônes nos dirigeants, et tous ceux en orbite morcelé qui font la lèche aux miroirs.

Blue Lagoon (1980)

poudre de tungstène

codex_télévision sous-marine

Bouillon d’images TV des dimanches étales, poussière fine si vite accumulée et pressée des dimanches invisibles. Les enfants ne sont pas sortis du grenier depuis quand ? Sous le temps gris la couleur vernit les objets (la plante en pot au sol, la mouche d’hiver sur l’écran qui neige, le dos du corbeau), on dirait, à défaut d’éclat, que leur surface est gazeuse; Bartleby se tient à carreau, écartelé par ce codex où les mots sont du vent entre deux chaises, au point de songer à aller faire un tour, si toutefois les escaliers n’étaient si raides, le vent si belliqueux. La feuille de route à l’état de puzzle aux branches des arbres qui l’ont laissée choir pour réchauffer leurs pieds. La porte attend d’être brûlée. Grisaille d’autant que la neige alentour est mouillée, plaquée glacée en surface. L’enfance et le temps gris attendent qu’on se joue du monde avec des miniatures. Des filets prodigues ayant valeur de présage, mais loin, trop loin jetés, plus d’amer, de retour.

Déjà ce matin à 4.00 h les lapins hors de leur clapier couraient au ralenti dans la neige, la lune pâle et le vent amolli aux quelques flocons parsemés. Le reste de melon au poivre ne leur a rien dit. Ils dorment les yeux ouverts et s’ébattent bruyamment dans le terrier.

Harry Gruyaert GB. TV shots. Movie. 1972.