d’un oeil

L’âge venant, la lenteur se fixe, comme la côte d’un îlot instable, alors que le temps accélère, l’équilibre est parfait. La tempête ? ne sens-tu pas ? Le passé, plus étiré revient, plus bref, le lointain se rapproche. Le soleil se couche, les ombres nocturnes s’égayent.

Aujourd’hui mon attention serait celle d’un oiseau sans aile qui, perché – lorgne d’un œil fixe mal assuré les visages. Le bruit qui tremble vient d’un filet suspendu par le vent, comme des syllabes accrochées dans le passé, trouées dans le futur. Entre deux, s’élevant, consolant, au-dessus, le chant des oiseaux fait que le temps passe.

FUKUDA Heihachiro - Ripple  福田平八郎 漣,   1932

bêtes de somme

Au souffle sourd des avenues grises de nuit subsiste d’anciens carnages. Une euphorie passée larguée d’images d’enfant à « se prendre pour » un chat, un chien, une gazelle, un cygne, un dragon etc. – nous livre plus sûrement que nostalgie au lynchage dans la fosse scato-zoomorphe.

Après la poussière d’un sillage ancien par langues de goudron s’augmentent les étalages où bêtes s’entassent, dépecées pesées déversées, raides et tendres assurées d’arriver à bon port, aux bornes des supermarchés, transparentes sous les cellophanes qui les rendent invisibles, les lampes sont aussi rouges que les affaires à faire.

Pourtant les animaux parlent une langue précoce faite d’espaces ouverts, habitée par la vitalité des corps. Se glissant à la frontière des signes et du langage leur territoire traverse le maillage, s’absente sans bord, s’étend. Et nous rendus muets et jaloux, nous, la tête au ciel cabrée, attentive à son peuplement, aux présages qu’il délivre, que notre langue convoite en alphabet d’ornement ciselant notre trône. Les présages animaux facilitent le voyage, fraient le chemin; porteurs d’une intelligence fatale ou meurtres et amours permutent, ils engendrent les espèces, voués aux forces du dehors lesquelles nous abandonnent, à mesure que notre chasse s’arrête d’un coté et de l’autre d’une ligne de peloton d’exécution. Nos trônes vermoulus crépitent, peinent à allumer le feu.

Tom Chambers -

mansuétude solitaire

Giacomo Brunelli Un chat emprunte sa personnalité à l’ambiance, aux individus du foyer, lesquels ne cessent de le scruter, de l’inviter en catimini à répondre à leurs propres questions, vaguement secrètes, ou honteuses. C’est un aimant à charmes insulaires d’autant qu’il se refuse en silence éloquent. Nous n’y sommes pas encore. Ses yeux étranges s’éclairent de paillettes d’or indéfiniment et se referment dans le sillon nuageux béant de photons des grands fonds. Il dort et rêve ses masques d’emprunt, il déambule indifférent parmi des escortes clandestines, varie les séquences de ses habitus, inventant celles d’entre saisons où s’abattent, surprenant, un état d’éveil, une foudre silencieuse, des horizons souverains: une cause extérieure l’absente, et le renvoie à son profond sommeil.

décrocher la lune.

préparatif à la fête« Ils ne leur manque que la parole » — auraient-ils parlé, été sacrés foules égarées, promus gardiens et maîtres du passage, que nous en aurions faits, fébrilement, orgie de bouche… dans la panique et la convoitise, nos propres mots se seraient troués. Du manque, de la perte, et par l’opportunité offerte, de fiers rituels propitiatoires seraient nés, des nuits d’épuisement à danser, grogner, crier, dans les fumées grasses et sanguines, dans les déserts furieusement vides. À en perdre la parole, nous entretuer jusqu’au dernier. En masse justicière, ça vient. Le carnaval s’est mal passé.

s’éclipser

Shoji Ueda, Dunes, Portrait of Mr. Sohji YamakawaJe peux vous rassurer ? vous avez parfaitement raison, même si, à titre personnel, voyez-vous, je n’en sais pas plus, sur cela-même, en vous confiant que je partage, jusque là, depuis toujours la même opinion, c’est à dire la vôtre. Aussi est-il encore temps que je vous quitte, nous garderons ainsi l’un de l’autre le meilleur des souvenirs.

Il était assuré que lui-même valait moins que tout ce qu’il faisait, tant pis, même s’il voyait que tout le menait à la catastrophe c’était encore un jour de gagné.

météo du vent

Ce matin la météo signalait un défilement de nuages, un temps d’orage puis, de faibles averses, des courtes éclaircies, des vents forts et pluies en rafales — jusqu’au soir, puis calme et douceur. La radio n’avait pas prévu une succession et un ménage de cieux déferlants si mal agencés. Surpris comme tout le monde, nous nous regardions en chiens de faïence tirant têtus des humeurs noires sous cette pluie lourde et froide qui se répétait entre chaque orage apprécié quand on croyait de loin l’éclaircie, ses éclairs de nuit rageuse — tu as vu partir en aquaplaning deux voitures qui t’avaient dépassé et tu te demandes pas comment tu as fait pour traverser entre les débris qui volaient, glissaient sur l’eau, tu te souviens pas de tes pneus trop lisses. Mais le soir il faisait beau, beau et froid, du banc on voyait sur un panneau indiquée la présence d’un magasin monastique, de petits panneaux blancs plantés au sol fléchaient le chemin sous des arbres centenaires parmi les petits cailloux blancs de toute éternité, petit morceau de paradis entêtant qui se passerait bien des hommes. Il pensa aussi qu’une histoire telle le ciel d’un jour, arrive là, ou ailleurs, comme le vent : l’histoire est un grand râteau édenté manié par un bourreau au nez rouge.

activité bocagère du vent à l'ombre dormante d'une oasis
activité bocagère du vent à l’ombre dormante d’une oasis