oracle

« Je ne vis que de-ci de-là à l'intérieur d'un petit mot dans l'inflexion duquel je perds pour un instant ma tête inutile. (...) Ma manière de sentir s'apparente à celle du poisson. » Kafka, Journal, p. 50.
« Je ne vis que de-ci de-là à l’intérieur d’un petit mot dans l’inflexion duquel je perds pour un instant ma tête inutile. (…) Ma manière de sentir s’apparente à celle du poisson. » Kafka, Journal, p. 50.

Vie d’arbre, effiler les raides écailles mouillées, grandir voler de toutes les feuilles de la forêt, livrer aux embruns la vie des poissons dépités de si haut tombés, s’élancer mendier la lumière des étoiles en obole dans la coupelle boueuse, notre soupe ontologique délave la couleur des yeux. Entre les mains la soie du voile dilate la perspective.

terrier

Harry Gruyaert Belgium. Town of Ostende. Thermal palace. 1988.
Qui ne modifierait ses plans de voyages et d’avenir,
même s’il est en pleine route, en présence de mon terrier ?

    « J’ai organisé mon terrier et il m’a l’air bien réussi. De dehors on voit un grand trou, mais qui ne mène nulle part ; au bout de quelques pas, on se heurte au rocher. Je ne veux pas me vanter d’avoir eu là une ruse intentionnelle ; ce trou n’est que le résultat de l’une des nombreuses tentatives que j’avais faites vainement, mais il m’a semblé avantageux de ne pas la recouvrir. Evidemment, il est des ruses si subtiles qu’elles se contrecarrent elles-mêmes, je le sais mieux que personne, et il est bien hardi de vouloir faire croire que ce trou peut dissimuler une proie digne de recherche. Mais ce serait me méconnaître que de me croire pusillanime et de penser que je ne creuse mon terrier que par lâcheté. A quelque mille pas de là se trouve cachée, sous une couche de mousse qu’on peut relever, la véritable entrée de mon habitation ; elle est aussi bien défendue qu’une chose puisse l’être en ce monde évidemment, quelqu’un peut marcher sur la mousse, on peut la crever d’un élan, et voilà mon entrée ouverte, et, si on veut – à condition de posséder évidemment certaines qualités assez rares – il n’y a plus qu’à entrer et à saccager tout. Je le sais bien, et même maintenant, au zénith de ma vie pourtant, je n’ai jamais une heure de vraie tranquillité. Je sais qu’à cette place, là-bas, dans cette mousse sombre, je suis mortellement vulnérable, et je vois souvent, dans mes songes, un museau renifler cupidement à l’entour. J’aurais pu, pensera-t-on, boucher aussi cette entrée avec une mince couche de terre bien tassée, puis au-dessous avec une couche plus molle, de sorte que je n’aurais jamais eu que peu de peine à me refaire ma sortie. Mais ce n’est pas possible ; car c’est justement la prudence qui exige que je puisse m’échapper sur-le-champ, c’est la prudence qui, comme si souvent, hélas ! exige qu’on risque sa vie ; ce sont calculs des plus pénibles et le plaisir qu’un cerveau subtil puise en lui-même incite seul à les pousser plus loin. Il faut que j’aie la possibilité de sortir immédiatement : ne puis-je pas, malgré toute ma vigilance, être attaqué du côté le plus inattendu ? Je vis en paix au plus secret de ma maison, et cependant quelque part, n’importe où, l’ennemi perce un trou qui l’amènera sur moi. Je ne veux pas dire qu’il ait plus de flair que je n’en ai ; peut-être m’ignore-t-il autant que je l’ignore. Mais il existe des ravisseurs acharnés qui fouissent aveuglément et, vu la formidable étendue de mon terrier, ceux-là mêmes peuvent espérer tomber un jour sur l’une de mes voies. Evidemment, j’ai l’avantage d’être chez moi, de connaître toutes les routes et toutes les directions… Le ravisseur risque facilement de devenir ma victime, et une victime d’un goût fort délicat. Mais je me fais vieux, je suis moins fort que beaucoup d’autres et j’ai tant d’ennemis ! En en fuyant un je risque de tomber sous la patte d’un autre. Hélas ! que ne risqué-je pas ! Il me faut la certitude de posséder quelque part une sortie d’accès facile et grande ouverte par où je puisse passer sans peine ; je ne veux pas risquer, pendant que je gratterais avec la rage du désespoir, de sentir soudain si peu que ce soit, le Ciel m’en préserve, les dents d’un poursuivant se planter dans ma cuisse. Je n’ai pas d’ennemis que là-haut, il en existe aussi sous terre. Je n’en ai encore jamais vu, mais les légendes parlent d’eux et j’y crois ferme. Ce sont des esprits souterrains ; la légende elle-même ne peut pas les décrire, leurs victimes elles-mêmes ne les ont pas vus ; ils arrivent, on entend leurs ongles gratter juste au-dessous de soi dans cette terre qui est leur élément ; à ce moment on est déjà perdu. Peu importe avec eux qu’on soit dans sa maison, c’est plutôt dans la leur qu’on se trouve. Avec eux ma sortie ne servira de rien, pas plus sans doute qu’en aucun cas ; elle causera plutôt ma mort ; mais elle constitue un espoir et je ne peux pas vivre sans lui. Outre ce grand couloir, je possède encore, pour me relier avec le monde extérieur, de petits boyaux très étroits et assez hasardeux qui me procurent un air respirable ; ils sont percés par les campagnols. Je me suis arrangé pour les utiliser. Ils élargissent le champ de mon flair et m’assurent ainsi une protection. De plus, ils laissent entrer chez moi une masse de menu gibier que je consomme sans me déranger, de sorte que je puis avoir en fretin un butin suffisant pour mon modeste entretien sans même quitter mon terrier.

Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence. Evidemment, il est trompeur. Il peut se trouver soudain rompu et alors ce sera la fin de tout. Mais en attendant j’en jouis. Je peux passer des heures à ramper dans mes couloirs sans entendre autre chose que le froufrou de quelque petit animal que je fais taire immédiatement entre mes dents, ou le crissement de la terre qui m’indique la nécessité d’une réparation à faire ; à part cela, calme complet. Quand l’air de la forêt pénètre, c’est en même temps chaud et frais. Parfois je m’étire et je me tourne de bien-être dans le couloir. Ah ! qu’il fait bon, quand l’âge vient, avoir un terrier comme le mien ! Qu’il fait bon se mettre à l’abri quand on sent l’automne approcher ! Tous les cent mètres j’ai élargi les couloirs, j’ai creusé de petits ronds-points où je peux me rouler confortablement en boule, me chauffer à ma propre chaleur et me reposer. C’est là que je dors le doux sommeil de la paix, du désir assouvi, du but atteint, du propriétaire. Je ne sais si c’est l’effet d’une vieille habitude ou des dangers que peut présenter même un terrier comme celui-là, mais je m’éveille souvent en sursaut. De temps à autre, à intervalles réguliers, l’effroi m’arrache à mon profond sommeil et j’épie, j’épie dans le silence qui règne ici, toujours semblable jour et nuit, je souris, rassuré, et plonge, les membres détendus, dans un sommeil encore plus profond. Pauvres voyageurs sans maison, sur les routes et dans les bois, vous gisez sur un tas de feuilles, si vous avez eu de la chance, ou vous vous recroquevillez dans une harde de compagnons, livrés nus à tous les dangers qui viennent du ciel et de la terre. Je suis couché ici dans un endroit protégé de toutes parts – et j’en ai plus de cinquante ainsi dans mon terrier -, et les heures passent pour moi entre le rêve somnolent et le sommeil conscient, et je choisis ces heures à mon gré.

[…]

Mais à quoi sert de s’exhorter au calme ? L’imagination ne s’arrête pas, et je crois, au fond – il est inutile de chercher à le nier – que ce crissement provient d’un animal, et non pas d’un grand nombre de petits animaux, mais d’un seul et grand animal. Bien des faits seraient de nature à infirmer cette supposition. On entend le bruit de partout, toujours avec la même intensité, et régulièrement par surcroît, aussi bien le jour que la nuit ; évidemment, dans ces conditions, on doit pencher d’abord à croire qu’il s’agit là d’un grand nombre de petites bêtes, mais, comme je les aurais trouvées nécessairement en fouillant et que je ne les ai pas rencontrées, il ne reste plus qu’à admettre la présence d’un unique et grand animal, d’autant plus que ce qui semblerait démentir cette supposition ne démontre pas l’impossibilité de son existence, mais prouve simplement qu’il doit être plus dangereux que tout ce qu’on peut imaginer. C’est la seule raison qui m’a fait écarter mon hypothèse. J’abandonne mon illusion. C’est parce que mon dernier postulat doit être juste qu’on peut entendre cette bête de si loin, il y a longtemps que je retourne cette idée dans mon cerveau ; la bête doit travailler très vite ; elle traverse aussi rapidement le sol qu’un promeneur traverse un chemin ; la terre frémit sous ses griffes, et, même quand la bête est passée, ce tremblement et le bruit du travail marient leurs sons à cette grande distance, et moi, qui n’en entends que les dernières vibrations, je les entends partout semblables. Ajoutez que la bête n’avance pas sur moi, aussi le bruit ne peut-il changer ; elle doit avoir quelque projet dont le sens m’échappe ; je pense qu’elle m’enveloppe, qu’elle me cerne – ce qui ne veut pas dire qu’elle connaisse mon existence ; elle doit avoir déjà plusieurs fois tourné autour de mon terrier depuis que j’observe son travail. La nature de ce bruit, crissement ou sifflement, me donne beaucoup à penser. Quand je gratte et fouille la terre à ma façon, ce n’est pas du tout le même bruit ; je ne peux m’expliquer le crissement qu’en me disant que ce ne sont pas les ongles qui constituent le principal outil de la bête ; elle doit simplement s’en aider, elle opère sans doute surtout avec son museau ou son groin qui doit aider sa force formidable de je ne sais quels tranchants aigus. Elle fore probablement la terre d’un seul coup de ce groin puissant, elle arrache du sol un énorme morceau, et pendant ce temps je n’entends rien, c’est le silence intermédiaire ; mais ensuite elle aspire l’air avant de porter un nouveau coup. C’est cette aspiration que j’entends comme une sorte de «chut» ; ce doit être en réalité un bruit qui ébranle la terre, non seulement à cause de la force de la bête, mais aussi à cause de sa hâte, de son affairement au travail. Et ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est cette capacité de travailler sans arrêt ; peut-être les petites pauses lui donnent-elles l’occasion de se reposer un temps infime, mais elle n’a pas dû se détendre encore vraiment ; elle fouit et jour et nuit, toujours avec la même force, toujours avec la même vigueur, tenant toujours son but présent à son esprit, et un but qu’il lui faut atteindre en toute hâte, et elle a toutes les facultés nécessaires pour aboutir. Je ne pouvais m’attendre à pareil adversaire. Mais, indépendamment de ces particularités, ce qui se produit maintenant n’est qu’une chose que j’aurais dû redouter toujours, un événement pour lequel j’aurais dû toujours être prêt : il vient quelqu’un. Comment même a t-il pu se faire que tout se soit passé si longtemps si tranquillement, si heureusement ? Qui a dirigé les voies de l’ennemi pour qu’elles fissent ce grand détour autour de chez moi ? Pourquoi suis-je resté si longtemps à l’abri pour me trouver soudain réveillé par l’effroi ? Qu’étaient-ce, auprès de celui-ci, que tous les petits périls auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir ! Espérais-je que ma qualité de propriétaire du terrier allait me donner pouvoir contre cette intrusion ? Hélas ! C’est justement parce que je suis possesseur de ce grand ouvrage si fragile que je me trouve sans défense contre toute attaque un peu sérieuse : le bonheur de le posséder m’a gâté ; la fragilité du terrier m’a rendu sensible et fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est là ce que j’aurais dû prévoir ; je n’aurais pas dû penser à ma seule défense – encore l’ai-je fait bien légèrement, bien vainement, – mais à la défense du terrier. Il faudrait surtout s’arranger pour que certaines de ses parties, et en nombre aussi grand que possible, pussent être très rapidement bouchées en cas d’attaque et séparées des régions moins menacées par des masses de terre si grandes et si efficaces que l’intrus ne pût même pas soupçonner que le véritable terrier se trouve au-delà d’elles. Bien plus, ces éboulements devraient être propres non seulement à cacher le terrier, mais encore à enterrer l’envahisseur. Or, je n’ai rien fait dans ce sens ; rien, rien de rien n’a été entrepris qui puisse servir à cette fin, j’ai été étourdi comme un enfant, j’ai passé mon âge mûr en jeux puérils, mon esprit n’a fait que jouer avec l’idée du danger, j’ai négligé de penser vraiment au vrai danger. Pourtant, que d’avertissements ! Il ne s’est rien passé, c’est vrai, qui approchât du péril d’aujourd’hui, mais, dans les débuts du terrier, j’ai tout de même vu des cas du même genre… je travaillais alors en petit apprenti à ma première galerie, le labyrinthe était à peine projeté en gros, j’avais déjà creusé une petite place, mais elle était complètement ratée dans ses proportions et dans sa maçonnerie ; bref, c’était tellement un début qu’on ne pouvait prendre ce travail que pour un essai, pour une chose qu’on peut soudain abandonner sans grands regrets si la patience vous échappe. Il arriva alors que, pendant une pause – j’ai toujours fait beaucoup trop de pauses pendant ma vie -, tandis que j’étais couché entre mes tas de terre, j’entendis brusquement un bruit dans le lointain. Jeune comme je l’étais, je ressentis alors plus de curiosité que de crainte. Je lâchai mon travail et me mis à épier ; j’épiais à cette époque-là ! Je n’allais pas sous le toit de mousse pour me détendre et n’être pas obligé d’écouter ! Bref, j’épiai. Je distinguai très nettement qu’il s’agissait d’un fouissement semblable au mien ; le bruit en était un peu plus faible mais on ne pouvait pas savoir dans quelle mesure c’était un effet de la distance. J’étais très curieux de comprendre, mais je restais calme et de sang-froid. Peut-être suis-je, pensais-je, au milieu du terrier d’un autre, son possesseur va venir jusqu’à moi. Si cette hypothèse s’était vérifiée, n’ayant jamais été avide de conquêtes ni de querelles, j’aurais pris le large pour aller bâtir ailleurs. Mais j’étais jeune, je n’avais pas encore de logis, rien ne m’empêchait de garder ma tranquillité intérieure. La suite de l’aventure ne m’émut pas davantage, je ne sus pourtant pas ce qui se passa. Si celui qui creusait cherchait à venir vers moi parce qu’il m’avait entendu, j’ignore pourquoi il changea soudain de direction comme il le fit, si ce fut parce que mon silence le priva de repère ou, ce qui me paraît plus probable, parce que l’adversaire modifia lui-même sa tactique. Mais peut-être aussi m’étais-je trompé complètement, peut-être n’avait-il jamais eu d’intentions hostiles, en tout cas le bruit s’accusa encore un instant comme s’il se rapprochait, et moi, dans ma jeune énergie, je n’aurais peut-être pas été fâché de voir surgir le fouisseur, mais il n’arriva rien de ce genre ; à partir d’un certain moment les grattements diminuèrent d’intensité, ils devinrent de plus en plus légers comme si le perceur se détournait petit à petit de sa première direction, et tout d’un coup on n’entendit plus rien : on eût dit que l’animal s’était mis à percer dans une direction complètement opposée et s’éloignait de moi en me tournant le dos ; je tendis encore longtemps l’oreille dans le silence avant de reprendre mon ouvrage. L’avertissement avait été précis, pourtant j’eus vite fait de l’oublier et il n’eut guère d’influence sur mes plans. Maintenant, tout mon âge mûr me sépare de cette époque, mais n’est-ce pas comme s’il n’y avait rien eu depuis ? Je fais toujours de grandes pauses dans mon travail pour écouter, l’oreille au mur : le fouisseur vient de modifier ses intentions, il a fait demi-tour, il revient de son voyage, il croit qu’il m’a laissé suffisamment de temps pour me préparer à le recevoir. Mais je suis moins prêt que jamais ; mon grand terrier reste là sans défense, je ne suis plus un petit apprenti, je suis un vieux maître maçon, et le peu de force que j’ai m’abandonne au moment de prendre une décision solide ; pourtant, quelque vieux que je sois, il me semble que j’aimerais l’être encore plus, que j’aimerais l’être tellement que je ne pusse plus quitter le coin où je repose sous la mousse, car, en réalité, je ne peux plus rester là, je me relève et vais rejoindre en toute hâte les profondeurs de mon terrier comme si je n’avais trouvé ici que de nouveaux sujets d’inquiétude au lieu du repos désiré. Où en était la situation quand je suis monté ? Le crissement s’était affaibli ? Non, il s’était accentué, je vais écouter à dix endroits et je m’aperçois de mon erreur : le crissement est resté le même, il n’a diminué en rien. Rien ne se modifie là-bas, on y est calme, on n’y mesure pas le temps, au lieu qu’ici toute seconde vous ébranle un peu plus pendant que vous écoutez. Et je reprends le long chemin de la place forte ; tout, autour de moi, semble ému, tout semble me regarder, puis se détourner un peu pour ne pas me gêner et s’efforcer pourtant de lire sur mon visage la décision qui sauvera la situation. Je secoue la tête, je n’ai pas encore pris de décision, je ne vais pas à la place forte pour exécuter un plan. Je passe devant l’endroit où j’aurais voulu creuser la galerie d’exploration ; je l’examine une fois de plus, c’eût été le bon endroit, la galerie aurait conduit dans la direction où se trouvent le plus de dispositifs d’aération ; ils m’auraient bien facilité le travail ; je n’aurais peut-être pas eu à fouir bien loin, je n’aurais peut-être pas eu à creuser jusqu’à l’origine du bruit, peut-être m’aurait-il suffi d’écouter le long des conduits. Mais nulle considération n’est assez forte pour me pousser à ces forages. Cette galerie m’apporterait la certitude ? J’en suis à ne même plus chercher une certitude. Je choisis dans la place forte un beau morceau de viande rouge dépouillée de sa peau et je m’enfonce avec lui dans l’un des tas de terre : là du moins je serai en paix, autant que la paix puisse régner encore ici. Je lâche ma viande, je la mordille, je pense à la bête étrangère qui creuse son chemin au loin, puis je me dis que je devrais me gaver de mes provisions tant que j’en ai encore la possibilité. C’est sans doute là le seul plan exécutable qu’il me reste. Je cherche à déchiffrer celui de la bête : voyage-t-elle ou travaille-t-elle à son propre terrier ? Si elle voyage, je pourrais peut-être m’entendre avec elle. Si elle arrive jusque chez moi, je lui donnerai quelques-unes de mes provisions et elle poursuivra sa route. Et voilà, elle poursuivra sa route. Dans mon tas de terre, naturellement, je peux tout rêver, je peux même rêver une entente, bien que je sache parfaitement que cela ne puisse pas exister et que dès l’instant où nous nous verrons, que dis-je ? où nous nous sentirons à proximité l’un de l’autre, nous sortirons griffes et dents avec un nouvel appétit, même si nous sommes repus, tous les .deux au même moment, pas une seconde plus tôt, pas une seconde plus tard, avec une égale folie. Et, comme toujours, à bon droit : qui ne modifierait ses plans de voyages et d’avenir, même s’il est en pleine route, en présence de mon terrier ? Mais peut-être la bête creuse-t-elle le sien ; alors il ne saurait même pas être question d’aller rêver à une entente. Même s’il s’agit d’un animal si singulier que son terrier puisse supporter un voisinage, mon terrier à moi n’en admet aucun, tout au moins aucun qui s’entende avec un autre. Pour le moment, évidemment, la bête semble être très loin ; si elle se retirait encore un petit peu plus, je pense que le bruit disparaîtrait aussi et peut-être tout s’arrangerait-il encore comme dans l’ancien temps ; je n’aurais fait qu’une expérience pénible, mais bienfaisante, elle me pousserait à opérer les plus diverses modifications ; dès que j’aurai un peu de repos et que le danger me pressera de moins près, je serai capable de toutes sortes de grands ouvrages ; peut-être, étant donné les formidables possibilités que lui accorde sa puissance de travail, la bête renoncera-t-elle à étendre son terrier dans la direction du mien et se dédommagera-t-elle ailleurs. Là non plus, naturellement, ce ne sera pas par des négociations qu’on obtiendra un résultat, il faudra que l’animal comprenne de lui-même ou que je lui impose ma volonté. Dans les deux cas il est très important de savoir qu’il connaît mon existence et ce qu’il en connaît. Plus j’y réfléchis, plus il me semble invraisemblable qu’il m’ait entendu : il est possible, bien que je trouve personnellement la chose inconcevable, qu’il ait eu je ne sais comment de vagues renseignements sur moi, mais il ne m’a sûrement pas entendu. Tant que je n’ai rien su de lui il n’a jamais pu m’entendre, car je restais silencieux – il n’y a rien de plus silencieux que la scène de mon retour au terrier, quand nous nous retrouvons après une longue absence -, et ensuite, quand j’ai fait les fouilles pour mes recherches, il aurait fort bien pu m’entendre, bien que ma façon de forer fasse extrêmement peu de bruit, mais, s’il m’avait réellement entendu, je l’aurais nécessairement remarqué, il aurait dû s’arrêter fréquemment pour épier au cours de sa besogne, or il ne s’est pas produit de changement ».

Franz Kafka, Le Terrier (extrait), 1923                                                                                        ______________________________________________________________

La photo provient des 2426 photos de Harry Gruyaert à cette adresse Magnum.

Il faut refuser le regard des autres

CHAPITRE XCVI

Il faut refuser le regard des autres

« Miss Draper éduqua ainsi la fille de Colette : « Vous ne devez pas plus pleurer devant un homme ou une femme que vous ne songez à faire votre besoin en gardant la porte ouverte. » Michel Foucault a écrit dans il faut défendre la société : « il n’y a pas d’autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que le rapport de soi à soi. » Il y a zèle funèbre dans la volonté d’être heureux à tout moment aux yeux de ceux qui ne le sont pas plus que vous et qui tremblent de mourir comme vous. Arrêtez de vous contraindre à paraître des gagnants dans un jeu où la mise est à l’avance, sous vos yeux, retranchée de vos jours ! Tout est perdant, tout est perdu, tout est fragile, tout est rare et tout, devenant moins nombreux, devenant plus rare, devient splendeur. Splendeur d’autant plus irradiante qu’elle se fait plus rare et plus éparse. Le chamanisme, l’anachorétisme, le catharisme, le jansénisme, l’anarchisme, le bouddhisme, l’épicurisme, l’érémitisme, le gnosticisme, le monarchisme chrétien, il y eut tant de choses bonnes à prendre dans ce monde de tristes visages. Chacun dénonce le négatif. Pourtant c’est la perle de l’homme. C’est le talisman de l’art. « Non » est le plus beau mot du monde. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, depuis le lancement des bombes sur les îles du Japon, depuis la fin de la guerre du Vietnam, depuis la fin de la République des Khmers, depuis la fin timide, inaccomplie et hésitante des dictatures communistes, on se fait un péché aux États-Unis, en Angleterre, en France, à Rome, à Berlin, à Tokyo, à Shangai, de ne pas être positif au minimum et si possible hilare. Le discours ayant pour propre d’opposer les différences, le jugement ayant pour propre d’écarter les opposants, l’un comme l’autre négligeant l’écart qu’il y a entre opposés et différents, creusent des fosses où on contraint de tomber nu en laissant la pelle et l’horreur à celui ou celle qui pleure et qui suit. Depuis des millénaires les sociétés suscitent beaucoup plus qu’elles n’en conviennent de marginaux, de mendiants, de rebelles, de galériens, de déserteurs, de dissidents, d’hétérodoxes, d’incroyants, de hors-la-loi, de bandits, de misérables, de conversos, de morisques, de luthériens, de contrebandiers, de communeros, d’agermanados, de célibataires, de malades, de fous. Quand Michel Foucault désira faire l’archéologie de ces extraordinaires et impalpables « silences » que génèrent progressivement les idéologies au fur et à mesure qu’elle prennent le relais des mythes qui les précèdent, il dégagea le fossé abyssal, artificiel, systématique, sanglant, vertigineux que chaque muraille neuve en s’érigeant ouvre, dans le même temps, à sa base. Les expériences limites propres à l’Occident historique avaient été l’orgie, la folie, le rêve, le sexe. L’opposition entre Apollon et Dionysos aboutit à l’interdiction des bacchanales à Rome. L’opposition entre raison et démence aboutit à l’enfermement des fous dans les ailes de la Renaissance. Le partage entre amour sentimental et volupté sexuelle aboutit à l’interdiction de la masturbation, des bordels,  de la pédophilie, de toutes les pratiques erratiques ou animales ou fantastiques ou fantasmatiques. La prison, la police, l’ordre du discours, la volonté de savoir, l’obligation de dire, les tribunaux, les asiles, les hôpitaux, les maternités, l’école, la presse, la télévision, le service militaire, l’État sont violents comme la violence du dialogue lui-même où chacun voudrait se faire entendre dans le piège de l’autre. Comme la société humaine fait des silencieux des parleurs, la langue invente l’humiliation des petits qui ne parlent pas à l’égard des grands qui les instruisent du discours du groupe, qui les soumettent à la lutte des classes dominantes à l’encontre des classes inférieurs et à la hiérarchisation entre sédentaires et errants, entre domestiques et fauves, entre castrés et sauvages, entre culture et nature. Telles sont les deux cités. Tels sont les deux royaumes. Tel est le partage propre aux vivipares. Entre jadis et passé. Entre pulsion et mémoire . »

Pascal Quignard, les désarçonnés, Col. Gal.- p 308-310

le temps file

Jérôme Bosch n’a laissé d’écrit que sa signature, reprise et confondue par de nombreux copistes et multipliée par de nombreux faussaires; Jheronimus Bosch, Bosch, du bois de la ville, Hertogenbosch, Bois-le-Duc, où il vécut. Mais son origine est flottante, puisqu’on l’appelle aussi Hieronimus van Akcn ou van Aquen ou Jeroen van Aken, du nom d’Aix-la-Chapelle (autrefois Aken ou Aecken, aujourd’hui Aachen). Un registre conciliant l’inscrit sous le nom de « Hieronimus Aquen als Bosch ». Comme cela n’avait pas d’importance, époque bénie où les papiers d’identité n’existaient pas, l’étranger tombait du ciel. Nom prodigue comme le chiendent qui livré aux chroniqueurs espagnols se trouve écrit Geronimo Bosco, Bosque, dcl Bosco, Boss, Bosqui, Hieronymus Bosz ; Les Italiens l’appelaient de Bos di Ertoghenbosc  et Guicciardini, de Girolamo Bosco di Bolduc.

Erasme à dix sept ans passa trois années à Bois-le-Duc pendant que J. B peignait. « Les autorités religieuses gâchent les talents » écrira t-il, «les peintures idiotes ou obscènes doivent être enlevées non seulement des églises mais encore de chaque ville».

Passé l’atelier, le chevalet, au terme d’innombrables retournements façon de plier déplier en quatre un cercle, l’œil de la roue des Sept péchés capitaux et des quatre dernières étapes humaines, s’est fixé; le monde renversé par le péché, remis en place. Marges pour Cl. Rosset, espoir versus Ludwig Wittgenstein « Une roue qu’on peut faire tourner, sans que rien d’autres soit en mouvement avec elle, ne fait pas partie du mécanisme »

L’œil talisman au centre du tableau perpétua la vision : « Cave Cave Deus Videt » : Attention, Attention, Dieu vous voit. Des siècles ont passé, courants et marées ont balayé les hommes, la mer aux jours sans vent est inchangée, plate, nuit/jour tranchés net par l’horizon. L’histoire et ses promesses eurent aimé que les visions reviennent aux limbes, nettoient le ciel, passent les pluies de météores. Chassées les visions (dont l’auteur de l’oeuvre-ci demeure apocryphe) restent les meurtrières qui les ont vu naître, le filet des vieilles grilles saturées de vernis.

Il fallut qu’une niche de repos s’offre, la toile de 120×150 cm vue depuis l’oreiller s’imposa, haut bas ramenés au plafond, à zéro. Dessous, allongé sur le matelas, afin de faire bonne mesure de tant d’avertissements, le sommeil s’immisce, écarte les vapeurs laiteuses de la voute céleste, le plafond se creusant alors, concave, face au creux de l’oreiller, tailla dans l’air une sphère, dissipa les piaillements de la cour de récréation, la chaleur des buches noueuses, la lenteur du vol effarouché d’un papillon. Le superflu éliminé, les pensées les actes portant la marque de l’effort, balayés, la pièce fort aise se vide, le temps file laisse les secondes s’égrainer au sol et s’éteindre, le jour par la fenêtre de laquelle sauter, effriter la terre, une part d’argile, l’autre de poussières.

en avant, par le fond

« D’abord j’ai représenté à cent pour cent une tragédie, puis une comédie, puis encore une tragédie ; ensuite la pièce s’est mélangée, on ne peut plus discerner si c’est une tragédie ou une comédie. Cela déconcerte les spectateurs. Ils m’ont applaudi, maintenant ils le regrettent. Nous sommes toujours en avant de nous-mêmes et nous ne savons pas si nous devons applaudir ou non. Notre état d’esprit est imprévisible. Nous sommes tout et rien. Exactement au milieu, nous irons par le fond sans aucun doute, plus ou moins tard. Tout le reste est affirmation d’abruti. Au sens le plus vrai du terme, nous sommes sortis du théâtre. La nature est le théâtre en soi. Sur la scène de cette nature, le théâtre en soi, les hommes sont les comédiens, des comédiens dont il n’y a plus grand-chose à attendre. » Thomas Bernhard, La cave. Récits 1971-1982, p. 201.

其所言者特未定也

À placer le langage dans la clarté, à observer sans comprendre les cadavres allongés à terre sous un merveilleux ciel qui tisse, orne, imperturbable, « le centre de l’univers », en « notre » univers comme des morts de faim à chercher croyances et subsides d’une famille antique, compilant les preuves, notre identité légataire, du trésor qui, à mesure que le temps passe prend toute sa valeur, une seconde et une vie entière ayant le même poids. « Être pour la destruction », supporté d’espérance. Le secret en fine fleur thésaurisée, la fraîche odeur saline d’un rêve totémisé, en nous transis gobant le silence.

Mais la fatigue venant utilement à l’insu, ce qu’il nous reste à croire nous accroche aux trois huit, à ce qui fait l’affaire, usine des relais : l’intelligence artificielle siège sur des normes fastidieuses, codifiant quelque chose vis à vis de quoi elle reste extraordinairement étrangère, son « langage » c’est à dire l’information produite sans rapport avec le « parler » en pourparlers, est une torture silencieuse séparant le bon grain de l’ivraie. La réalité du point de vue imaginaire, que la vie sociale et ses idéaux propriétaires s’occupent à briser, est une invention friable, un point de vue x comme échelle sur un appui bien solide, un concept outil, étranger à la trousse à outil, et pas de moteur à propulsion qui s’y prêterait. Aporie du langage – évincé sous le corset d’un usage juridique ou technique, d’une pensée soumise en pièces à conviction.

Arrêt, suspension du jugement, ou encore ce qu’indique Moshe Feldenkrais, à propos de la conscience; une pause entre la pensée (l’intention) et l’acte opéré. La périphérie n’est pas seconde, mais concomitante.

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(…) 非吹也, 言者有言, 其所言者特未定也 (…)

« (…) Parole n’est point que souffle, ce qui parle a quelque chose à dire,  ce qui est dit n’est jamais fixe (…) »

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« Les hommes qui sont en quête du Dao 道 croient le trouver dans les écrits. Mais les écrits ne valent pas plus que la parole. Certes, la parole a une valeur. Ce qui fait son prix, c’est le yi 意, le « son de l’esprit ». Le yi 意, le « son de l’esprit », tend vers quelque chose, mais ce vers quoi  il  tend,  la  parole  ne  peut  le  communiquer. Pourtant, c’est pour ce « quelque chose » que les hommes accordent de la valeur aux mots et transmettent les livres. Tout cela, le monde a beau lui donner du prix, moi je trouve que cela ne le mérite pas, car ce à quoi on donne du prix n’est pas ce qu’il y a de plus précieux… » Zhuangzi chapitre XXVI

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« La figure, c’est ce qui manifeste le sens. Les mots, c’est ce qui explique la figure. Pour aller jusqu’au fond du sens, rien ne vaut la figure; pour aller jusqu’au fond de la figure, rien ne vaut les mots. La parole naît de la  figure, aussi peut-on scruter le mots pour considérer la figure. La figure naît de l’idée, aussi peut-on scruter la figure pour considérer le sens. C’est la figure qui permet d’aller au fond du sens, ce sont les mots qui permettent d’éclairer la figure. Ainsi donc, les mots sont faits pour expliquer la figure, mais, une fois qu’on a saisi la figure, on peut oublier les mots. La figure est faite pour fixer le sens, mais, une fois qu’on a saisi le sens, on peut oublier la figure. C’est comme le piège dont la raison  d’être est dans le lièvre: une fois le lièvre capturé, on oublie le piège. Ou comme la nasse, dont la raison d’être est dans le poisson: une fois le  poisson attrapé, on oublie la nasse. Or donc, les mots sont le piège qui capture la figure ; la figure est la nasse qui attrape l’idée. Voilà pourquoi  celui qui s’en tient aux mots n’arrivera jamais à la figure; et celui qui s’en tient à la figure n’arrivera jamais au sens. La figure naît du sens, mais, si l’on s’en tient à la figure, ce à quoi on tient n’est pas vraiment la figure. Les mots naissent de la figure, mais si l’on s’en tient aux mots, ce à quoi on tient ne sont pas vraiment les mots. Aussi, c’est en oubliant la figure que l’on arrive au sens ; et c’est en oubliant les mots que l’on arrive à la figure. L’appréhension du sens est dans l’oubli de la figure, et l’appréhension de la figure est dans l’oubli des mots. » Wang Bi, Zhou Yi lüeli, Remarques générales sur le Livre des mutations, chap. Ming xiang «Explication des figures hexagrammatiques».

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« Nous parlons de quelque chose, mais ce dont nous parlons n’est jamais déterminé. » Zhuangzi / chapitre 2

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« Le faisan picore tous les dix pas et boit tous les cents pas. Pour rien au monde il ne voudrait qu’on le nourrisse dans une cage ; car cela ruinerait sa vitalité ; d’ailleurs, « même si les génies [de la forêt] le prenaient pour roi, il n’en éprouverait nulle satisfaction ». (Zhuangzi, chapitre III, principes pour nourrir la vie 卷二上 第三 養生主, trad : Gao Heng)

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« Le langage a son prix, ce qui fait son prix, c’est l’intention. L’intention tend vers quelque chose, mais ce vers quoi elle tend, cela la parole ne peut le communiquer. » Zhuangzi / chapitre 13 (in Jean LÉVI, Les œuvres de maître Tchouang, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances)

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« Quand on façonne une roue, trop doux, il y a du jeu, trop fort, les pièces s’imbriquent mal. Ni trop doux ni trop fort, il faut l’avoir dans les doigts. L’esprit se contente d’obéir. Il y a dans mon activité quelque chose qui ne peut s’exprimer par des mots, aussi n’ai-je pu le faire comprendre à mon fils. J’ai soixante-dix ans bien sonnés et je suis encore là à •faire des roues en dépit de mon grand âge. » Chapitre XIII, p. 114, In Jean LÉVI, Les œuvres de maître Tchouang, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances).

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« Pour Zhuangzi, le langage ne peut rien nous dire sur la véritable nature des choses du fait que c’est lui qui pose non seulement les noms que nous donnons aux choses, mais dans le même temps ces choses elles-mêmes. En posant à la fois les « noms » et les « réalités », le langage n’est en fait qu’un découpage artificiel et arbitraire de la réalité, dont la vaine prétention à constituer sinon un moyen de connaissance, du moins une prise sur la réalité, éclate dans des affirmations du type « c’est cela » ou « ce n’est pas cela».  Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, p. 120.

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On voit maintenant pourquoi le mot presque n’a pas le même sens selon qu’il s’agit des totalités sans mystère ou des totalités infinies […] Il en va bien autrement du presque-tout et du presque-rien des totalités ouvertes. Ici celui qui sait « presque tout » ne sait rien, et moins que rien, il n’en est même pas au commencement du commencement ! Ou plutôt, soyons justes ; ce presque-tout n’est pas rien-du-tout, n’est pas littéralement rien, mais il est, si vous voulez, comme rien, nihili instar ; de même que le fini s’annule auprès de l’infini, ainsi le savoir du presque-tout revient à zéro, tend vers zéro auprès de ce qu’il y aurait  encore à savoir.  Le Je-ne sais-quoi et le Presque-rien, t. 1, p. 54-5 Jankélévitch.

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Je sais le je-ne-sais-quoi par une science nesciente qui est prescience, une science moyenne ou dépareillée, toute semblable à la docta ignorantia de la théologie négative ; je sais ce que je ne sais pas et j’ignore ce que je pressens […]»(ibid., p. 61-62)