n’en finir jamais ni de rien

 

« C’est toujours le dialogue avec mon frère qui n’existe pas, le dialogue avec ma mère qui n’existe pas, c’est le dialogue avec mon père qui n’existe pas non plus, et le dialogue avec le passé qui n’existe pas, qui n’existe plus, qui n’a jamais existé, c’est le dialogue avec les grandes phrases qui n’existent pas, c’est la conversation avec la nature qui n’existe pas, le contact avec des concepts qui ne sont pas des concepts, qui ne peuvent pas être des concepts, le contact avec l’absence du concept, l’insoumission du concept, le contact avec un matériau toujours incomplet, le dialogue avec une matière qui ne répond pas, c’est le silence absolu qui ruine tout, le désespoir absolu dont on ne peut plus sortir, c’est le vis-à-vis imaginaire que l’on s’est construit pour ne plus avoir qu’à se l’imaginer, c’est la tentative de toucher du doigt des objets qui se dissolvent au moment même où l’on croit les avoir saisi, c’est le contact avec des faits qui se révèlent être des erreurs, c’est la tentative de surmonter un temps qui n’a jamais existé, c’est toujours la même imagination en direction d’une représentation qui ne peut par nature que se révéler fausse, c’est l’identification avec des choses sorties des phrases sans que l’on sache quoi que ce soit ni des choses ni des phrases, sans que encore et toujours, on ne sache rien du tout. C’est ça le quotidien avec lequel il faut prendre ses distances, c’est de tout ça qu’il faudrait sortir, pas fermer mais la claquer la porte derrière soi et partir. Le problème est d’en finir avec notre travail, dans la pensée de ne jamais en finir avec rien… c’est la question plus loin, toujours plus loin, sans la moindre pitié, ou bien cesser, en terminer… c’est la question du doute, de la méfiance, et de l’impatience ».  Extrait d’ « une vie une oeuvre »:

notre propre saleté à la figure

 

« Les rédacteurs des journaux ne sont que des salauds, ai-je dit. Mais aussitôt après : qui nous jettent notre propre saleté à la figure. Au fond, le monde que nous montrent les salauds des journaux est le vrai, ai-je dit. Le monde imprimé est le monde réel, ai-je dit. Le monde de saleté imprimé dans les journaux est le nôtre. Puis j’ai dit : l’imprimé, c’est le réel et le réel n’est plus qu’un réel supposé. » (T. Bernhard. Extinction).

 

se faire comprendre est impossible

 bernhard, tapuscritSe faire comprendre est impossible, ça n’existe pas. La solitude, l’isolement deviennent un isolement encore plus grand, une solitude encore plus grande. On finit par changer de cadre à intervalles toujours plus rapprochés. On croit que des villes toujours plus grandes – la petite ville ne vous suffit plus, Vienne ne suffit plus, Londres même ne suffit plus. Il faut aller sur un autre continent, on essaie de pénétrer ici et là, les langues étrangères –Bruxelles peut-être? Rome peut-être? Et là on va partout et on est toujours seul avec soi-même et avec son travail toujours plus abominable. On revient à la campagne, on se retire dans une ferme, on verrouille les portes, comme moi – et c’est souvent pendant des jours – on reste enfermé et de l’autre côté la seule joie et le plaisir toujours plus grand est alors le travail. Ce sont les phrases, les mots que l’on construit. En fait, c’est comme un jouet, on met les cubes les uns sur les autres, c’est un processus musical. Quand on a atteint une certaine hauteur, au quatrième, cinquième étage – on arrive à construire cela – on voit la réalité de l’ensemble et on démolit tout comme un enfant. Mais alors qu’on croit qu’on en est débarrassé, il y a déjà une autre de ces tumeurs, que l’on reconnaît comme un nouveau travail, un nouveau livre, qui vous pousse quelque part sur le corps et qui ne cesse de grossir. En fait un de ces livres n’est rien d’autre qu’une tumeur maligne, une tumeur cancéreuse ? On opère pour enlever et on sait naturellement très bien que les métastases ont déjà infesté le corps tout entier et qu’il n’y a plus de salut. Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort, et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Thomas Bernhard, Trois jours, (1970), in Récits autobiographiques, texte français Claude Porcell, Éd. Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2007

dissoudre l’image

Chaque objet, de quelque nature qu’il soit, revêt pour nous la forme du monde et fait référence à l’histoire de ce dernier. Les concepts également, qui nous permettent de comprendre, ont pour nous la forme du monde, la forme intérieure et la forme extérieure du monde. Nous n’avons pas encore transgressé le monde par la pensée. Nous avancerons quand nous aurons totalement délaissé le monde en pensée. Il doit être possible, à chaque instant, de dissoudre tous les concepts.

[…]

ce qui est indispensable […] c’est que l’image du monde soit détruite par nous, toujours et par n’importe quel moyen ».

Thomas Bernhard, Perturbation, Paris, Gallimard, 1999, p. 190

au restaurant Lakeview

La nature des choses est toujours une autre

Quand nous pensons, nous ne savons rien, tout est ouvert, selon Roithamer. La nature des choses est toujours une autre, selon Roithamer. Tout d’abord, le cône a des points de vue dans toutes les directions, puis le cône a seulement des points de vue au midi et au nord, puis à l’ouest et à l’est et enfin uniquement au nord.  / Thomas Bernhard. Correction, p190, Gal. 1978

Thomas Bernhard

sanctuaire de sable

Arthur Tress - Le Prisonnier 1974La pensée est toujours représentée comme un édifice plus ou moins habitable, chacun parle de cet édifice de la pensée où se pressent les philosophes et leurs fidèles, tous plus ou moins agités, ne cessant d’entrer et de sortir. Mais on ne peut pas représenter la pensée. Pour moi, c’est cela, ma pensée : des vitesses que je ne peux pas voir (T. Bernhard, Perturbation  p196, Gal. Col. L’imaginaire)