condition d’humanité

Il est possible que la passivité où plonge la honte individuelle, ou la faiblesse à laquelle voue l’humiliation sociale, ou la vulnérabilité qui creuse d’heure en heure la contemplation solitaire, explorent plus la condition de l’humanité que l’orgueil d’appartenance, les rapports de force à l’intérieur du groupe, le fonctionnement haineux, belliqueux, attroupant, excité, qui le réconforte.    Pascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, p 312

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(pétales d’hibernation)

l’opinion pour nourriture

Dans Platon, dans Phaidros 248 c, dans le théâtre céleste le démon Phthonos (en latin Invidia, en français, l’envie) est le seul dieu exclu du chœur des dieux. Les chevaux magnifiques, mais trop lourds, peinent à s’approcher de leur mangeoire. Les vieilles âmes des hommes, passant de corps en corps dans des cycles de vie infinie, estropiées à la longue, leurs ailes froissées, leurs plumes brisées, faute d’avoir été initiées à la contemplation, ont l’opinion pour nourriture. « Inutile d’avoir pour elles un regard ! s’écrie alors Platon avec une force soudaine. Il faut fuir les âmes (psychè) qui ont une opinion (doxa) de la même façon qu’on s’éloigne quand on voit venir des hommes éméchés ! »  P. Quignard, Critique du jugement, Galilée, P 35

Goya, detail from Plate 13 of Los Caprichos (1799)

une lecture, pas une réponse

Je n’écris pas contre, mais je vais essayer d’expliquer pourquoi. (…) Il y a le cours que Benveniste fait avant de perdre la parole où il y a une réflexion sur l’écrit et le fait de parler qui est très compliquée et qui est très belle mais qui simplement indique que la parole est bien un effet du dialogue métaphorique qui est tel que lorsqu’une personne parle, elle est moins accompagnée par qui est en face d’elle que par l’image de quelqu’un d’autre, et que l’écriture les langues et les civilisations qui ont la chance, dit Émile Benveniste, de connaître l’écriture, détruisent complètement sa relation de dialogue, ne se souviennent plus du tout de pouvoir être en face de celui qui écrit. Donc il n’y a pas du contre. Soudain, la langue devient elle-même écrite, se fragmente, s’objective, devient un objet avec lequel celui qui écrit joue comme avec un puzzle. Il y a une extériorisation, pas un dialogue. C’est une lecture, pas une réponse. Un puzzle s’instaure entre l’écrivain et l’absence de visage d’un interlocuteur. Il n’y a plus d’interlocution, il n’y a plus de communication orale. Et c’est à partir de là qu’un vide se déploie, s’étend, s’élargit, dans lequel les écrivains plongent, et qui définit l’espace de la littérature.

Pascal Quignard. Table ronde avec des étudiants (In P. Q., littérature hors frontières – Hermann édit. 2014)

Nagasaki Kansuke Yamamoto

c’est avec le perdu qu’on pense

Quoi que nous pensions, nos pensées ne nous appartiennent pas. Pas plus que nous sommes à la source de notre corps, nous ne sommes à la source de nos hallucinations ni ne sommes les dédicants de nos vœux ni les maîtres et dompteurs de nos désirs. Quels que soient l’effort que nous fournissons, le froncement du front, le plissement des sourcils, la solidarité des yeux, l’attention, l’application, ne sont pas de nature volontaire. Elles viennent d’Ailleurs. Elles procèdent du Référent. La pensée ne cesse de faire du lien à partir de la première symbolique. Legere est relegere. Le logos, ou la religio, c’est relier avec le perdu.

– À quoi tu penses ?

– À rien

Et en effet on ne peut pas dire à quoi on pense puisque c’est avec le perdu qu’on pense.

– À qui penses-tu ?

– À rien de précis puisque je l’ai perdu en moi.

La noèsis ne peut pas être son propre noèma de la même façon que l’accouchement ne peut pas être le nouveau-né.

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Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 170, éd. Grasset, sept. 2014

Statue sumérienne trouvée au Temple Abu à Tell Asmar de c.  2700 BCE

théorème 

Tchouang-tseu (Tchouang-tseu est le nom de ce chamane qui vivait dans sa forêt, dans la province du Henan, du temps où Héraclite, sur la côte turque, gravissait la colline qui surplombait le temple de la déesse chasseresse d’Éphèse) a écrit : La pensée est un voyage qui traverse le monde. Une fois le corps tombé en arrière, l’âme s’envole pour faire son aller-retour visuel. Tel est le tao céleste de l’âme des chamanes. Il en va des théories comme des rêves. Il en va des hallucinations provoquées par la fumée d’un champignon ou bien par l’alcoolisation du miel, du riz, du raisin, du maïs. Le retour du chamane est un carmen, une ode, un tao, une voie, une voix qui module méticuleusement son parcours. Ce chant qui le hèle ou ce rythme qui frappe sur un tambour afin de situer la terre dans l’espace ramènent l’âme près du corps. Le retour est devenu chant (odos) ou plutôt une danse qui le montre. C’est ainsi que les abeilles font. Tel est le tao du miel dans l’origine. Dans le verbe « neomai » les revenantes dansent leur revenance ; elles ne pleurent pas les fleurs disparues ; elles en situent le buisson dans le site. Elles en transmettent la position aux autres ouvrières. Cette danse qui fait retour en langue grecque est dite un théorème.

Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 81-82, éd. Grasset, sept. 2014)

Il faut refuser le regard des autres

CHAPITRE XCVI

Il faut refuser le regard des autres

« Miss Draper éduqua ainsi la fille de Colette : « Vous ne devez pas plus pleurer devant un homme ou une femme que vous ne songez à faire votre besoin en gardant la porte ouverte. » Michel Foucault a écrit dans il faut défendre la société : « il n’y a pas d’autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que le rapport de soi à soi. » Il y a zèle funèbre dans la volonté d’être heureux à tout moment aux yeux de ceux qui ne le sont pas plus que vous et qui tremblent de mourir comme vous. Arrêtez de vous contraindre à paraître des gagnants dans un jeu où la mise est à l’avance, sous vos yeux, retranchée de vos jours ! Tout est perdant, tout est perdu, tout est fragile, tout est rare et tout, devenant moins nombreux, devenant plus rare, devient splendeur. Splendeur d’autant plus irradiante qu’elle se fait plus rare et plus éparse. Le chamanisme, l’anachorétisme, le catharisme, le jansénisme, l’anarchisme, le bouddhisme, l’épicurisme, l’érémitisme, le gnosticisme, le monarchisme chrétien, il y eut tant de choses bonnes à prendre dans ce monde de tristes visages. Chacun dénonce le négatif. Pourtant c’est la perle de l’homme. C’est le talisman de l’art. « Non » est le plus beau mot du monde. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, depuis le lancement des bombes sur les îles du Japon, depuis la fin de la guerre du Vietnam, depuis la fin de la République des Khmers, depuis la fin timide, inaccomplie et hésitante des dictatures communistes, on se fait un péché aux États-Unis, en Angleterre, en France, à Rome, à Berlin, à Tokyo, à Shangai, de ne pas être positif au minimum et si possible hilare. Le discours ayant pour propre d’opposer les différences, le jugement ayant pour propre d’écarter les opposants, l’un comme l’autre négligeant l’écart qu’il y a entre opposés et différents, creusent des fosses où on contraint de tomber nu en laissant la pelle et l’horreur à celui ou celle qui pleure et qui suit. Depuis des millénaires les sociétés suscitent beaucoup plus qu’elles n’en conviennent de marginaux, de mendiants, de rebelles, de galériens, de déserteurs, de dissidents, d’hétérodoxes, d’incroyants, de hors-la-loi, de bandits, de misérables, de conversos, de morisques, de luthériens, de contrebandiers, de communeros, d’agermanados, de célibataires, de malades, de fous. Quand Michel Foucault désira faire l’archéologie de ces extraordinaires et impalpables « silences » que génèrent progressivement les idéologies au fur et à mesure qu’elle prennent le relais des mythes qui les précèdent, il dégagea le fossé abyssal, artificiel, systématique, sanglant, vertigineux que chaque muraille neuve en s’érigeant ouvre, dans le même temps, à sa base. Les expériences limites propres à l’Occident historique avaient été l’orgie, la folie, le rêve, le sexe. L’opposition entre Apollon et Dionysos aboutit à l’interdiction des bacchanales à Rome. L’opposition entre raison et démence aboutit à l’enfermement des fous dans les ailes de la Renaissance. Le partage entre amour sentimental et volupté sexuelle aboutit à l’interdiction de la masturbation, des bordels,  de la pédophilie, de toutes les pratiques erratiques ou animales ou fantastiques ou fantasmatiques. La prison, la police, l’ordre du discours, la volonté de savoir, l’obligation de dire, les tribunaux, les asiles, les hôpitaux, les maternités, l’école, la presse, la télévision, le service militaire, l’État sont violents comme la violence du dialogue lui-même où chacun voudrait se faire entendre dans le piège de l’autre. Comme la société humaine fait des silencieux des parleurs, la langue invente l’humiliation des petits qui ne parlent pas à l’égard des grands qui les instruisent du discours du groupe, qui les soumettent à la lutte des classes dominantes à l’encontre des classes inférieurs et à la hiérarchisation entre sédentaires et errants, entre domestiques et fauves, entre castrés et sauvages, entre culture et nature. Telles sont les deux cités. Tels sont les deux royaumes. Tel est le partage propre aux vivipares. Entre jadis et passé. Entre pulsion et mémoire . »

Pascal Quignard, les désarçonnés, Col. Gal.- p 308-310

dévoration inassouvie

         Il faudrait chercher dans les casses des imprimeurs les caractères majuscules les plus épais et les enduire d’encre rouge afin que le plus important à dire de l’histoire des hommes sur la terre ne soit jamais omis.
         La chasse est excitante mais la guerre est passionnante. Elle rompt les limites. La guerre ouvre l’âme des hommes à un autre état psychique (un état plus ancien même qu’originaire, sans hiérarchie, sans famille, sans propreté, sans horaire). La guerre c’est l’âme de chacun en alerte, les classes d’âge devenues solidaires dans l’impatience de l’instant qui va suivre, le corps plongé dans une angoisse qui se mêle de fièvre, le temps devenu unanime dans l’événement partageable par tout un chacun dans les « nouvelles » toujours neuves, dont la nouveauté se re-nouvelle sans cesse. C’est le tocsin. C’est le réveil en sursaut, les heures devenues substantielles, l’Histoire devenue signifiante. Dans la guerre chaque jour est non seulement narrable, mais chaque jour devient narrateur. L’expérience qui y assaille est du « à dire » qui ne cesse d’aller, de « une » en « une », de première page en première page, jour après jour, journal après journal, d’événement en événement, de vague en vague, de surgissement en surgissement. « À dire » en latin se dit legendum. Ce sont la chasse et la guerre qui fondent le « à dire » du langage et projettent le temps en légende. Chaque langue nationale est pourvue par la guerre de sa légende. C’est ce qu’on nomme l’histoire des peuples où chacun d’entre eux n’écrit qu’une histoire mensongère dans « sa » langue. Et cette histoire générique, sous les histoires des différents peuples, est toujours une histoire de guerre interhumaine qui prend la forme d’un récit de chasse animale. C’est un conte régressif. Mourir à la guerre est la mort « culturelle » par excellence. La première figuration humaine est un chasseur qui meurt. À partir du néolithique la guerre fonde le temps social. Le sacrifice considérable des mâles qu’elle consent désigne les époques dans les siècles et date les ères nouvelles dans les millénaires. Il faut boucher les oreilles devant les invectives hypocrites que les hommes ont parfois adressées contre la guerre ; les hommes n’ont pas subi la guerre ; ils l’ont inventée ; et les hommes ont inventé la guerre parce qu’ils l’aimaient ; parce qu’ils aimaient cet état d’exception s’étendant à tout l’espace ; parce qu’ils aimaient ce temps soudain en rupture ; parce qu’ils adoraient cette extase temporelle ; cette force répandue, renforcée, renforçante, ruisselante, colorée, excitée, excitante, passionnante, vivifiante. La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse.
                      P. Quignard, Les désarçonnés, Chapitre LXVI, La guerre
dans l’ennui des maîtres