mythes déglingués

Remonter à la surface ce que le temps engloutit, à mesure que les ténèbres se déposent entre la succession des jours, donne le vertige. L’or du temps aimante une trouble mélancolie. Au loin le toit ressemble à un trou béant. Abrité sous le lierre, dans la protestation du vent les volets claquent. Une ligne d’horizon cligne parfois. Se lever, rassembler les dernières forces, appeler, ignorer l’ennemi, la nuit gravite sur le vide. Les mythes se retirant rejettent sur les rivages des noyés, mêlés à leurs effets, carcasses diverses, mousses et plastiques bigarrées, colorants liquides et comme de la poix qui s’entredévorent. Travail de désoeuvré j’allonge les morts dans leur cercueil.

« dans quatre siècles, il n’y aura plus de pays, on sera revenu à l’ère des tribus, il n’y aura plus de musées, plus de bibliothèques » J-L Borges
« dans quatre siècles, il n’y aura plus de pays, on sera revenu à l’ère des tribus,  il n’y aura plus de musées, plus de bibliothèques »  J-L Borges

hors-ciel-hors-sol

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[A. Schnitzler, à propos des hommes politiques] Il est difficile de déterminer à quel moment la bêtise a pris le masque de la crapulerie et la crapulerie celui de la bêtise. C’est pourquoi il sera toujours difficile de porter un jugement juste sur eux.  

encombres fantômes

Les gens sont en effet las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses. L’ouï-dire a absorbé l’univers. Les mensonges infiniment complexes de l’époque, les mensonges rancis de la tradition, les mensonges des administrations, tout cela est posé sur notre pauvre vie comme des myriades de mouches mortellement pernicieuses. Nous sommes en possession d’un affreux procédé pour étouffer entièrement la pensée sous les concepts. Il n’y a quasiment plus personne en état de se rendre compte de ce qu’il comprend et ne comprend pas, de dire ce qu’il éprouve n’éprouve pas. […] l’enchaînement fantomatique des mots triomphe de la force oratoire native des hommes. Ils parlent alors constamment comme des « rôles », dans des sentiments illusoires, des opinions, des convictions qui font illusion. Ils parviennent carrément lors des propres événements de leur vie à être constamment absents.  Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos et autres essais, Gallimard (« Du monde entier »), 1980, p. 42

Martin Parr Japon. Miyazaki. La plage artificielle à l'intérieur de l'Ocean Dome. 1996.

sortir du mur / 2

Vouloir penser la révolution serait l’équivalent, au réveil, de vouloir la logique dans l’incohérence des images rêvées. Il est vain d’inventer, si le temps est au sec, les gestes nécessaires pour mieux traverser la rivière quand la crue emportera le pont. Dans une demi-somnolence, en songeant à elle, la révolution m’apparait ainsi, la queue d’un tigre encagé commence un paraphe hyperbolique qui rabat sa courbe lassée sur le flanc d’un fauve toujours en cage.   Jean Genet, un captif amoureux, édit. Gal. Folio, p. 504-505

sortir du mur

 Les puissances diaboliques, quel que fut leur message, ne faisaient qu’effleurer les portes par où (elles) se réjouissaient déjà terriblement de s’introduire un jour.  Kafka, Lettre à M. Brod, in Wagenbach, p. I5

largué

Ce n’est plus l’homme qui largue ses amarres, c’est le monde lui-même, la barque laissée derrière soi, la mer presque retirée, aspirant les désirs océaniques d’une autre vie où tu aurais pu rêver avoir marché sur l’eau ; tu réalises que l’inutilité fut luxe et don primordiale, soutien à la légèreté de l’air. Désormais tu traverses la mer, tu as pied, des îlots de sable affleurent comme des galettes sèches tombées d’un soleil ancien, tu les prends pour bivouacs et pour couche, le ciel est aride, tes rêves ne s’inclinent plus que sur le passé. Les animaux que tu avais croisé sont méconnaissables, leurs formes se mêlent aux ombres sans limite distincte. Leur mépris t’interdit de les approcher.

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Et puis il y a les mouches. La première ce matin aux ailes faiblardes par cercles relâchés me tourne autour, entêtée, aimantée. Je me bats à la chasser d’un revers de main qu’elle ignore, mes nerfs s’excitent, je l’attrape et la lance depuis la fenêtre dans la pluie chaude rejoindre la dernière mouche vue cet hiver, fatiguée, lourdement tombée dans l’atmosphère gelée.

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