conscience des méduses

Jai toujours cru au progrès, à une frontière quelque part vierge, un repos, espoir de progrès sinon des hommes du moins de moi quand rien ne va, par orgueil modeste et mesquin.

Je me disais un titre, « ça ne commence pas », ou «  interruption », juste un titre, pas plus, sans dessous, pendant que sur la jetée mon regard continuait à plonger sur les méduses, sous mon nez, sans être bien certain d’elles, de bien les voir je veux dire, confondues à leurs robes de percaline, aux plissés repassés, dont la taille oscille en reflets, robe ou capuche –ici sortant une tête vague comme une cornée lente, une algue amidonnée. Effet loupe ou miroir, à s’y casser le nez, à couler en radeau. Je passais au café, il était tôt, il neigeait, le néon dans le miroir. Les bulles de ta bière s’éclaircissaient et remontaient avec lourdeur à la surface, au bout d’un temps se perdant de vue avant d’y arriver, pendant que tu avais en tête les vieux de la vieille cherchés dans les cafés à l’écart. J’aime la marotte de Resnais à rendre hommage aux méduses , « On connaît la chanson » dans « Je t’aime je t’aime », et dans « Cœurs » où elles sont de neige travesties.

Ne plus écrire ? pas encore tout à fait, sans cette canne je risquerais de ne même plus essayer de tenir debout, pas sûr que la vie en serait plus facile. D’une malle plus ou moins pleine, vide et brinquebalante, mal fermée, tombe des débuts, pleins, mais qui s’arrêtent vite, autre chose détourne, une agitation à vide, des sursauts, déporté par ce qu’on a cru se saisir, et pas plus à voir pour autant. Plus de temps, derrière effectivement rien « comme avant » pour y revenir, et là, de là, aller où ? des débuts qui n’avancent pas c’est quoi ? des horizons bouchés, des signalisations déréglées, des motifs d’un dessein qui se juxtaposent, désaxés, aux couleurs brouillées, délavées, des statues de pâques sans tête. Ce pourrait à la suite des débuts qui ne durent qu’une journée, jour après jour, l’herbe verte, le foin. Par exemple, d’une journée occupée à rendre et faire l’attente supportable, à favoriser l’émiettement des blocs, souffler sur les particules, précipiter l’obsolescence programmée— taire sa méchanceté.

Le jour encore se lève, c’est un peu étonnant, quelqu’un s’est levé tôt, ok, bien ; café, fauteuil, musique. Levé tant qu’il y a quelque part où courir, sans risquer d’être arrêté, de peur de ne plus reconnaître, ce, répit, jusqu’à ce que la nuit tombe, dormir recommencer, jusqu’au vacances, les petits tours. Il y a du monde dans la file d’attente, là de ne pas pouvoir être ailleurs. Un peu de lassitude, on fait le mort, sa part. L’honneur d’être venu trop tôt, c’était les seules places ; le souffleur assiste les acteurs frappés d’Alzheimer, allongés ou pliés sur des bancs : il saute par dessus, la salle est dans le noir, les paroles résonnent, font des boucles. Autre chose ? on se regarderait tout en étant ailleurs. L’œil humide consolé par les animaux qui passent à la TV, filmés dans les terriers, les galeries, les voies de migrations suivis par satellites – Endossant, réchauffant, la sève de nos mythologies tandis que, sur notre cortège, le vent ramenait des vapeurs tendres au son du trombone. Avec gratitude nous commémorions les futurs chers disparus.

Tu apprends qu’il reste avant extinction 700 gorilles des montagnes ; En 10 ans, 70% de leur population a disparu. Déjà sur les écrans tu les pleures. Tu les mets au pinacle, tu leur mets tes habits, tes pantoufles, vanité du simplet.

Dehors, des jours après que la bande était passée, ni projet ni belles lurettes à prendre goût à rêver, des jouets traînaient au fond du jardin. On aurait pu racler la rouille, la glisser dans des bouteilles, jouer de solutions chimiques, mélanger à du blanc, enregistrer des tracés, stopper des réactions, fendre la bouteille. Risquer de s’endormir à ce jeu de l’illusion et l’infini. Sur l’oreiller tu lis « Le Monde » : « Les scientifiques ont suggéré que l’évolution rapide des gènes de l’audition chez l’homme était liée à l’évolution du langage. Nos résultats jettent un doute là-dessus, car les gènes de l’audition ont évolué chez les gorilles à une vitesse à peu près équivalente à celle des humains ».

 

mutique à mémoire courte

Étude du vol des insectes, MAREY films IX insects 
Le spectacle d’images mouvantes s’est appelé «théâtre kinétoscope», projeté dans un coin de salle de fêtes foraine, d’une boîte par le trou de laquelle l’œil pensif penchait. Un trou de mémoire, comme au passage d’une porte, pour ramener au monde du jour les figures insolites, anonymes, fugitives de la nuit. Aimant la distraction, nous la cherchons au risque de nous y dissoudre, par l’ivresse partagée, ou dans la fatalité de ce que nous brusquons. Le cinéma nous confie sa nuit afin d’y voir s’inscrire par le miroir sur le négatif la lumière de quelque chose qui sinon nous échappe. Ce peut-être d’une mouche qui nous pique, ou tenir d’une histoire d’amour, de trahison, comme si le cerveau se mettait à dupliquer en image ce que nous nous racontons, ce qui s’impose, ce à quoi nous nous soumettons corps et âme, comme si ce que nous nous disions pouvait être vrai, en dépit de tout, absous et abusés de toutes les illusions.
Nous pourrions « croire tout voir », la réalité comme solde monstre devant disparaître, gardée par un troisième œil, ouvert jour et nuit, du vœux libre de notre seule paupière. Les martyrs ont leur alibi. Les puissants la peur et le respect. L’inoffensivité de la science, sa naïveté, vérifier, voir, loin de la distraction ; pour le vol il fallut s’y prendre à ce qui passait sous les yeux, des insectes ni trop petits ni pas assez. De cette étude du vol des insectes, quelle pesanteur du vol, exiguïté de la lumière, du son blanc –mouche aveugle. L’intervalle jouant de la mouche en boîte, coupée et immortalisée en succession d’instantanés – et grand étonnement un cheval au galop tient sur un pied.
« Traiter le temps comme variable indépendante » (Bergson)
Je me souviens de l’unique meuble que j’ai pris l’initiative d’acheter, un meuble indien, handicraft industriel, morceaux de bois disparates collés cloués recyclés en un meuble qui aurait été de salon des années 60, classe moyenne pauvre. Quand je le débarquais chez moi et le posais je fus épouvanté : levé devant moi c’était par la lucarne de ses battants devenu un cercueil.  Satyajit Ray – la salle de bal (Le Salon de musique – 1958)
Le film des salles dure le temps de s’abstraire du monde épars, il passe une porte, c’est une boîte, il occupe une durée, un continuum, le corps y est inoccupé, serein, quand  la méditation l’exaspèrerait, s’impatienterait, le trouverait secrètement répugnant, pour s’immobiliser dans une image identificatoire, prédatrice, attachée à la subordination, question de tenir le coup, en place. Si l’animal peut être comédien il ne sera jamais acteur, le petit plus qu’à l’homme pour s’autodétruire ; entrez, frères Cohen : O Brother, Where Art Thou?
« vrai-ment-pas-trop-tôt »
Chanter dans la boîte- O’brother 
Pour en finir, la musique perd son cylindre  (Céleste) Chilly Gonzales
Pour les adeptes de ritournelles et de l’oubli, du balancement, de la reprise, de la rumination, du balbutiement, de la flânerie dans les ruines, des coudes appesantis sur les meurtrières, de la boîte de Pandore sans espoir, des alizés du couchant, de sentiments océaniques, du murmure de la rivière, de la nuit bleue, du déhanchement, de l’agitation vaine, des déambulations vides sous le chapeau, des bassins que la pluie finira de remplir : Dakota Suite – The Basin

Sátántangó

Down the Bay, Bert Hardy, 1950

.

(Salve Regina, Arvo Pärt, Estonian Philharmonic Chamber Choir, dirigé  par Paul Hilliervidéo extrait de Sátántangó –Tango de Satan (1994) dirigé par Béla Tarr, film qui dure 450 minutes, conte sur la domination et la subordination volontaire infinie)

la Femme 100 Têtes

« Demandez à ce singe : Qui est la femme 100 têtes ? À la manière des Pères de l’Église il vous répondra : Il me suffit de regarder la femme 100 têtes, et je le sais. Il suffit que vous me demandiez une explication, et je ne le sais plus » ( Max Ernst,  La Femme 100 têtes, Éditions du Carrefour, 1929, planche 146).

.

Adaptation cinématographique d’Éric Duvivier, en 1967, à partir des collages que Max Ernst a réuni sous le volume « La Femme 100 Têtes » (1929).
La voix off récite les ritournelles ramassées en légendes prises au vol que Max Ernst donne à ses images ; comme un interrupteur qu’on actionne pour découvrir la pièce, ou pour d’autres, afin de s’assurer qu’effectivement il fait bien jour.
L'immaculée conception manquée

« (…) la même pour la deuxième et la troisième fois manquée. Le paysage change trois fois. Le paysage change trois fois! le paysage change trois fois (….)
le ciel se découvre deux fois, le ciel se découvre deux fois.
L’immaculée conception ». 

.

et la troisième fois manqué
(…)  

________________________________________________________________________________________

Ici sur poul web art blog autre bouquin de collage de M. Ernst, publié 4 ans plus tard, « une Semaine de Bonté ».

lucarnes dominicales

« De tout temps le bruit court ou encore mieux l’idée a cours qu’il existe une issue. Ceux qui n’y croient plus ne sont pas à l’abri d’y croire de nouveau conformément à la notion qui veut tant qu’elle dure qu’ici tout se meure mais d’une mort si graduelle et pour tout dire si fluctuante qu’elle échapperait même à un visiteur. Sur la nature de l’issue et sur son emplacement deux avis principaux divisent sans les opposer tous ceux restés fidèles à cette vieille croyance. Pour les uns il ne peut s’agir que d’un passage dérobé prenant naissance dans un des tunnels et menant comme dit le poète aux asiles de la nature. Les autres rêvent d’une trappe dissimulée au centre du plafond donnant accès à une cheminée au bout de laquelle brilleraient encore le soleil et les autres étoiles. Les revirements sont fréquents dans les deux sens si bien qu’un tel qui à un moment donné ne jurait que par le tunnel peut très bien dans le moment qui suit ne jurer que par la trappe et un moment plus tard se donner tort de nouveau. Ceci dit on n’en est pas moins certain que de ces deux partis le premier se dégarnit au profit du second. Mais de façon si lente et si peu suivie et bien entendu avec si peu de répercussion sur le comportement des uns et des autres que pour s’en apercevoir il faut être dans le secret des dieux. » S. Beckett, Le Dépeupleur

福島第 L’île du bonheur – arrêt à froid

Un jour c’est banal, l’actualité des journaux n’est qu’une suite de titres ; son caractère d’affût, ses signes mêlés tirés du jour d’hier, tu sais encore, et plus ou moins vers quoi, l’actualité d’avant-hier tu commences à oublier, après tu n’es plus sûr, tu vas chercher dans les tiroirs, il y a des suites logiques, historiques, les idées séculaires que l’homme s’est fait de lui, à double fond, s’informant des frontières, du regard du douanier, des richesses de toutes sortes, de ses droits, tu reviens au journal, gratuit, à l’actualité comme épisode, aux faits divers qui arrivent, qui la dévorent, début et fin d’épisode.
Les escaliers sont arpentés la nuit à l’envers, moins fréquentés et avec plus de lenteur, les étages les plus hauts, jamais atteints, tanguent.
La meule usée tourne de travers, les couteaux ont rouillé. L’accident perturbe la superbe, on se couvrait des toiles d’araignées en clin d’œil au linceul, nos embuscades étaient joyeuses, des plus inflammables.
A cette fatigue venue on retient, des étagères du supermarché bourrées à craquer, l’almanach de Fukushima : glas du reality show « L’île du bonheur » où les participants dévêtus allaient passer leur confirmation. Virés, non par tirage au sort, mais d’une balle perdue dans la chasse, à cause d’un pied tordu dans un trou plein de feuilles.
Ne sachant comment, lassés, bien sûr, roulés sans l’avoir cru toujours aux fins promises, le sel des renaissances prodigieuses adorées aurait passé son temps; les burakumin, autrefois gens des métiers liés au sang, aux cadavres recyclés, aux peaux, à la peau, parias, honnis des shintoïstes & bouddhistes, rappelés des cales aux kamikazes, par défaut, liquidateurs bradés des machines à chauffer l’eau du bébé qu’il s’agit désormais de refroidir sans lâcher le bébé crachant, expulsant. Les fées liftées du réveillon restent endormies, les thermomètres se figent comme l’ombre fendue qui persiste, éclair gelé après la déflagration, mille fantômes réanimés en vain. Les bassins de stockage fêlés comme des biberons s’emplissent, nos sarcophages chavirent dans une pluie d’acide borique, débordent sur le pacifique.
Damoclès ne retranche pas le sentiment de puissance, de la mort annoncée. La supercherie n’ira pas jusqu’à cette effigie, l’épée reste aimantée à un morceau de ciel, entre cygne noir et corbeau blanc. Damoclès succombe et succède à Némésis, déesse mineure, déesse de la vengeance, dans un squat d’Athènes.
Tchernobyl forever   (Réalisé en 2010, et diffusé sur Arte peu après la catastrophe de Fukushima).
« Into Eternity » (en 6 parties) – film réalisé par Michael Madsen. « Onkalo » signifie la cachette en finnois; 500 mètres sous terre, merde radioactive mortelle pour 6 000 générations.
Akira Kurosawa, Dreams