limite du monde

Retrouver une femme, avant la première femme, la même, pas encore — même histoire de John Clare (1793–1864) qu’on surnommait « le poète paysan du Northamptonshire », à cause de sa réclusion à l’asile de Northampton, ses dernières vingt-sept années– enfermé après qu’il eut pris congé de sa femme et de ses neuf enfants, fuyant pendant trois jours et cent vingt kilomètres, sans manger ni boire, retrouver Mary Joyce, quand on lui eut annoncé qu’elle avait disparu, la dernière fois vue il y a plus de dix ans.

Walser bien sûr, et aussi me revient « Sur le chemin des glaces » (journal-récit de W. Herzog d’une marche, d’une conjuration de vingt-deux jours de Munich à Paris, contre le sort de la mort imminente de l’historienne du cinéma Lotte Eisner : Au bout du rouleau, il s’avance dans la chambre de la malade, déclare :

« Ouvrez la fenêtre. Depuis quelques jours, je sais voler. »

John Clare ―Autobiographie : « J’aimais cette disposition à la solitude depuis mon enfance et j’avais le désir de partir à l’aventure dans des endroits où je n’étais jamais allé auparavant. Je me rappelle un incident que provoqua ce désir quand j’étais très jeune, il valut quelque anxiété à mes parents. C’était l’été et je partis le matin ramasser des fagots dans les bois mais j’eus le désir de m’aventurer à travers champs et je l’ai satisfait. J’avais souvent vu lorsque j’y allais avec les élagueurs la vaste lande appelée Emmonsales étendre ses ajoncs dorés devant mes yeux jusque vers les solitudes inconnues et mon désir m’a poussé à profiter de l’occasion pour les explorer ce matin même. Je croyais que l’horizon constituait la limite du monde et qu’une journée de marche était suffisante pour l’atteindre. Ainsi je partis le cœur plein de joie et dans l’espoir de faire des découvertes, m’attendant, quand j’arriverais au bord de l’horizon, à pouvoir regarder en bas comme si je regardais dans une immense fosse pour étudier ses secrets, de même que je croyais pouvoir regarder le ciel en regardant dans l’eau. Alors j’avançai plein d’ardeur et j’errai parmi les bruyères tout le jour jusqu’à ce que je ne reconnaisse plus rien que les fleurs, que les oiseaux sauvages eux-mêmes semblent m’oublier et que je m’imagine qu’ils étaient les habitants d’un nouveau pays ; le soleil lui-même semblait être un nouveau soleil et briller dans une partie du ciel différente. Je ne ressentais toujours pas la peur, dans ma joie de découvrir toutes ces merveilles il n’y avait pas de place pour cela. Je découvrais de nouvelles merveilles à chaque instant et marchais dans un nouveau monde en m’étonnant souvent de ce que je n’avais pas trouvé la limite de l’ancien. Au loin le ciel touchait encore la terre comme toujours et mon esprit d’enfant était rempli de perplexité. La nuit tomba tout doucement avant que j’aie pu songer que ce n’était plus le matin depuis que le papillon blanc avait pris son envol sous les buissons, que l’escargot noir se promenait sur l’herbe, que le crapaud sautait sur les traces que le lapin avait laissées l’après-midi et que les souris trottinaient et chantonnaient en poussant de petits cris stridents, pendant que le criquet chuchotait dans sa haie, l’heure où s’éveillent les esprits était proche, qui me pressa de retrouver le chemin de la maison. Je ne savais plus où aller mais le hasard me mit sur la bonne voie et quand je suis rentré dans nos champs je ne les reconnaissais plus, tout me semblait différent. »

(Robert Walser, l’écriture miniature. Éd. ZOÉ): « La chanson que chantait la petite paraissait être d’un genre tout à fait joyeux et heureux. Les notes retentissaient comme le bonheur lui-même, le jeune et innocent bonheur de vivre et d’aimer ; elles s’élançaient, comme des figures d’anges aux ailes allègres immaculées comme la neige, vers le ciel bleu, d’où elles paraissaient ensuite retomber pour mourir en souriant. Cela ressemblait à une mort de chagrin, à une mort causée peut-être par une joie trop grande, à un excès de bonheur dans l’amour et la vie, à une impossibilité de vivre à force de se représenter la vie avec trop de richesse, de beauté et de délicatesse, si bien qu’en quelque sorte l’idée subtile et débordante d’amour et de bonheur qui venait envahir l’existence avec exubérance semblait trébucher, basculer et s’effondrer sur elle-même…»

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