O die Sehnsucht!

Die Sehnsucht, O die Sehnsucht! Warum haben wir die eigentlich? Wer hat sie uns heimlich in die Westentasche gesteckt? Vielleicht ein Engel oder sonst eine trübe Null.

La nostalgie, ah! la nostalgie. Pourquoi sommes-nous en sa possession ? Qui nous l’a mise subrepticement dans la poche de la veste ? Peut-être un ange ou une sombre nullité.

Walser, lettre à sa soeur Lisa, 5 mai 1898 (R. Walser, Das Gesamtwerk; Hrsg. von Jochen Greven, H. Kossodo ; Genf ; Hamburg, p. 10)

chaosmos

    La chanson que chantait la petite paraissait être d’un genre tout à fait joyeux et heureux. Les notes retentissaient comme le bonheur lui-même, le jeune et innocent bonheur de vivre et d’aimer ; elles s’élançaient, comme des figures d’anges aux ailes allègres immaculées comme la neige, vers le ciel bleu, d’où elles paraissaient ensuite retomber pour mourir en souriant. Cela ressemblait à une mort de chagrin, à une mort causée peut-être par une joie trop grande, à un excès de bonheur dans l’amour et la vie, à une impossibilité de vivre à force de se représenter la vie avec trop de richesse, de beauté et de délicatesse, si bien qu’en quelque sorte l’idée subtile et débordante d’amour et de bonheur qui venait envahir l’existence avec exubérance semblait trébucher, basculer et s’effondrer sur elle-même. — Robert Walser, Seeland, La promenade, p 49, Zoé.

sans quoi je ne le saurais pas

Robert walser (1907)(…) La chemise que l’on m’a gentiment remise m’ira sûrement, je ne suis pas très regardant par rapport aux goûts, aux couleurs, etc. J’ai fait l’expérience suivante, dans le domaine de mes travaux d’écriture : les proses qui ont l’air le plus colorées sont celles dans lesquelles il n’est pas question de couleurs. Il en va de même dans la vie, par exemple dans l’amour. Celui qui parle sans cesse de vivre ou d’aimer se gâche la vie ou l’amour. Ce que l’on ne mentionne pas vit de la vie la plus vivace, parce que chaque mention, chaque allusion, enlève quelque chose à l’objet en question, l’entame, et par là, le diminue. Ce sont principalement les gens cultivés qui en font l’expérience, ceux qui ne peuvent pas manger, monter dans un train ou quoi que ce soit sans aussitôt écrire un essai à ce propos, réduisant ainsi la portée du manger, des voyages, de la lecture, etc. Bien sûr, je fais aussi partie de ceux qui ont senti, éprouvé cela, sans quoi je ne le saurais pas (…).

( À Frieda Mermet, Bern, Luisenstr. 14. III. Le 27 décembre 1928 – In Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, p 400, Zoé éd.)

imbécillité & poésie

( … ) J’ai trouvé remarquable la question de Kerr, qui demande si un degré d’irresponsabilité est désirable pour confectionner des poèmes. Il est certain que cette indispensable absence d’intellect manque un peu à Hiltbrunner. Le poète Werfel se heurtait chaque fois qu’il prenait son élan à la retombée trop rapide de cet élan acrobatique, dansant, joueur, ce qui, lyriquement parlant, le bloquait. Sans aucun doute, le questionnaire ou l’enquête de Kerr a du sens. L’intelligence de kerr triomphe dans la façon qu’il a de poser le problème. Précisément, dans le concept d’imbécillité, il y a un rayonnement de beauté et de bonté, quelque chose d’indiciblement fin, quelque chose que les plus intelligents surtout ont ardemment recherché et chercherons toujours à acquérir. Kerr, à ce que je sens, traduit dans sa question une espèce de nostalgie personnelle, et au sens strict, on pourrait le qualifier de cœur transi, de chiffe molle, d’accroche-cœur. J’étais connu comme tel autrefois, rue de Postdam. Avec quelle plaisir et quelle assiduité je grelottais d’amour et j’accrochais les cœurs en remontant et en redescendant la rue de Taueenzien et le Kurfürstendamm. À mon avis, un beau poème est nécessairement un beau corps, qui doit s’épanouir à partir des mots déposés sur le papier discrètement, distraitement, presque sans idées. Les mots constituent la peau, qui est bien entendu le contenu, c’est-à-dire le corps. Le comble de l’art consiste à ne pas énoncer des mots, mais à façonner un corps-poème, autrement dit, à veiller à ce que les mots ne soient que le moyen de former ce corps, c’est-à-dire que l’imbécillité dont parle Kerr consiste en ceci que le poète-aux-petits-poèmes s’entend à repousser les inteligencetés en grand nombre, à droite et à gauche, au profit de l’image du poème. Se faire plus bête et plus ignorant qu’on est, voilà bien un art et un raffinement dont seuls quelques-uns sont capables. Pourquoi les personnages de femmes s’élèvent-ils des pièces de Shakespeare, si éminemment brillants, vivants, chaleureux ? Parce qu’il sait, respectivement savait taire bien des choses, ou parce que quelque chose le poussait à les taire. C’est à partir des choses tues que se développe tout ce qui prend forme. Kerr le sait, il le sait autant pour son plaisir que pour sa douleur, et c’est ainsi qu’il en va de beaucoup d’autres. Dans toutes les formes de littérature, l’intellect n’est « que » le serviteur, et le meilleur poète est celui auquel ce serviteur obéit le mieux, c’est-à-dire obéit de la façon qui est utile à l’auteur, au créateur, et la question de Kerr à propos de l’imbécillité est à interpréter comme celle de l’efficacité, de l’agilité de ce serviteur. Dans le poème, ce serviteur doit justement avoir appris à intervenir avec un raffinement particulier, avec prudence, modestie, tact. Le poème naît du plaisir que prend celui qui dispose d’intelligence à renonce à une grande part de cette dernière. Dans le poème, donc, ce serviteur doit simplement servir, avec le maximum d’abnégation.

(Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949. Lettre 168. À Max Rychner – Neue Schwizer Rundschau. Bern, Elfenauweg 41, le 18 mars 1926. P 301, Zoé éd.) 

des turbulences et des mamans

(…) Avant-hier, pendant le repas, ici à la maison du peuple, j’ai parlé avec un monsieur d’un âge avancé, qui a été instituteur pendant seize ans, de l’humanité, de l’Etat, de l’alcool, et pour finir des filles que l’on dit « tombées ». Je lui ai dit que je considérais les filles tombées comme une nécessité sociale pour l’Etat, étant donné qu’il serait impossible que toutes les femmes soient simplement convenables. Car un certain pourcentage du monde des hommes a absolument besoin d’une petite parcelle de dépravation dans le monde des filles. Les maîtres d’école sont très gentils, sinon; mais ils souffrent d’un défaut de caractère qui vient de ce qu’il leur a fallu toujours un peu disputer, s’imposer. Ils adorent la polémique. Nous avons donc longuement polémiqué, et une fois de plus, j’ai prouvé que j’étais un orateur à toute épreuve. Entre autres choses il m’a dit: « Mon cher ami, pensez toujours bien fort à votre mère, de la sorte il vous sera impossible de vous noyer dans les turbulences de la vie. » Je lui ai répondu: « Mon cher Monsieur, vous avez dit là quelque chose d’admirable. D’expérience je le savais déjà, d’ailleurs. » Tous les moralistes se prennent grosso modo pour les presques uniques détenteurs du savoir ; ils ne pensent pas que d’autres pensent également à pas mal de choses. Bien sûr, chère Madame Mermet, je situe une maman telle que vous en êtes une pour moi par exemple, très haut, vous êtes bien placée pour le savoir. Mais il y en a encore beaucoup d’autres, ou disons, une belle série de mamans, et si je voulais être unilatéral et ne penser jamais qu’à une seule maman, toutes les autres m’en voudraient. Il faut, sur ce point précisément, observer une prudence inouïe, et je considère comme mon plus beau devoir de rester juste envers toutes mes si chères, si belles et si tendres mamans. Avant tout, ici, il s’agit de garder son calme, et si d’aventure une maman vous fait un jour les gros yeux, on peut être sûr qu’elle a de bonnes raisons de le faire. Je suis toujours dans une posture très délicate, bien sûr, mais avec un peu d’habileté, on parvient à se faufiler, et cela réussit surtout si on ne se considère comme ni trop vertueux, ni trop coupable d’un péché. (…)

Bern, Thunstrasse 20 III (mi-octobre 1925), in Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, p 264, Zoé éd.

Cristina Garcia Rodero - nos chères mamans