Une journée en soi existe et la précédente existe et celle qui précède la précédente, et celle d’avant… et elles sont bien agglutinées, des dizaines ensemble, des trentaines, des années entières, et on arrive pas à vivre soi, mais seulement à vivre la vie, et l’on est tout étonné.
L’homme du pays de la Magie sait bien cela. Il sait que la journée existe et très forte, très soudée, et qu’il doit faire ce que la journée ne tient pas à faire.
Il cherche donc à sortir sa journée du mois. Et ce n’est pas le matin qu’on y arriverait. Vers deux heures de l’après-midi, il commence à la faire bouger, vers deux heures elle bascule (…). Enfin il la détourne, la chevauche ( H. Michaux, au pays de la magie, p173).
Auteur : roma
ramifier
Dans l’épaisseur touffue et menaçante de la forêt tropicale, les Indiens guaranis qu’étudièrent Pierre et Hélène Clastres étaient des chasseurs-cueilleurs, des êtres exclusivement des deux objets – l’arc et le panier. Au moment précédant la naissance d’un enfant, le père devait « s’abstenir de faire des choses multiples » et se concentrer sur une seule chose – la proche venue du nouvel être, problématique parce que susceptible, en tant qu’expérience supplémentaire et pas nécessairement souhaitée, d’inquiéter ou de mettre en colère les différentes puissances de la forêt, en déséquilibrant l’ordre des choses. Pour ce faire, le père devait aller droit dans la forêt, sur un seul chemin, en fermant les bifurcations (symboliquement, par une plume fichée en terre) et en jetant des ponts sur les rivières – le but étant de préparer à la parole de l’enfant à naître à son chemin, son unique chemin dans le monde. (J.C Bailly, La phrase urbaine, p 238, Seuil)
sans quoi je ne le saurais pas
(…) La chemise que l’on m’a gentiment remise m’ira sûrement, je ne suis pas très regardant par rapport aux goûts, aux couleurs, etc. J’ai fait l’expérience suivante, dans le domaine de mes travaux d’écriture : les proses qui ont l’air le plus colorées sont celles dans lesquelles il n’est pas question de couleurs. Il en va de même dans la vie, par exemple dans l’amour. Celui qui parle sans cesse de vivre ou d’aimer se gâche la vie ou l’amour. Ce que l’on ne mentionne pas vit de la vie la plus vivace, parce que chaque mention, chaque allusion, enlève quelque chose à l’objet en question, l’entame, et par là, le diminue. Ce sont principalement les gens cultivés qui en font l’expérience, ceux qui ne peuvent pas manger, monter dans un train ou quoi que ce soit sans aussitôt écrire un essai à ce propos, réduisant ainsi la portée du manger, des voyages, de la lecture, etc. Bien sûr, je fais aussi partie de ceux qui ont senti, éprouvé cela, sans quoi je ne le saurais pas (…).
( À Frieda Mermet, Bern, Luisenstr. 14. III. Le 27 décembre 1928 – In Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, p 400, Zoé éd.)
miroir brisé au poker
« c’est alors que j’ai compris le principe de base de toute la langue du IIIème Reich : la mauvaise conscience ; son triple accord : se défendre, se vanter, s’accuser – jamais la moindre déclaration paisible ». Victor Klemperer (Je veux témoigner jusqu’au bout – Journal 1942 – 1945)
« Ils n’ont aucun sens de leur propre comique. […] leur comique à eux, c’est la bassesse contre ceux qui sont sans défense ». (Victor Klemperer, Mes soldats de papier. Journal 1933 – 1941, 1er mars 1938)
35 leaders surveillés par la NSA, et, selon le rapport du Signals Intelligence Directorate (bureau chargé du renseignement d’origine électromagnétique) – « rien d’intéressant ». Les leaders sont scandalisés et comment! Vassaux mis à nu, confondus, il faut pendre Snowden ! les leaders se redealent, se floutent, se reprofilent, lissent leurs apparences, la fourberie est sans limite. Avancer une pièce, inventer un coup, sabrer ensemble le champagne, main dans la main inviter tout à chacun au karaoké, semer la tempête – les trompettes du bien barbouillent à tue-tête, le bien commun tenu au silence, à la terreur, processus zombie.
l’invite mélancolie
Revient de temps à autre quand il pleut la nostalgie d’un avenir en pays lointain retrouvé où la nuit ne serait qu’une variation d’un jour sans plus aucun dérangement, peut-être pour ainsi dire déjà mort. nos désirs ignorent le temps. la finesse d’un rideau bruissant de pluie suffit
le vent la feuille la pluie ont tombé la feuille. à son revers, contre la terre mes petites proses d’amusement jusqu’à ce que la nuit couvre avale les bords de la page
東京物語 Tōkyō monogatari / Voyage à Tokyo
Le lever du jour est magnifique, épiphanie d’une rose, le vide des mots vides se fiance au silence. Je pense à Rosset qui parle des « inmediaciones » (immédiatetés) ; « doubles de proximités », « de seconde espèce », « doubles mineurs » autant d’attributs du réel sans lesquels les apparences deviendraient fantomatiques (le brouhaha fait écran, pitance à pensum). La tombe de Ozu, anonyme, est gravée du seul caractère 無 (mu) « le rien constant».




