sans quoi je ne le saurais pas

Robert walser (1907)(…) La chemise que l’on m’a gentiment remise m’ira sûrement, je ne suis pas très regardant par rapport aux goûts, aux couleurs, etc. J’ai fait l’expérience suivante, dans le domaine de mes travaux d’écriture : les proses qui ont l’air le plus colorées sont celles dans lesquelles il n’est pas question de couleurs. Il en va de même dans la vie, par exemple dans l’amour. Celui qui parle sans cesse de vivre ou d’aimer se gâche la vie ou l’amour. Ce que l’on ne mentionne pas vit de la vie la plus vivace, parce que chaque mention, chaque allusion, enlève quelque chose à l’objet en question, l’entame, et par là, le diminue. Ce sont principalement les gens cultivés qui en font l’expérience, ceux qui ne peuvent pas manger, monter dans un train ou quoi que ce soit sans aussitôt écrire un essai à ce propos, réduisant ainsi la portée du manger, des voyages, de la lecture, etc. Bien sûr, je fais aussi partie de ceux qui ont senti, éprouvé cela, sans quoi je ne le saurais pas (…).

( À Frieda Mermet, Bern, Luisenstr. 14. III. Le 27 décembre 1928 – In Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, p 400, Zoé éd.)