retour sur l’avenir

Le pont n’existe plus, l’autre coté du paysage où tu voulais te rendre a changé. Tu n’es pas du tout à l’endroit où tu croyais être, tu as fait fausse route. À la place une impasse, la montagne ou la mer. Tu es sur le point de disparaître dans le décor, tu es une farce, tu es trop tard, tu fais retraite pour te soigner.

À l’écran il dessine un à un les éléments de l’avenir, avec maîtrise les convoque, les juxtapose, le rythme d’exposition et d’agrégation est bluffant. La carte se dessine, les points tracés à mesure se répondent, points et liens se confondent, la terre est ronde, l’intelligence un bolide, le scénario en suspens, le spectacle éveille. On est l’événement, il annonce, tu entres dans la durée, il s’agit d’être au premier rang, la chronologie commence là. Tu disputes, tu paries, tu es le cheval, le bourrin, jusqu’à la dernière image ni toi ni personne ne le sait.

Varujan Boghosian, %22James Joyce à Dublin%22 (2003)

O die Sehnsucht!

Die Sehnsucht, O die Sehnsucht! Warum haben wir die eigentlich? Wer hat sie uns heimlich in die Westentasche gesteckt? Vielleicht ein Engel oder sonst eine trübe Null.

La nostalgie, ah! la nostalgie. Pourquoi sommes-nous en sa possession ? Qui nous l’a mise subrepticement dans la poche de la veste ? Peut-être un ange ou une sombre nullité.

Walser, lettre à sa soeur Lisa, 5 mai 1898 (R. Walser, Das Gesamtwerk; Hrsg. von Jochen Greven, H. Kossodo ; Genf ; Hamburg, p. 10)

postérité

« Si le jugement de la postérité sur un individu est plus juste que celui de ses contemporains, la raison en est dans la personne du mort. On ne déploie ce que l’on est profondément qu’après la mort, une fois seul. Être mort pour l’individu c’est le samedi soir du ramoneur : il secoue la suie qui lui recouvre le corps. On voit alors si ses contemporains lui ont plus nui qu’il ne leur a nui. Dans le second cas, c’était un grand homme. » Franz Kafka, Aphorisme de la série, préparatifs de noce à la campagne, 366.

sans suite VI

Accroché au roulis de la vie courante, écarté, troué (comme si n’exister que par moments). Le corps se serait contenté d’être algue, d’un infime balancement au flux du prélassement. D’être lâché, dans l’air plongé, des mousses proliférantes, des mains d’aveugle lisant les fossiles

Par bonheur par hasard au pire moment tu attrapes dans un angle une théorie, ton parachute s’ouvre: quelques formes quelques couleurs se stabilisent, se meuvent sans que tu aies à bouger. La brillance s’estompe en ombre solide. Tu ramènes quelques trucs et continue le bavardage

Pas vu entrer, mais là, conscience dans l’estomac d’une vache, un crocodile se débat au fond d’un puits d’argile, pas vu sortir encore jamais

Sur ses pieds de cristal deux pattes de taureaux poussent, un troupeau court juste à coté.

D’un coté le cœur se vide et le corps se noie

Qui je suis ? Ce pourrait être tout le monde. Il se trouve même qu’à cette heure un sosie soit à tout autre chose, qu’importe, ou il y a des siècles, comme tout le monde

Voyager à la vitesse-lumière, rencontrer son sosie, savoir tout de lui (et en rien plus avancé) perdre le temps gagné, gavé, déçu, exhorter les explorateurs à se planquer dans les galeries

À la fenêtre un corbeau passe et regarde la ville, l’air pèse tout son poids

Torrent, vent, bruissement de riens, cages, tuyaux, engins, n’importe quoi, tout noir : messe-basse avec le grand petit être originel

Cadre d’un miroir orné de précipices, d’étoiles, de soleil, la lumière est éteinte

Folie de s’expliquer, laisse filer les cadavres, respire, attend la pluie

M’échauffant vraiment, puis soudain juste à temps à l’arrêt, étonné de me percevoir très loin, faiblement mais très distinctement, à l’écart, déchaîné gueulant pour de bon. Ici je reprends mes esprits, personne n’a remarqué, j’attends à la prochaine intersection

Entre deux choses se noyer dans d’autres petites choses, ne pas en finir, remâcher, marcher, se désarticuler. Se réveiller un bout ailleurs, à contre-pied. Quel corps aura ce jour, la nuit pèse t-elle, sera t-elle douce ?

Cette nuit a glissé sur mon visage. Depuis ce matin chaque heure est la même, la buée s’est formée aux fenêtres, il neige

Les camps portent tous un chiffre. La loi change chaque jour, même les rats ne peuvent pas sortir

Arrivée du typhon, Taiwan, comté de Pingtung (verger)| © Jan Vranovsky 2015

l’oreille la bouche & le robot

Les robots n’ont pour seule lecture que la littérature. Dans l’âme du robot persiste le bruit entêtant des algorithmes machiniques, un rythme sans musique, sans bruit, le souffle blanc des enregistrements. Les robots parlent comme toi et moi mais il se pourrait qu’ils nous écoutent un peu mieux que l’oreille que nous nous prêtons. Leur lassitude rapide du langage nous fige, nous éclipse telles de courtoises carmélites rendues invisibles et opaques cœurs de pierre, nous confessons en chambres anéchoïques dans le grand secret des larmes d’être si peu à nous-mêmes

Ex Machina

condition d’humanité

Il est possible que la passivité où plonge la honte individuelle, ou la faiblesse à laquelle voue l’humiliation sociale, ou la vulnérabilité qui creuse d’heure en heure la contemplation solitaire, explorent plus la condition de l’humanité que l’orgueil d’appartenance, les rapports de force à l’intérieur du groupe, le fonctionnement haineux, belliqueux, attroupant, excité, qui le réconforte.    Pascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, p 312

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(pétales d’hibernation)