SANS SUITE 43 (figures)

 

Visage expressif, plastique, mobile, cou raide. Nul habit ne lui va, même nu il reste sans allure, de lui se dit tout et son contraire.

Enfoncé, immobile dans la foule. Son bégaiement. Il heurtait cette paroi ou cette autre croyant qu’elles n’étaient pas là, elles qui lui étaient si familières.

À mesure que sa calvitie progresse il raccourcit ses cheveux jusqu’à ne plus faire qu’un.

On lui fait tout faire et n’importe quoi à cause de sa flemme. Le soir il joue du Mozart à l’accordéon façon valse triste.

Les jours ne passent pas, les jours se défont un à un, l’aphasique attend dans le plus complet dénuement qu’une personne lui parle. Il respire bouche fermée sa langue embryonnaire tremble.

S’entendre penser, rêve d’insomniaque. Avancer, entrer vite dans le rêve, n’en plus bouger d’un poil. Se réveiller en sueur avant de disparaître dans les yeux d’un aveugle.

Musicien, né aveugle, de parler cessa, les mots étant usés.

Les antonymes gelés soustraient les mots de la langue.

Clown que le masque désarme et fige, tragédie désublimée.

Haschogan (Maison Dieu) - Le Bossu Yebichai - Curtis, 1904

Haschogan (Maison Dieu) – Le Bossu Yebichai – E. S. Curtis, 1904

SANS SUITE 42 SWITZERLANDESQUE

 

Chaque fabrique s’humanise, possède son propre hymne, magnifie les traditions locales, entre dieu et loup une vie sociale de rat éclaire les allées.

Ce pays s’emploie à produire de la tradition vraie. L’ordre de ce pays ne supporte pas l’erreur, la fête commence et se finit de toute éternité à l’heure. 

Descendant des montagnes la vache regroupée en troupeau défile dans les vallées, les ondulations blanches de la croix blanche sur fond rouge procure ce frisson dans le dos.

Grand moment le même yodle à la fois à la télévision, sur les radios, dans les buvettes de montagnes ouvertes et puis fermées. Des histoires sur les animaux les territoires la terre la neige le soleil, sur l’identité accouchée entre idée de dieu et forges de l’aliénation. Sur le mur cette image le coq chante pattes jointes sur le soleil, le fumier fume, l’âne baille aux corneilles (rien ne le prédestinait à avoir cette tête), un nuage. Sur cette autre : l’otarie prend le soleil, le soleil nage. Rien ne distingue ces images des deux jeunes femmes qui se sourient (chacune d’elle éprouve son corps dans le regard de l’autre), de fertiles palabres au secours retiennent sur leur visage l’or éphémère du temps : à distance une recomposition muette couverte des reflets lumineux. 

Si ce n’était l’habit on confondrait le flic et le paysagiste ; une écologie sociale, la fonction sublimée.

Sept sages trônent, formule magique, famille rurale à son apogée habillée de défroques d’archevêque. 

Exotisme et aventure urbaine d’un spectacle de foire ouvert au petit jour où les visiteurs dans le petit train comme à la télévision. Empilement de souvenirs dans les églises à commencer par la douceur des éclats, cure de paix, suivre le programme, visiter par immersion l’exposition permanente de crèches de la nativité.

Foire citadine de la marchandise dans salle de sport où s’agglutinent des foules rentières par groupe en une virée annuelle à ne pas manquer dans la grande ville d’à côté. 

Musique d’ambiance et annonceurs bercent les temples de la consommation, un accent aux teintes florales avec cadence robotique. Les objets caressés des yeux les avalent.

À son apogée l’artiste contemporain local badigeonne de peintures colorées la façade rocheuse des montagnes au pied desquelles les invités se relaient chuchotant lors de débats interminables. 

Chacun y met du sien, tant d’effort, de conscience coupable, de postures à gommer les niveaux hiérarchiques, des libéralités en riens, en soumissions inventives, tout est flou, en zone réservée, ok  les ordres comme naturalités du monde. 

Confiance en soi, fierté légitime, la xénophobie est correcte, les prisons relativement confortables, si quelqu’un s’évade il ne va jamais loin. 

Simon Roberts, Gornergrat, Zermatt, 2016, «Unfamiliar Familiarities»

SANS SUITE 41

 

De ce petit bout de terre la terre s’est agrandie, et tout ce qui n’allait pas s’est pourtant mis en travers, la route est coupée, un peu de terrain gagné, les ornières plus serrées.

Des yeux levés lentement, l’angle est étonnant, de loin comme de près l’ouverture est semblablement si grande qu’elle liquéfie le paysage.

Émergentes des vitalités qui s’éprouvent dans le sommeil, en rêvant. Les positions fermes auxquelles on tient sont d’autant plus fortes qu’il n’y a rien derrière sinon leur strict envers. Les positions faibles tombées à la chaîne, points saillants, mous, majoritaires et secondaires, tournent en rond, les fenêtres sont lavées, éloge du bavardage au ralenti. L’anecdote a sa gloire au matin dans le meilleur des mondes possibles. Il pleut, les flaques, le monde par les reflets s’échappe. Une branche cassée prisonnière des remous du sillage atteint la berge.

C’est déjà le milieu de la nuit, le commencement est difficile c’est pourquoi il ne s’est pas arrêté, éparpillé, à fondre en plomb sa tête qui retombant rencontre la souplesse nécessaire, observant la lecture du journal de la mouche à l’envers, le cours du monde ralentit.

SANS SUITE 40

 

en entrant dans la nuit chaque jour cherche une sortie    la nuit d’hiver couvre le croassement blanc   le bruit ne s’échappe pas, il tombe    l’éternel silencieux cache sous le sable l’imparfait alphabet d’une langue sans lecteur     imaginer ceci faire cela sans savoir quand ça a commencé    la glace lumineuse suspendue sous la rivière ivre, dans la lumière l’air gélif   de la cendre compactée dans la résine, fatigue de la lumière, les cendres n’ont que le vent

Emeric Lhuisset ( http://www.emericlhuisset.com/ )

SANS SUITE 39

 

Frontières invisibles celles que des animaux perdus bordent, figés   /   Pour éclore de la roche la saxifrage se hisse à la pointe des feuilles, voix sans langue où rumine le futur, où les frontières verticales prospèrent   /   Sous la saxifrage éclosent des plantes qui éclairent le ciel, éblouissent le brouillard   /   Des conseils cryptiques variés sortent de la bouche d’animaux morts, comme fleurir dans la caillasse   /   Des labyrinthes voués à perdre les corps, des églises qui essaiment    /   De l’inconscient comme pont qu’en parasite le langage traverse.

SANS SUITE 38

 

la fourmi ne distingue ni le haut ni le bas ni l’horizontale, elle suit le chemin droit, la longueur élargie d’une courbe sans limite     quelqu’un dort sur le tapis roulant, le plafond d’un autre couloir qui du précédant promet aux murs ce même goût d’aventure     enfermé, il établit l’heure du départ, passe en revue toutes sortes de lieux, la chambre est vide, rien ne résonne     plus large que longue, trop lointaine pour voir     enfin appelé, et il se précipite dans la direction opposée     les piécettes jetées au fond du bassin, sous les cercles du ventre des cygnes majestueux, la blancheur en couleur.

 

sans suite 37

 

la chaleur enveloppe son dos, à l’arrêt il relève la tête // dans le ciel un bruit double, l’onde des hélices d’un vieil avion à chaque bout d’un arc // l’air glisse, une buse tourne juste au-dessus, une autre buse va-et-vient et délivre à vue de nez une ligne d’horizon parfaite // avant l’orage le vent enveloppe le corps comme la mer, les maïs tanguent et le sifflement strident d’un oiseau en piqué // le temps en abondance, le corps de vent, pas d’arrêt pour commencer // loué soit le vent en rafales, personne n’encombre

 

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