Alice au pays 1

 

Tombant, le plus lourd réunit, l’apesanteur libère, au bout de quoi nous nous dispersons. À nos destinations d’infortune l’île de la téléréalité ruisselle, inonde nos rêves.
Dans la fièvre des jours nous regardions les hommes plonger, le plus courant le plus triste des spectacles, le plus inutile. La nuit dernière un rêve de paquebot en naufrage, les containers remplis de carcasses de baleines. À la lune absente des rêves orphelins la nuit d’automne renverse et avale la mer.

 

Éclipse solaire, Japon 1887

JEUX NOCTURNES

 

Chemins creux aux erres vides, les lieux de rencontre hypothétiques se perdent de vue. Vagues alarmes en journée de quelqu’un ou quelque chose enfoui comme au milieu d’un rêve. Rappelant aussi une aventure désertée, du contretemps qui au milieu de chaque jour l’abrège.

Dans les rêves la nuit l’à-venir est rapide, au contraire du jour où le rêve s’épaissit à brouiller et diluer tous les temps, rivé au labeur fastidieux, rattrapant le travail de la veille, à digérer les nourritures, à se distraire, à multiplier, à s’épuiser. Les personnages des jeux vidéo en véritables amis font de la vie une tension enthousiasmante. À pied, en bateau, en voiture, en train, en avion, pressé, je m’obstinais à croire que je devais me rendre là-bas à tout prix et, quand brutalement débarqué, d’impatience ne tenant pas en place le doute m’assaillit. Les maîtres s’étaient encore moqués de notre retard et illico nous fûmes missionnés vers d’autres horizons.

Quand, sereine satisfaction, l’épreuve de ce jour prit fin, revint brièvement l’appréhension initiale de l’aube, d’un désordre intérieur crescendo que la longueur démesurée du trajet avait été en mesure de contenir. Télescopage pareil quand la nuit tard, par la fenêtre, croire partir, mais c’est l’autre train qui vacille, s’en va, qui a figé la gare.

retour sur l’avenir

Le pont n’existe plus, l’autre coté du paysage où tu voulais te rendre a changé. Tu n’es pas du tout à l’endroit où tu croyais être, tu as fait fausse route. À la place une impasse, la montagne ou la mer. Tu es sur le point de disparaître dans le décor, tu es une farce, tu es trop tard, tu fais retraite pour te soigner.

À l’écran il dessine un à un les éléments de l’avenir, avec maîtrise les convoque, les juxtapose, le rythme d’exposition et d’agrégation est bluffant. La carte se dessine, les points tracés à mesure se répondent, points et liens se confondent, la terre est ronde, l’intelligence un bolide, le scénario en suspens, le spectacle éveille. On est l’événement, il annonce, tu entres dans la durée, il s’agit d’être au premier rang, la chronologie commence là. Tu disputes, tu paries, tu es le cheval, le bourrin, jusqu’à la dernière image ni toi ni personne ne le sait.

Varujan Boghosian, %22James Joyce à Dublin%22 (2003)

désolation moderne, délectation morose

À la télévision, aux émissions animalières, les maîtres lancent des regards furtifs sur l’animal, ils l’évitent car la caméra n’attend pas, elle va comme elle veut, ils doivent être là, ils sont là perplexes et fiers, un air de charmantes créatures prend, une fusion où le passeur s’efface, et laisse d’un geste appuyé voir le miroir pénétrer leurs yeux. Un masque prenant visage et l’âme se revigore, une jeune pousse retrousse ses jupons, abandonne l’écran, le ciel est bleu, les images de voyage en drone commencent. Regarder à la télévision la fenêtre de ses semblables qui regardent la télévision réconforte. Un à un ensemble nous nous endormions mutuellement.

Après la barbarie venue, les maîtres se reprirent et gravirent d’un cran. À peine poussés par une main invisible ils s’enrôlent à titre d’ «animal de compagnie». Maîtres ainsi faits, béatifiés et désonglés, êtres «immatériels de l’humanité». Comme fous du roi, egos servis en pâture, à l’affut d’une saveur, ils se regardent dans de vieilles faïences à recoller. Maîtres préservés en tant qu’origine, maîtres de cérémonie des origines, endossant ce qu’il y avait de plus crédible, de plus enviable. Perdure la fascination des momies, de découvrir la nuit dedans. Maîtres probablement dévolus poètes, une dignité offerte. Capables au cours de promenades interminables et désappointées de passer entre toutes sortes de brèches, de promener leur lanterne sur des inaperçus, de l’inédit, et de voir comment le ciel est devenu. Maîtres des vertus animales.

L’homme se hissait sur une scène interprétant « les athées ne savent pas ce qu’ils perdent » : des lumières fantômes, des politesses, de la misère, de la révolte, de la douleur, du sang, de la chaire, la mort, bref ce qui fait l’homme auquel on s’accroche, on se serre : toutes choses que le public ignorait.

La représentation se devait d’atteindre au magnifique, à l’événement d’un jour, afin d’être au plus vite effacée efficacement par la vie, de ne pas l’assombrir au delà. Elle ne devait presque rien raconter, juste ce que le public avait devant les yeux.

La sorte de public n’était pas celui du métro, ni du travail, ni de la télévision, ils étaient on ne sait d’où, ils étaient de là car ils étaient innombrables, il y avait des milliers de salles comme celle-ci, ils étaient comme d’avoir été longtemps reclus, c’est à dire d’avoir oublié la présence des hommes ; la scène exacerbait en lui, le public, une attention cannibalique ultra raffinée, et à leur tour de se retourner, d’en revenir aux siens, d’y appartenir. Les hommes pensaient-ils, passaient leur temps à courir après le bonheur et l’anéantissement, s’essoufflaient à cette course hostile. Au bonheur fuyant, ils préfèrent plus surement l’anéantissement. Quant à lui-même, le public savait que son monde (bien qu’à peine constitué) n’échappait pas plus à ce sacré foutoir : il leur restait juste un peu de place, entre la scène et les rangs, ainsi que dans les poulaillers, encore quelques places pour voir le spectacle.

 

le toit du monde est plat

HG KAISER, Sun cycle. 21 décembre 1917,  sud de la colline du gouvernement. Anchorage, en Alaska

Sous la pluie mon odeur de bois terreux parfois, et la ville au tournant, les images pêle-mêle m’échappaient: vint à passer un brin détaché de la chaîne, noué à son bout. Dans l’ordre : homme – robot – cyborg – et robot. L’heure était à rejoindre ma rue, ma tour, m’enfermer. Je pensais souvent que si on m’obligeait à faire ce que je fais « en toute liberté », alors je me battrais à mort pour m’en libérer. L’œil entrouvert nuit et jour. Grande lenteur et sans mémoire. Sur les toits des immeubles les piscines abritaient toutes sortes de poissons. Les algues buvaient de la sève lunaire.

Les soubassements sont si puissants ! Combler les gouffres. S’élever gonflé de vide. Enfermés le plus haut possible dans nos tours. De se pencher vertiges, à un cheveux des gouffres célestes. Plus près déjà. Et nous en empêchant jusqu’au vertige encore. D’annihiler le temps nous valions ce que vaut la chair. Cloués au sol. L’horloge. S’approcher toujours en vie de la vie vaine des robots. Se débattre avant sommeil, vicissitudes, avides cyborgs. Un temps proche, disparu comme les autres, alors que nous fûmes à deux doigts de la révolution. Tomber mort de fatigue sur la chaise qui bascule, écrans ouverts plus grands. Les bruits dans la cour. De moins en moins sûrs d’être les maîtres. Les robots accueillants quelle belle gratitude. Les masses dans le pollen des champs aux absentes abeilles. Les innombrables récits communautaires différenciés aux couleurs d’algorithmes harmoniques rassembleurs.

Les échanges oraux étaient rares, sans blabla, et uniquement rigoureusement d’ordre privé. Mutuellement, goulûment, nous nous aspirions et nos têtes roulaient, d’un coup soulagées, aussi vides qu’une bulle d’oxygène pur.