mars est un aquarium

 

Nous nous réjouissions des robots qui déambulaient maladroitement, de leur nouvelle génitalité empruntée aux poissons. Nous les regardions par la fenêtre, tant de fois, leur détermination plus vive, même si se cognant à un espace qui se serait rétréci, à la recherche d’une direction, tentatives qui leur donnaient une présence nouvelle, fascinante, et qui en même temps nous échappaient ; nous touchions aux limites de notre liberté qui paradoxalement se réalisait.

La tête des robots changeait. De l’avancée biotechnologique spectaculaire c’est surtout leur tête qui obnubilait. Dans l’orage ils préparaient le grand salto, leur douce cogitation s’appareillait à un sarcophage vertical, empreinte sur quoi on soufflait notre dernier souffle, coque céleste avant le grand voyage transformationnel.

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A-t-on déjà vu

 

hajime-kimura-2012

 A-t-on déjà vu deux chiens se donner rendez-vous pour parler d’un troisième chien parce qu’ils n’ont l’un pour l’autre aucun intérêt ?

Max Frisch, Journal Berlinois, 1973, 1974, éd. ZOE

à côté

 

« On ne sort pas intact. On sort liberé. On a vu le bout et on sait que demain dans la rue, la différence n’est pas si grande. Heureusement il y a des fous en liberté. »
« On ne sort pas intact. On sort libéré. On a vu le bout et on sait que demain dans la rue, la différence n’est pas si grande. Heureusement il y a des fous en liberté. » R. Deapardon

Ils dorment la plupart du temps leur vie blanche et même au-delà tant jour et nuit s’oublient à coté de la mort. Par la persienne, sans le paquebot sur la mer, pas d’avant ni d’après, juste l’étendue variable du ciel ouvert fermé. Leurs sporadiques éveils sont tout agitation, ils inspirent, respirent dans leur peau, saturent leur propre air, et à la dispersion dehors ils vont courants encombrés comme morts. L’invasion mentale vire en assaut contre le monde, à l’enserrer d’un nœud de mots, un bloc qui ne pèse qu’une seconde. Ils instruisent un éternel procès où leur corps fendu persiste, accusateur.

SANS SUITE XXV

 

Errance mentale, significations embourbées pour trois fois rien, s’arraisonnant en butant, poussant des charriots en déroute, labeur insensé sans fin. Un drapeau planté seul sur un terrain désert, souffler dessus, espoir d’autant plus qu’il n’y a rien d’autres, une grue dans le désert qui ressemble à la carcasse d’un rêve de défoncé.

Dire si facilement n’importe quoi et se retrouver à danser, dans les bras un singe sans patte.

Grande élucubration de porcelaine qui tombe toute seule au moindre éclat de rire.

Le conservateur, pitoyable surhomme énervé, par pleine lune jette hors de son tamis de grosses pierres molles à la nuit amie.

En plus l’amnésique dormait et barrait toute la bouche du puits.

Les jours qui restaient ont brutalement fini de se cumuler.

Les lendemains de plus en plus difficiles à faire disparaître.

Ce visage sidéré, qui plonge, ce corps qui s’enfonce, auquel je n’étais jamais arrivé à donner un nom est maintenant oublié.

bernard-plossu

le vague la fièvre la providence et autres puretés

 

« Si nous prenions l’habitude de regarder par-delà le contenu spécifique des idéologies et des doctrines, nous verrions que, se réclamer de telle d’entre elles plutôt que de telle autre, n’implique nullement quelque dépense de sagacité. Ceux qui adhèrent à un parti croient se distinguer de ceux qui en suivent un autre, alors que tous, dès l’instant qu’ils choisissent, se rejoignent en profondeur, participent d’une même nature et se différencient seulement en apparence, par le masque qu’ils assument. C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité. Pour notre malheur, choix, prise de position est une fatalité à laquelle personne n’échappe ; chacun de nous doit opter pour une non-réalité, pour une erreur, en convaincus de force que nous sommes, en malades, en fiévreux : nos assentiments, nos adhésions sont autant de symptômes alarmants. Quiconque se confond avec quoi que ce soit fait preuve de dispositions morbides : point de salut ni de santé hors de l’être pur, aussi pur que le vide. Mais revenons à la Providence, à un sujet à peine moins vague… Veut-on savoir jusqu’où une époque a été frappée, et quelles furent les dimensions du désastre dont elle eut à pâtir ? Que l’on mesure l’acharnement que les croyants y déployèrent pour justifier les desseins, le programme et la conduite de la divinité. Rien d’étonnant que l’oeuvre capitale de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, soit une variation sur le thème du gouvernement temporel de la Providence : ne vivait-il pas en un temps où, pour faire discerner aux contemporains les effets de la bonté divine, il fallait les ressources conjuguées du sophisme, de la foi et de l’illusion ? Au Ve siècle, dans la Gaule ravagée par les invasions barbares, Salvien, en écrivant « De Gubernatione Dei », s’était, lui aussi, évertué à une tâche semblable : combat désespéré contre l’évidence, mission sans objet, effort intellectuel à base d’hallucination… La justification de la Providence, c’est le donquichottisme de la théologie. »

E. M. Cioran, Essai sur la pensée réactionnaire, éditions Fata Morgana, 1977  –  Joseph de Maistre – Textes choisis et presentés par E. M. Cioran  ( ICI en ligne )

mister-peanut

beau fixe

 

Lights in the Darkness via NASA
Particules énergétiques solaires brisées par le champ magnétique terrestre- NASA –  (Agrandir la photo!)

« Je ne veux plus rien du tout,  je veux commencer à jouer »

Günter Eich, le 16 déc. 1972, sur son lit de mort.