luxury problems

Il est néanmoins vrai qu’un homme qui cherche une belle fille a souvent tendance à se persuader, l’espace d’un moment que Dieu existe…

Tropiques, Clément Rosset, p 24                

&

Andy Stott – Luxury Problems

il a enfin découvert la forme de ses fesses, s’est réveillé de son état méditatif; le cercle original et les courbes de lumières les a déshabillées. le fantasme sorti, réalisé, comprime le voyeur. qui n’avait d’yeux que pour ses lèvres et son battement de paupière, elle qui avait choisi de ne pas parler. la lune drapait sa nudité. les pieds s’enfonçaient dans la mousse. le ciel descendait le long du lierre laiteux. sous l’arbre les corbeaux murmuraient, décillés.

cloaque

Mon grand-père avait bien vu le monde : comme un cloaque où les formes les plus belles et les plus compliquées se développent quand on y plonge le regard suffisamment longtemps, quand l’œil s’abandonne à la persévérance de ces visions microscopiques. Le cloaque tenait prêtes les beautés de la nature pour un regard perçant, un regard révolutionnaire. Mais cela restait un cloaque. Et celui qui y plonge longtemps son regard, y plonge son regard durant des décennies, se fatigue et meurt et/ou s’y précipite la tête la première.
 Thomas Bernhard, Le froid, Récits 1971-1982, p. 311

limites de l’os

Wilhelm Brasse, dit « le photographe d’Auschwitz » est mort le 23 octobre 2012 à l’âge de 95 ans à Zywiec, lieu de sa naissance. Pour survivre, garder la vie sauve, il accepta de photographier près de 50 000 détenus entre 1940 et 1943. Le délire technique et documentaliste nazi pré-écrit à la tronçonneuse le chemin de croix qui se retourne en fac-similé, fiévreusement branche les néons de l’horizon neuf : les boules de cristal tintinnabulent, les pendus se  balancent au nœud coulant de l’origine, les pierres de fondation sont indéboulonnables, preuves et sacralité en self-service : l’inflation contemporaine de l’info-com’, des rapports de suivi et des réunions en portent la marque ; centres de tri du réel selon une hystérie de la représentation, où dès lors le temps neutralisé, débarrassé de ses scories, du malheur de la répétition, appartient au chef d’orchestre : en sortant de sa loge il éteint la dernière lumière du spectacle, et se réveille à midi en traînant des cadavres.
« J’ai dû faire de gros plans. Le Dr Josef Mengele me disait de prendre des photos de telle sorte que l’os de la mâchoire entière soit visible, je devais en faire de gros plans. J’ai fait les gros plans à la lumière dure, on pouvait voir à l’os », dit Brasse. « Plus tard, mon patron m’a appelé, et il a exprimé son bonheur avec les photos que j’avais prises, que je les avais prises au moment où il avait besoin d’elles ». Brasse s’essaya au sortir des camps au portrait photographique, mais ne put : « Chaque fois que je regardais dans le viseur, je voyais les jeunes filles juives. »
En 2005 le documentaire Portrecista (le portraitiste) de Ireneusz Dobrowolski, retrace sa vie.
« Ces jours-là, je lisais justement le récit de la mort de trois cent quarante juifs hollandais dans les carrières de Mauthausen. À l’arrivée du convoi, le lieutenant Ernstberger fait comprendre à Glas, un détenu politique qui est secrétaire de baraque, que selon les ordres, ils ne doivent pas rester en vie plus de six semaines.
Glas émet des réserves : condamné à trente coups de bâton, il est remplacé par un droit commun. Le lendemain, les juifs hollandais sont menés à la carrière. Au lieu de prendre les cent quarante-huit marches de pierres, ils doivent descendre par les éboulis abrupts. Tout au fond, on leur met une planche sur les épaules et, dessus, des blocs de pierres trop gros. Dès la première marche, les pierres glissent des planches et écrasent les pieds de ceux qui se pressent derrière. Chaque accident entraîne des coups. Plusieurs juifs hollandais se jettent du haut de la falaise dès le premier jour. Puis, neuf à douze personnes sautent ensemble en se tenant par la main. Les employés civils de la carrière adressent une réclamation aux SS : ils se plaignent de ce que les lambeaux de chair et de cervelle qui recouvrent les rochers ‘offrent un spectacle horrible’. Une équipe de travail nettoie les pierres avec de l’eau sous pression : désormais des détenus fonctionnaires montent la garde et toute infraction entraîne un châtiment exemplaire. On peut dire que le désir de mort est puni de mort. Et même ceux qui ne veulent pas mourir sont tués. Tous sont massacrés en trois semaines au lieu de six. » Imre Kertész, Le refus,p.46.

avion & tank

mourir vivre, oui simplement va sans dire pas le choix, ça ferait chier tout de même de partir avant d’être arrivé, à peu près à la fin (of course, surpris trop tard, surpris trop tôt), oh juste voir la fin, loin et proche, d’avoir envisagé un seuil d’inconnaissance possible, frei von Tod. Juste quand l’aiguille de la boussole oscille, ivre au pas de danse.

dévoration inassouvie

         Il faudrait chercher dans les casses des imprimeurs les caractères majuscules les plus épais et les enduire d’encre rouge afin que le plus important à dire de l’histoire des hommes sur la terre ne soit jamais omis.
         La chasse est excitante mais la guerre est passionnante. Elle rompt les limites. La guerre ouvre l’âme des hommes à un autre état psychique (un état plus ancien même qu’originaire, sans hiérarchie, sans famille, sans propreté, sans horaire). La guerre c’est l’âme de chacun en alerte, les classes d’âge devenues solidaires dans l’impatience de l’instant qui va suivre, le corps plongé dans une angoisse qui se mêle de fièvre, le temps devenu unanime dans l’événement partageable par tout un chacun dans les « nouvelles » toujours neuves, dont la nouveauté se re-nouvelle sans cesse. C’est le tocsin. C’est le réveil en sursaut, les heures devenues substantielles, l’Histoire devenue signifiante. Dans la guerre chaque jour est non seulement narrable, mais chaque jour devient narrateur. L’expérience qui y assaille est du « à dire » qui ne cesse d’aller, de « une » en « une », de première page en première page, jour après jour, journal après journal, d’événement en événement, de vague en vague, de surgissement en surgissement. « À dire » en latin se dit legendum. Ce sont la chasse et la guerre qui fondent le « à dire » du langage et projettent le temps en légende. Chaque langue nationale est pourvue par la guerre de sa légende. C’est ce qu’on nomme l’histoire des peuples où chacun d’entre eux n’écrit qu’une histoire mensongère dans « sa » langue. Et cette histoire générique, sous les histoires des différents peuples, est toujours une histoire de guerre interhumaine qui prend la forme d’un récit de chasse animale. C’est un conte régressif. Mourir à la guerre est la mort « culturelle » par excellence. La première figuration humaine est un chasseur qui meurt. À partir du néolithique la guerre fonde le temps social. Le sacrifice considérable des mâles qu’elle consent désigne les époques dans les siècles et date les ères nouvelles dans les millénaires. Il faut boucher les oreilles devant les invectives hypocrites que les hommes ont parfois adressées contre la guerre ; les hommes n’ont pas subi la guerre ; ils l’ont inventée ; et les hommes ont inventé la guerre parce qu’ils l’aimaient ; parce qu’ils aimaient cet état d’exception s’étendant à tout l’espace ; parce qu’ils aimaient ce temps soudain en rupture ; parce qu’ils adoraient cette extase temporelle ; cette force répandue, renforcée, renforçante, ruisselante, colorée, excitée, excitante, passionnante, vivifiante. La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse.
                      P. Quignard, Les désarçonnés, Chapitre LXVI, La guerre
dans l’ennui des maîtres

attendre de sortir

L’odeur âcre des cendres froides, les nappes chaudes de la machine qui essore, entre deux rayons de soleil qui coupent la pièce en deux, la pendule et les verres à trinquer, où l’après midi d’un pas lourd lent traîne dans la soirée, les mots qui avaient voulu dire mais qui n’y sont plus, les souvenirs qui pointent leur bout du nez aux fenêtres, qui claquent la porte, qui broient le noir, la nuit vient, demain nous verrons, s’il y a après le repas de quoi nourrir le cochon. (Blog photos Nadia Sablin)