black refraction

la mort trace une égalité parfaite entre les vivants qui, dans la précipitation d’oublier, dans la liberté invivable, préparent la guerre. les bêtes préfèrent mourir seules.

somnolence générale, triste, avec des bras trop courts. l’air, qu’on imagine dans l’autre pièce, reçoit des mains tombées dans le noir, où pas moyen de se laisser faire, on se guide de la main en évitant les objets. le sable déborde, tombe en filet. les voiles des bateaux ballantes, le clignotement solitaire du phare, duquel sur l’étroite plateforme, les étoiles pénètrent le tunnel de tes yeux. mais est-ce bien important ce que leur crâne recèlerait, ce petit maître des mers, grand veuf des sirènes.

un bain dilatant cette fois, sans savon, les propriétés se multiplient et attendent un repos complexe, les plus simples choses dans une mémoire du noir et de pulsations étincelantes, sans vitesse. des yeux sortis de mollusques à antennes, peaux froides, te regardent, que tu aimes, continuer le sort.

inséparable fantôme

La vie privée de joie persévère à croire au bonheur dont le reflet et la disparition s’entremettent, le bonheur pourrait avoir n’importe quel prix, subsume qui peut la vie. Le souvenir long et phantasmé de la joie a pour contentement jour après jour de couvrir la réalité amère répétitive de plans, de résurgences supposées, dépliées en formules, vouées, qu’importe, à l’échec, il s’agit de préserver le pas d’avance gagné. À cheval sur un organisme quelconque, étaler sa peau, parler à nos amulettes déforcées, bibelotées, notre attente confiante a pour elle tout son temps. De loin notre héroïsme attise le buisson ardent de la mémoire et avale toutes les ombres. Nous travaillons pour le passé, y cherchant une silhouette, pour ne pas tomber, la promesse est renouvelée, une fois encore toutes les disgrâces sont effacées, nous creusons des galeries plein ciel, l’origine dont nous nous serions émancipés se répète. La promesse est une figure de voltige.

Mika Vainio & Joachim Nordwall « Cérémonie d’alliage », musique à chenilles d’acier & boue et tête un peu lourde penchée, juste ce qu’il faut de lumière, oui, entrez silence;

 

glacé

Sortie d’été trempée des pluies. Ponts à la dérive. Le géomètre des saisons redistribue les déclivités, l’hiver remonte aux sommets, veine et creuse l’espace, des pluies lentes soulèvent des noyés, la neige s’élève. Tête renversée l’automne déplume et fait son lit, cuit à feu doux le sang des proches hibernations, saupoudre de mousses les os blanchis par l’océan. Les volcans rêvent dans les glaciers. Les boîtes de nuit préparent des bûchers.

d’un point l’autre

l'habitus du fauteuilJe lis sans lire, fastidieux je feins, sans être là, je regarde derrière en haut à l’emporte-pièce une moitié de ligne parmi deux ou trois d’écriture, trop longues, trop étendues, je saute. Sur la page c’est trop lent, un vrai brouillard à plat, bien dense, un paysage déçu, où trop tard je suis perdu. Nez orgueilleux dans le guidon je fonce derrière, au-dessus, dessous, tourne en rond près du fauteuil qui a disparu du salon. À même hauteur que ce brouillard, à tâtons je prends la porte et m’en encombre, ni dedans ni dehors.

Nous pourrions errer tout autant à l’autre bout du monde, la tête aussi vide, la fenêtre ouverte. De vieilles dentelles la lumière se découpe aux courants d’ombres que les cloches suspendent, où des voix hallucinent, feutrées, dans la poussière d’un ciel immobile. Par ici reconnaissable quelqu’un ou quelque chose qui t’appelle, te rappelle, une rue, des portes des ponts à traverser, des machines connues, des manières de, des façons de se rendre invisible, de se faire signe de loin en loin. Loin là-bas, tu apprendrais trop tard, acculé, désarticulé, hésitant sur le quai tu prendrais même la direction inverse, croyant revenir, sait-on jamais, une dernière carte, tourbillon, la vie au jour le jour, la nuit à la nuit.

Nous répétions, arpentions, vieillissant, les maisons rasées de l’enfance, une casquette de bois sur la tête. Du smog, des valises percées. Des quais, un train, une station ratée.

l’aéroport est une grotte à ciel ouvert

Il serait facile, souhaitable, que les aéroports puissent disparaitre d’une seconde à l’autre. Que faire alors des milliers d’avions embouteillés, collés aux pistes, et des tours désertées, du ciel désolé? Des musées relanceraient les horloges et les messages, traceraient des couloirs de circulation au milieu des herbes du temps passé avec entrées sur des serres, des parcs ethnicisés, des répliques à dormir, des trappes à souvenirs, des musées en live permanents. Avec des forêts aux lisières labyrinthes, repoussant les cités dortoirs, aperçues au détour d’un regard, accoudées à des hameaux dévastés. Les voyages, enfin, se feraient sur place, des tenues de trekking assouviraient la marche nulle des désœuvrés. L’aube s’y lèverait entre chien et loup pour s’éterniser de telle sorte qu’après quelques pas, quelques jours, s’asseoir serait d’évidence l’unique façon de s’élever (fini les longs sommeils au-dessus de la mer journaux bavant sur les genoux) ; l’ouïe alors se ferait plus fine, l’aérogare s’emplirait de silence dans l’horizon arrêté, aux dimensions vivantes, dilatant les pupilles, explorant le plus ou moins proche coin d’ombre d’où sortir d’où voir (c’est pareil), une lumière.

L’aéroport, géométrie vue du ciel, serait ramené à une boîte, un coffre, où les incessants atterrissages et décollages, trouveraient une résolution. À pied, à perte de vue, le soir venu, une porte d’accueil, offrant aux endormis, aux indécrottables nostalgiques les traînées blanches rectilignes sur l’oreiller du coffre à voyage.

piège

Avantage au capitalisme qu’il y ait encore un peu de reste sur l’île de l’illusion, dans l’attente pleine de bonheur de la finale, du dernier feux d’artifice. Dans la même merde accusant l’autre de nous devancer. Le monstre grossit comme un Zeppelin en même temps que le désert où le vent se renforce, nous tendons au miracle ! Quand la mer était l’appartenance des dieux, elle inventait, selon les effets du destin, la fatalité et la force de l’irrationnel que d’un miroir on croyait lire, amadouer, honorer. On crucifiait des marins, le miroir faisait moins peur. On craignait de quel coté qui du mal ou du bien nous prenait. Plus démunis, plus éparpillés, alors plus expéditifs – le choix d’un dieu rendait méthodique, plus moral, laborieux, donc impitoyable. On allait à l’église le dimanche, le monde était-il plus vaste, on écoutait une langue figée de n’avoir pas de sol, une tête vide erre dans les grillages des souterrains, des voix si douces et leur haine froide.

Will McBride, Berlin , 1956