« Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d’habitants de notre vieille Europe, la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre dans des conditions particulièrement meurtrières (j’appartenais à un de ces régiments que les états-majors sacrifient froidement à l’avance et dont, en huit jours, il n’est pratiquement rien resté), j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement, je me suis évadé, j’ai été gravement malade, plusieurs fois au bord de la mort, violente ou naturelle, j’ai côtoyé les gens les plus divers, aussi bien des prêtres que des incendiaires d’églises, de paisibles bourgeois que des anarchistes, des philosophes que des illettrés, j’ai partagé mon pain avec des truands, enfin j’ai voyagé un peu partout dans le monde … et cependant, je n’ai jamais encore, à soixante-douze ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n’est, comme l’a dit, je crois, Barthes après Shakespeare, que « si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien – sauf qu’il est. » Claude Simon — Discours de Stockholm.
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Le photographe britannique Tim Hetherington et le cinéaste et photographe américain Chris Hondros ont été tués en avril 2011 alors qu’ils couvraient le conflit en Libye. Hetherington, laisse ce journal-vidéo, « Diary », réalisé quelques mois auparavant.
« De tout temps le bruit court ou encore mieux l’idée a cours qu’il existe une issue. Ceux qui n’y croient plus ne sont pas à l’abri d’y croire de nouveau conformément à la notion qui veut tant qu’elle dure qu’ici tout se meure mais d’une mort si graduelle et pour tout dire si fluctuante qu’elle échapperait même à un visiteur. Sur la nature de l’issue et sur son emplacement deux avis principaux divisent sans les opposer tous ceux restés fidèles à cette vieille croyance. Pour les uns il ne peut s’agir que d’un passage dérobé prenant naissance dans un des tunnels et menant comme dit le poète aux asiles de la nature. Les autres rêvent d’une trappe dissimulée au centre du plafond donnant accès à une cheminée au bout de laquelle brilleraient encore le soleil et les autres étoiles. Les revirements sont fréquents dans les deux sens si bien qu’un tel qui à un moment donné ne jurait que par le tunnel peut très bien dans le moment qui suit ne jurer que par la trappe et un moment plus tard se donner tort de nouveau. Ceci dit on n’en est pas moins certain que de ces deux partis le premier se dégarnit au profit du second. Mais de façon si lente et si peu suivie et bien entendu avec si peu de répercussion sur le comportement des uns et des autres que pour s’en apercevoir il faut être dans le secret des dieux. » S. Beckett, Le Dépeupleur
– Bruno, si un jour tu pouvais écrire tout ça… Pas pour moi, tu comprends, qu’est-ce que ça peut me faire à moi. Mais ça doit être beau, je sens que ça doit être beau. J’étais en train de dire que dès que j’ai commencé à jouer, tout môme, je me suis aperçu que le temps changeait. J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire ». Mais je ne m’abstrais pas, moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur: tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis ? » J. Cortazar, Les armes secrètes, Gallimard, 1963, p. 170-171.
j’avais oublié l’essence, depuis le temps qu’on me l’a dit je me le suis dit aussi — comme finalement il se faisait tard, j’allais abandonner l’engin comme les autres.
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« Tout se déroulait et s’écoulait au même rythme. Une brume légère, une espérance enveloppaient tout. La connaissance des hommes allait de soi. En un clin d’œil, chacun savait à peu près tout de l’autre, mais la vie intérieure restait un secret. L’âme se métamorphose sans cesse. […] Je voulais parler à quelqu’un mais n’en trouvai pas le temps; je souhaitais avoir un repère solide, ne le découvris pas. Au beau milieu de l’incessante progression, j’avais envie de me tenir immobile. Le foisonnement et la rapidité étaient trop foisonnants et trop rapides. Chacun se dérobait à chacun. C’était comme un flux qui s’en allait comme s’il se dissipait, qui venait machinalement et disparaissait de même. Tout était irréel, moi aussi »
Robert Walser, « La rue », Retour dans la neige, Genève, Zoé, 1999, p. 120.
« Unheimlich quand les mères vacillent, elles qui sont seules à se tenir encore entre nous et la dissolution » – écrit Freud dans une lettre à Wilhelm Fliess (3 juillet 1899).
« Unheimlich quand les mères vacillent, elles qui sont seules à se tenir encore entre nous et la dissolution », écrit Freud dans une lettre à Wilhelm Fliess (3 juillet 1899).« Unheimlich quand les mères vacillent, elles qui sont seules à se tenir encore entre nous et la dissolution », écrit Freud dans une lettre à Wilhelm Fliess (3 juillet 1899).s
Par une nuit de soleil éclatant. Je suis dans la forêt touffue et regarde ma maison aux murs couleur de brume. Comme si j’étais mort récemment et que je la regardais sous un angle nouveau.
Elle est là depuis plus de quatre-vingts été déjà. Son bois est imprégné de quatre couches de joie et trois couches de douleurs. Quand celui qui l’a habitée meurt, on repeint la maison. Le mort la peint lui-même, sans pinceau, du dedans.
De l’autre côté, il y a un terrain découvert. Un ancien jardin, aujourd’hui à l’abandon. Des brisants immobiles d’herbes folles, des pagodes d’herbes folles, un texte qui jaillit, des Upanishad d’herbes folles, une flotte viking, des têtes de dragons, des lances, un empire d’herbes folles !
Au-dessus du jardin abandonné voltige l’ombre d’un boomerang, lancé encore et encore. Il est relié à quelqu’un qui a vécu dans la maison, bien avant mon époque. Presque un enfant. Une impulsion en émane, une pensée, une résolution : « créer… dessiner… » pour pouvoir échapper à son destin.
La maison ressemble à un dessin d’enfant. Une candeur intérimaire, apparue parce que quelqu’un s’est bien trop tôt défait du mandat de l’enfance. Ouvrez la porte et entrez ! Ici, dans la maison, l’agitation règne sous le toit et la paix dans les murs. Le tableau d’un peintre amateur est accroché au-dessus du lit : il représente un bateau de dix-sept voiles, des crêtes de vagues qui moussent et un vent que le cadre doré ne parvient pas à contenir.
C’est toujours aussi tôt ici, c’est avant la croisée des chemins, avant les décisions irrévocables. Merci pour cette vie ! Je manque pourtant d’alternatives. Toutes mes esquisses veulent devenir réalité.
Au loin, sur l’eau, un moteur étire l’horizon de cette nuit d’été. La douleur et la joie se dilatent ensemble, sous le verre grossissant de la rosée. En fait nous ne savons pas, mais nous pressentons qu’il existe un bateau jumeau de notre vie, qui suit un tout autre cours. Alors que le soleil flambe derrière les îles.
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Tomas Tranströmer ( in La place sauvage- Det vilda torget – trad. J. Dupin )
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It is night with glaring sunshine. I stand in the woods and look towards my house with its misty blue walls. As though I were recently dead and saw the house from a new angle.
It has stood for more than eighty summers. Its timber has been impregnated, four times with joy and three times with sorrow. When someone who has lived in the house dies it is repainted. The dead person paints it himself, without a brush, from the inside.
On the other side is open terrain. Formerly a garden, now wilderness. A still surf of weed, pagodas of weed, an unfurling body of text, Upanishades of weed, a Viking fleet of weed, dragon heads, lances, an empire of weed.
Above the overgrown garden flutters the shadow of a boomerang, thrown again and again. It is related to someone who lived in the house long before my time. Almost a child. An impulse issues from him, a thought, a thought of will: “create. . .draw. ..” In order to escape his destiny in time.
The house resembles a child’s drawing. A deputizing childishness which grew forth because someone prematurely renounced the charge of being a child. Open the doors, enter! Inside unrest dwells in the ceiling and peace in the walls. Above the bed there hangs an amateur painting representing a ship with seventeen sails, rough sea and a wind which the gilded frame cannot subdue.
It is always so early in here, it is before the crossroads, before the irrevocable choices. I am grateful for this life! And yet I miss the alternatives. All sketches wish to be real.
A motor far out on the water extends the horizon of the summer night. Both joy and sorrow swell in the magnifying glass of the dew. We do not actually know it, but we sense it: our life has a sister vessel which plies an entirely different route. While the sun burns behind the islands.