caserne du management

« Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est-ce parce que nous avons du monde ? »  Ailleurs et autrement, Annie Le Brun, Arcades/ Gallimard, 2011.
-Début du film « Dominium Mundi » ( « Propriété du Monde » ou   « Seigneurie sur le Monde » ).
L’« anonymat des voix qui parlent et la mise au silence des voix qui parlent sont au programme de tous les systèmes » . P. Legendre. L’empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels, p. 120,  Fayard, 
« Il m’arrive de définir les institutions comme le lieu où tout le monde vient pour s’y mentir à l’aise. Cela n’est ni de l’humour ni une mince formule. Tous les systèmes d’institutions sont construits sur cette certitude : ça ment ». Cf. Leçon II.  Ibid. p. 203.

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          Les nouvelles servitudes volontaires, Annie Lebrun.
                  « Il canto sospeso » di Luigi Nono. Claudio Abbado, 1956.

une lourdeur le lestait

« Je regardais le ciel quand je vis un nuage transparent, très particulier – une lourdeur le lestait. » Kenzaburô Ôé.

Fukushima – Focus sur le réacteur n° 4

Mitsuhei Murata, ex-ambassadeur du Japon en Suisse et au Sénégal, annonce une possible fin des temps. 

S’exprimant lors d’une audience publique de la commission budgétaire de la Chambre des Conseillers, le 22 Mars dernier, Murata avertit que « si le bâtiment endommagé de l’unité 4 – avec 1.535 barres de combustible usé suspendues dans la piscine à 30 mètres au-dessus du sol – s’effondre, non seulement il provoquera un arrêt des six autres réacteurs, mais affectera aussi la piscine de combustible usé contenant 6,375 commune barres de combustible, situé à quelque 50 mètres du réacteur n°4. »

Des deux côtés, les barres ne sont pas protégées d’une enceinte de confinement (…) Ce serait une catastrophe mondiale comme nous n’en avons jamais connu (…) responsabilité incommensurable du Japon à l’égard du reste du monde. Une telle catastrophe durerait des siècles. Le nombre total des barres de combustible irradié sur le site de Fukushima Daiichi est de 11 421 (à l’exclusion des tiges dans la cuve sous pression).

Matsumura s’est adressé à Robert Alvarez, spécialiste du désarmement nucléaire à l’Institute for Policy Studies de Washington, ancien conseiller énergétique de l’administration Clinton et d’industriels (Areva, EDF) pour réfléchir au moyen d’éviter la catastrophe. Il rapporte les points suivants ; (…) Contenir le rayonnement de l’installation paralysée ne sera pas un mince exploit. Le combustible irradié ne peut être simplement soulevé dans les airs par une grue comme s’il s’agissait d’une routine. Afin de s’assurer contre le risque d’une exposition sévère aux rayonnements, ou d’incendies et d’explosions possibles, il doit être transféré en tout temps dans de l’eau et placé des structures fortement blindées en fûts secs (…) Les 11,138 assemblages de combustibles usés stockés sur l’usine de Fukushima contiennent  » 134 millions de curies de césium-137 – soit environ 85 fois le montant de Cs-137 de l’accident de Tchernobyl (estimation du « Conseil national américain sur la radioprotection »).

« Il est important pour le public comprennent que les réacteurs qui ont été exploités pendant décennies, tels ceux du site de Fukushima-Dai-chi, ont généré quelques-unes des plus grandes concentrations de radioactivité sur la planète » (…) ce serait sur l’échelle des catastrophes un événement difficilement descriptible (…) 85 fois plus de césium 137 que Tchernobyl a  libéré, qui détruirait l’environnement mondial et notre civilisation. Ce n’est pas sorcier, ça dépasse le débat pugilistique sur le plus ou moins de centrales nucléaires. Il s’agit d’une question de survie de l’humanité.

Akio Matsumura a envoyé une missive au secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon. « Il n’est pas exagéré de dire que le sort du Japon et le monde entier dépend de réacteur N ° 4. Ceci est confirmé par les experts les plus fiables, comme le Dr Arnie Gundersen ou Dr Fumiaki Koide, (…) « Le monde est  si fragile et vulnérable. Le rôle de l’Organisation des Nations Unies est de plus en plus vitale. Je vous souhaite la meilleure des chances dans votre noble mission (…) J’ai écrit aujourd’hui au premier ministre Noda. Je lui ai demandé de prendre en compte l’initiative de mobiliser la sagesse des humains vers la sortie du problème du réacteur n°4, en prenant pleinement en compte l’avis d’une  »équipe d’évaluation indépendante ».

Ban Ki-Moon au pli des lèvres de Joconde Bouddhique n’a pour l’heure pas levé le petit doigt. Reste t-il le temps de faire autre chose que colmater des fissures, arroser les poussées de fièvre intermittentes du corium, étancher les sols, baratiner sur la crise?

 La Corée inquiète, concentre toute l’attention. La Corée du Nord déterminée à lancer une fusée, blanche, « Unha-3 » ou « Voie lactée » entre le 12 et le 16 avril, le 15 étant la date de célébrations du centième anniversaire de la naissance du président Kim Il-sung. Porteuse d’un satellite d’observation terrestre, Kwangmyongsong-3 « Etoile brillante ». La technologie des deux premiers étages de la fusée est identique à celle d’un missile Taepodong-2 d’une portée de 6 700 km.

La Corée du Sud et le Japon ont déployé des unités de leur marine équipées de missiles SM-3 pour intercepter la fusée si elle traverse leurs espaces aériens. « Ce serait la première fois dans l’histoire spatiale qu’une fusée serait victime d’une agression dans l’espace ».

M. Jang Myong-jin, Directeur du centre spatial: « Même si nous avons faim, nous devons poursuivre notre développement technologique sinon nous allons devenir le pays le plus sous-développé du monde ». Sous les satellites le froid, les enfants ont froid et faim, leurs pères n’ont rien de fanatique, mais terriblement appliqués, surveillés, le travail est rare. Le trésor enfonce l’épave.

Sur l’écran radar Tepco met son garrot, Kim Il-sung retient son souffle, le communisme sera poussière de l’éternel. L’activité sismique au Japon depuis un an a été multipliée par cinq et a modifié les fonds marins.

Le mensonge de Fukushima – ZDF – 07.03.2012

 

vieux animaux

Luxe, la photo est le luxe. Une façon de perdre son temps en petits cailloux blancs, de se leurrer de la fumée de terre en lisière. Petite revanche sur ceux qui arrivent, haletants, pris comme des mouches au ruban de glue dont la bouche clame les nouvelles du monde, un miroir qu’on aimerait brisé, soucis d’encore se déplacer on garderait le cadre, pour l’oublier un peu.

Consolation des raccourcis qui ne mènent nulle part. Faire plusieurs choses à la fois. Écouter Paul Jorion – Le temps qu’il fait, regarder les photos d’Isa Leshko, écouter  « Music promenade » (1964/1969) de Luc Ferrari, boire un verre, fumer, caresser le chat, oublier que je devrais être au travail.

À une époque déjà loin de l’enfance orpailleuse j’ai passé beaucoup de temps dans la forêt à chercher des crânes, qui m’arrêtent encore, sur les étagères un peu partout dans la maison. Des générations, des siècles, des millénaires des squelettes. Deviennent nobles les fossiles, à coté desquels les vaches sont couchées, ruminantes, s’échauffent, crounissent d’aise (rêves des grande migrations). Au légendaire ennui animal affleurent sans âme ni queue ni tête les fossiles saillants polis par le vent les eaux les passages animaux. Les exceptions à cet ennui sont légions bien que rares pour les animaux domestiqués, de compagnie, de spectacles zoologiques sous chapiteau grille ou réserves de safari, et véritablement exceptionnelles pour les cobayes que nous devenons tous, à défaut d’exister. Les cailloux les fossiles tintinnabulent dans la bouche. Les yeux de mon chat sont des pépites d’une pierre variable. L’ennui y est rare ou plutôt fourré dans le corps dont les siestes répétées le sauve de l’urgence. Le somme acquis l’ennui se dissipe, sans jamais savoir ce qui glisse du somme et quand le somme va l’ensevelir (la vie n’a que fiche des destins). Les animaux, forts peu discrets (quoiqu’anges à nos cotés) quand tous ensemble s’immobilisent, écoutent un drôle de silence quand on a lu et oublié, un jour celui d’éclipse de soleil. Peut-être que ça ressemble à une fleur blanche de nuit, à un dessert parleur. Leur acuité sensorielle et corporelle aux événements et catastrophes naturels servent de droit aux maîtres du langage d’aller y lire aux tripes le sang et l’or de l’avenir, dit-on. On fera, dira, tout des animaux. Peut-être que l’idée de dieu est l’idée d’y échapper. De mon jardin j’entends les animaux animer les conversations. J’ai la malchance d’avoir vu peu à peu ce qui était un champ devenir le zoo de nos jeunes voisins, deux puis trois puis sept chèvres et un mouton, puis deux cochons, des poules un peu paumées, deux chiens Shar-peï auxquels répond, de l’autre coté du grillage, d’un autre jardin, où vient d’être planté un âne plastique, une ribambelle de nains de jardins aux couleurs pétantes : de la causerie entre voisins j’apprends qu’un nouveau lapin, le sixième a été rejeté de l’aire pleine de cratères des primos lapins arrivants, et, qu’en attendant, pour « qu’il s’y fasse » dans un clapier enfermé, il grossit. « Non mais! ils l’ont attaqué, il a été attaqué ! » (…) « ah ouais c’est comme ça… ils savent les animaux ». Je relis A. Porchia: « Les choses ne sont pas ce qu’elles sont car si elles étaient ce qu’elles sont elles seraient toujours ce qu’elles sont ».

 

entracte élection

« Nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons ni ne le désirons ni ne le poursuivons pas parce que nous jugeons qu’il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu’il est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons. » Spinoza, Ethique, III
Les hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont determinés. L’idée de leur liberté, c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Car ils disent que les actions humaines dépendent de la volonté, mais ce sont des mots qui ne correspondent à aucune idée. Ce qu’est, en effet, la volonté, et comment elle meut le corps, tous l’ignorent ; et ceux qui se vantent de la savoir et se représentent un siège et une demeure de l’âme excitent d’ordinaire le rire et le dégoût. »
Éthique II, Scolie de la proposition 35

Quai d’acclimatation

« Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance ; il faut faire abstraction de tout respect et de toute moralité, de ce qu’on nomme sentiment, si l’on veut bien le comprendre ; on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme ». Hegel, Leçons sur la Philosophie de l’Histoire, Tome XI, p. 137.
En se laissant aller à nommer sérendipité ce qu’on rencontre, il y a des nœuds, des creux impensables qui cognent. Rhétorique – cette selle de bien aise dont l’âne albinos est chargé, l’âne qui de notre malade compagnie au lourd flingue à la main, rehausse de justesse notre stature pour la galerie des nôtres. C’est de carton et de papier mâché, c’est prêt, tournez manège, feu à volonté.  Faisant en sorte que ça passe, d’esbroufe ici et de là, répétant une chose sans y croire, un sourire tenant lieu de masque, mendicité de connivence, ou, en suspend au milieu de la phrase, la tête ailleurs, autres soupirs bienvenus, la gorge resserrée par la fumée, un éclat de rire pour rien, des fixations derrière le rideau sur on ne sait quelle affaire passée, soudain incontournable, pour s’échouer de fatigue, lâcher les rames de la barque aux lamentations plaintives, sourdes. Tournant le dos, par orgueil et colère muette, les feux las laissant croire une autre taverne, rêver à voir brouter l’âne qui conduit, sans oublier le coup de dents aux bleus pâturages du diable.
Un filet de « régime céleste » au pas d’une porte, passée en rampant, là se relever à la fenêtre, surprendre un vagabond sauter d’un arbre. Des hauteurs souffle une brise tiède.
L’âge ne laisse plus trop de temps, la pluie, la chaleur des bureaux, l’électrostatique, l’hygiène du corps laisse à désirer, réaliser qu’il n’y a rien à faire, sinon lire la pochette surprise dont sortirait l’image de ton monde afin d’y balader sans filet tes inepties. Les traces d’un chien dans la neige suffisent, à travers les buissons bas, malingres, les rochers, les ronces molles, les arbres malades, des piquets flanchent, les branches de lisière cassent, des ombres impassibles se dérobent, blanchissent, on passe un champ, on arrive à une gare. Derrière les voix se sont éteintes, le froid le vent le quai, le ciel est pâle. On aimerait entendre déjà la mer, on en est loin, quoique, chut… l’autre coté de la balance, par lames, haleines, silences. On a laissé d’impatience une gare sans train et attrapé un train qui ne s’arrête pas, nous n’avions pas de but, mais quand même, « Plus tu avances, plus tu sais qu’il n’y a rien à en tirer, mais plus tu es obligé d’en faire ». Juché sur cet aquarium de voyage j’attends que les vagues reposent quelques odeurs, ramènent quelques bateaux à prendre. Ce n’est pas tout, comment pourrait-on attendre, puisqu’il faut s’arrêter, encore une fois sans rien faire ? une fois saoulés les cents pas finissent bien par se ressembler.
Le banc se passe vraiment des hommes, des épuisés, par tous les raccourcis qui ne mènent nulle part. S’il avait fallu, ou s’il avait dû attendre un train, pour une vie qui aurait été toute sa vie, il aurait préféré prendre le chemin de retour à l’enfance, en guettant le passage de quelqu’un. L’avantage du premier, de l’interminable attente sur le quai, c’était de n’être pas seul: ainsi l’attente accompagnée transformait l’irrémédiable absence de train… (À suivre).

Microgramme 117

Walser, inlassable jardinier du désert philosophique, dormant l’été, buvant au feu du regard la neige d’hiver, à la nuit décomptant plutôt que du mouton les corbeaux déteints dans les flocons des jours.
 
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 Face à son être merveilleux
ne soyons pas révérencieux,
surtout, n’en faisons aucun cas,
sinon lui-même ne s’y retrouve pas,
devient bizarre et tout grincheux,
il suffit de lui dire ; « viens-ça ! »,
et là-dessus, hop, le voilà !
Mais lui réserve-t-on caresses, chatteries,
Il devient chat qui griffe,
s’arrête et se rebiffe.
Si on le dresse avec rouerie,
Et le traite comme un toutou,
quel bonheur il affiche, tout
rond et rubicond de joie
corps et âme il déploie.
Si l’on voyait toutes ses humeurs,
on resterait frappé de stupeur.
À peine croit-on l’amour idéal,
qu’il devient supplice infernal,
bref, en gros, on peut bien penser
qu’il a du plaisir à danser,
car ce qui le distingue le mieux
remonte au temps des aïeux,
surtout ne fais jamais son éloge,
sinon, sois-en sûr, il déloge,
ne lui demande rien, il sera là, pas loin.
 
Robert Walser, l’écriture miniature, microgramme 117, P. 49 Zoé


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 » Il me plaît de comparer mes petites proses à de petites danseuses qui dansent jusqu’à ce qu’elles soient totalement usées et s’écroulent de fatigue « . 
Stray Ghost – Music for Robert Walser

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