Quai d’acclimatation

« Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance ; il faut faire abstraction de tout respect et de toute moralité, de ce qu’on nomme sentiment, si l’on veut bien le comprendre ; on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme ». Hegel, Leçons sur la Philosophie de l’Histoire, Tome XI, p. 137.
En se laissant aller à nommer sérendipité ce qu’on rencontre, il y a des nœuds, des creux impensables qui cognent. Rhétorique – cette selle de bien aise dont l’âne albinos est chargé, l’âne qui de notre malade compagnie au lourd flingue à la main, rehausse de justesse notre stature pour la galerie des nôtres. C’est de carton et de papier mâché, c’est prêt, tournez manège, feu à volonté.  Faisant en sorte que ça passe, d’esbroufe ici et de là, répétant une chose sans y croire, un sourire tenant lieu de masque, mendicité de connivence, ou, en suspend au milieu de la phrase, la tête ailleurs, autres soupirs bienvenus, la gorge resserrée par la fumée, un éclat de rire pour rien, des fixations derrière le rideau sur on ne sait quelle affaire passée, soudain incontournable, pour s’échouer de fatigue, lâcher les rames de la barque aux lamentations plaintives, sourdes. Tournant le dos, par orgueil et colère muette, les feux las laissant croire une autre taverne, rêver à voir brouter l’âne qui conduit, sans oublier le coup de dents aux bleus pâturages du diable.
Un filet de « régime céleste » au pas d’une porte, passée en rampant, là se relever à la fenêtre, surprendre un vagabond sauter d’un arbre. Des hauteurs souffle une brise tiède.
L’âge ne laisse plus trop de temps, la pluie, la chaleur des bureaux, l’électrostatique, l’hygiène du corps laisse à désirer, réaliser qu’il n’y a rien à faire, sinon lire la pochette surprise dont sortirait l’image de ton monde afin d’y balader sans filet tes inepties. Les traces d’un chien dans la neige suffisent, à travers les buissons bas, malingres, les rochers, les ronces molles, les arbres malades, des piquets flanchent, les branches de lisière cassent, des ombres impassibles se dérobent, blanchissent, on passe un champ, on arrive à une gare. Derrière les voix se sont éteintes, le froid le vent le quai, le ciel est pâle. On aimerait entendre déjà la mer, on en est loin, quoique, chut… l’autre coté de la balance, par lames, haleines, silences. On a laissé d’impatience une gare sans train et attrapé un train qui ne s’arrête pas, nous n’avions pas de but, mais quand même, « Plus tu avances, plus tu sais qu’il n’y a rien à en tirer, mais plus tu es obligé d’en faire ». Juché sur cet aquarium de voyage j’attends que les vagues reposent quelques odeurs, ramènent quelques bateaux à prendre. Ce n’est pas tout, comment pourrait-on attendre, puisqu’il faut s’arrêter, encore une fois sans rien faire ? une fois saoulés les cents pas finissent bien par se ressembler.
Le banc se passe vraiment des hommes, des épuisés, par tous les raccourcis qui ne mènent nulle part. S’il avait fallu, ou s’il avait dû attendre un train, pour une vie qui aurait été toute sa vie, il aurait préféré prendre le chemin de retour à l’enfance, en guettant le passage de quelqu’un. L’avantage du premier, de l’interminable attente sur le quai, c’était de n’être pas seul: ainsi l’attente accompagnée transformait l’irrémédiable absence de train… (À suivre).

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