se remettre de tout

« Bonne nuit, dis-je, ou plutôt adieu. À qui, ou bien à quoi disais-je adieu ?
Je ne savais trop, mais c’était ce que j’avais envie de dire à haute voix.
Adieu et bonne nuit à tous »

Antonio Tabucchi Une hallucination (Requiem. Uma Alucinação, 1991 ; trad. Isabelle Pereira, Bourgois, 1993)

transparence du temps

Et puis non… après… donc… oui… comme ça… un peu… peut-être… évidemment… comment dirais-je… comme si… si je… c’est à dire… enfin… parce que… les années étaient plus petites… futur antérieur… oui enfin donc… c’est ça le problème:

« On a construit une autoroute, rasé des pavillons, bouleversé le paysage de cette banlieue nord-est pour la rendre…aussi neutre et grise que possible. Mais sur le trajet vers l’aéroport, des plaques indicatrices bleues portent encore les noms anciens: DRANCY ou ROMAINVILLE. Et en bordure même de l’autoroute, du coté de la porte de Bagnolet, est échouée une épave qui date de ce temps-là, un hangar de bois, que l’on a oublié et sur lequel est inscrit ce nom bien visible: DUREMORD ».  In Dora Bruder -Gallimard.

« Moi, j’étais un type assez banal qui avait le goût du bonheur et des jardins à la française. Souvent des idées noires me traversaient, mais bien contre mon gré. » In Accident nocturne, p. 86 – Gallimard.

silence des clairons

« La barbarie consiste en une relation sociale organisée par un pouvoir non plus symbolique mais réel »

L’homme sans gravité, p.79. Charles Melman.

paix et sécurité

Moebius - Lovercraft

« Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions dans cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres.» Lovecraft

limite du monde

Retrouver une femme, avant la première femme, la même, pas encore — même histoire de John Clare (1793–1864) qu’on surnommait « le poète paysan du Northamptonshire », à cause de sa réclusion à l’asile de Northampton, ses dernières vingt-sept années– enfermé après qu’il eut pris congé de sa femme et de ses neuf enfants, fuyant pendant trois jours et cent vingt kilomètres, sans manger ni boire, retrouver Mary Joyce, quand on lui eut annoncé qu’elle avait disparu, la dernière fois vue il y a plus de dix ans.

Walser bien sûr, et aussi me revient « Sur le chemin des glaces » (journal-récit de W. Herzog d’une marche, d’une conjuration de vingt-deux jours de Munich à Paris, contre le sort de la mort imminente de l’historienne du cinéma Lotte Eisner : Au bout du rouleau, il s’avance dans la chambre de la malade, déclare :

« Ouvrez la fenêtre. Depuis quelques jours, je sais voler. »

John Clare ―Autobiographie : « J’aimais cette disposition à la solitude depuis mon enfance et j’avais le désir de partir à l’aventure dans des endroits où je n’étais jamais allé auparavant. Je me rappelle un incident que provoqua ce désir quand j’étais très jeune, il valut quelque anxiété à mes parents. C’était l’été et je partis le matin ramasser des fagots dans les bois mais j’eus le désir de m’aventurer à travers champs et je l’ai satisfait. J’avais souvent vu lorsque j’y allais avec les élagueurs la vaste lande appelée Emmonsales étendre ses ajoncs dorés devant mes yeux jusque vers les solitudes inconnues et mon désir m’a poussé à profiter de l’occasion pour les explorer ce matin même. Je croyais que l’horizon constituait la limite du monde et qu’une journée de marche était suffisante pour l’atteindre. Ainsi je partis le cœur plein de joie et dans l’espoir de faire des découvertes, m’attendant, quand j’arriverais au bord de l’horizon, à pouvoir regarder en bas comme si je regardais dans une immense fosse pour étudier ses secrets, de même que je croyais pouvoir regarder le ciel en regardant dans l’eau. Alors j’avançai plein d’ardeur et j’errai parmi les bruyères tout le jour jusqu’à ce que je ne reconnaisse plus rien que les fleurs, que les oiseaux sauvages eux-mêmes semblent m’oublier et que je m’imagine qu’ils étaient les habitants d’un nouveau pays ; le soleil lui-même semblait être un nouveau soleil et briller dans une partie du ciel différente. Je ne ressentais toujours pas la peur, dans ma joie de découvrir toutes ces merveilles il n’y avait pas de place pour cela. Je découvrais de nouvelles merveilles à chaque instant et marchais dans un nouveau monde en m’étonnant souvent de ce que je n’avais pas trouvé la limite de l’ancien. Au loin le ciel touchait encore la terre comme toujours et mon esprit d’enfant était rempli de perplexité. La nuit tomba tout doucement avant que j’aie pu songer que ce n’était plus le matin depuis que le papillon blanc avait pris son envol sous les buissons, que l’escargot noir se promenait sur l’herbe, que le crapaud sautait sur les traces que le lapin avait laissées l’après-midi et que les souris trottinaient et chantonnaient en poussant de petits cris stridents, pendant que le criquet chuchotait dans sa haie, l’heure où s’éveillent les esprits était proche, qui me pressa de retrouver le chemin de la maison. Je ne savais plus où aller mais le hasard me mit sur la bonne voie et quand je suis rentré dans nos champs je ne les reconnaissais plus, tout me semblait différent. »

(Robert Walser, l’écriture miniature. Éd. ZOÉ): « La chanson que chantait la petite paraissait être d’un genre tout à fait joyeux et heureux. Les notes retentissaient comme le bonheur lui-même, le jeune et innocent bonheur de vivre et d’aimer ; elles s’élançaient, comme des figures d’anges aux ailes allègres immaculées comme la neige, vers le ciel bleu, d’où elles paraissaient ensuite retomber pour mourir en souriant. Cela ressemblait à une mort de chagrin, à une mort causée peut-être par une joie trop grande, à un excès de bonheur dans l’amour et la vie, à une impossibilité de vivre à force de se représenter la vie avec trop de richesse, de beauté et de délicatesse, si bien qu’en quelque sorte l’idée subtile et débordante d’amour et de bonheur qui venait envahir l’existence avec exubérance semblait trébucher, basculer et s’effondrer sur elle-même…»

c’est là

Après avoir galéré, avoir été largué, avoir vogué, être descendu de la montagne, après avoir peigné son âne harassé du chemin insensé. D’un couvre chef blanc fringué d’un perfecto fatigué, arrivé enfin.

« Rappelons-nous aussi que jamais une idée, si souple que nous l’ayons faite, n’aura la même souplesse que les choses. Soyons donc prêts à l’abandonner pour une autre, qui serrera l’expérience de plus près encore.» Henri Bergson «La philosophie de Claude Bernard»

 «feindre pour un instant que nous ne connaissions rien (…) Me voici donc en présence d’images, au sens le plus vague que l’on puisse prendre ce mot, images perçues quand j’ouvre mes sens, inaperçues quand je les ferme. » Henri Bergson « Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit » [1896] p. 169-170.

« Un brin d’herbe ne ressemble pas plus à un autre brin d’herbe qu’un Raphaël à un Rembrandt. » Henri Bergson « Le possible et le réel » [1930], La pensée et le mouvant, p. 1343.