incroyable

Deux vérités que les hommes ne croiront généralement jamais: on n’est rien et on ne sait rien. Ajoutez-y la troisième, qui dépend pour beaucoup de la seconde: il n’y a rien à espérer après la mort. Giacomo Leopardi, le 16 Sept. 1832 (Zibaldone, Traduit de l’italien, présenté et annoté par B. Schefer, éd. Allia – en intégralité ici )

sunk

voir double

(…) c’était si terrible si l’entrée du paradis était en tout semblable à celle de la mort. aller au paradis, pensait maria de graça, c’était mourir. cette idée la laissait stupéfaite, comme si, par nature, une chose en pouvait signifier une autre.

L’Apocalypse des travailleurs, Valter Hugo Mãe (Métailié)

Da Presa di coscienza sulla natura (1977-2000) Campagna marchigiana © Archivio Mario Giacomelli, Senigallia

le frivole et l’éternel

John Divola  photographs from the series Dogs Chasing My Car in the Desert  1996-2001

En un sens, quand il s’appliquait à planter des choux, à nourrir sa chèvre et à maladroitement bricoler de branlantes étagères, ce n’était pas seulement pour le plaisir, mais aussi pour le principe ; de même, quand, collaborant à un périodique de la gauche bien-pensante, il gaspillait de façon provocante un précieux espace qui aurait dû être tout entier consacré aux graves problèmes de la lutte des classes, en dissertant de pêche à la ligne ou des moeurs du crapaud ordinaire, il ne cédait pas à une recherche gratuite d’originalité – il voulait délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique. Si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l’œil.  Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, p 35, Plon

tête comme nature morte

levé de soleil sur la place Tiananmen  Pékin. China photopres

La mémoire des machines et l’orbitale mémoire vive du net nous rappellent que nous ne sommes pas seuls, un spectre mou traverse notre matière. Pas seuls car branchés à nos prothèses, leurs précisions nous modèlent. Nous travaillons à ce que la vie intérieure soit au cœur de la machine, nous rêvons de vacances éternelles.

Comme vous regardez l’écran, il est possible de croire que vous regardez l’éternité. Vous voyez les choses qui étaient à l’intérieur de vous. Ceci est l’utérus, le site original de l’imagination. Vous ne déplacez pas vos yeux de l’écran. Vous êtes devenus invisibles. Les images vous captivent, mais tout de même vous vous assoupissez. Vous pouvez toujours voir chaque détail clairement, mais ne pouvez pas en saisir la signification. Quand un changement dans votre vie spirituelle arrive, il n’affecte que des fragments de cette surface. Vous ne serez pas distraits, ni par une autoréflexion, ni par la dernière lueur des choses maintenant perdues pour toujours. Comme vous regardez l’écran, il est possible de croire que vous regardez l’éternité. Pour un instant tout s’enchaîne. Mais alors un nouveau modèle d’ordre/désordre apparaît devant vous, toujours dans cet ordre. Vous êtes de nouveau dans un rêve, marchant sur des chemins infiniment sinueux. Et vous ne trouvez pas votre sortie du labyrinthe qui, vous en êtes convaincu, a été créé seulement pour vous.  Philip K. Dick

au jour le jour

S’il n’y a jamais eu ni concept, ni théorie, ni même forme délimitée ou fixée du fragment, c’est qu’il ne saurait en être autrement, non à cause de déterminismes historiques ou «extérieurs», mais à cause de la nature même du fragment. Ni théorie, ni concept, ni forme du fragment n’aident à penser l’exigence fragmentaire. C’est même, très exactement, cette méconnaissance, et seulement cette méconnaissance, qui peut aider à lire l’exigence fragmentaire. Cette méconnaissance n’est pas qu’une erreur elle est le mode même de la pensée qu’exige le fragmentaire: une pensée qui pressent mais qui laisse échapper, une pensée qui entrevoit mais sans peut-être les avoir jamais.

Ginette Michaud, Le fragment dans les textes de Roland Barthes, Théorie et pratique de la lecture, p. 54 (thèse de doctorat, Montréal, 1983)

chaosmos

    La chanson que chantait la petite paraissait être d’un genre tout à fait joyeux et heureux. Les notes retentissaient comme le bonheur lui-même, le jeune et innocent bonheur de vivre et d’aimer ; elles s’élançaient, comme des figures d’anges aux ailes allègres immaculées comme la neige, vers le ciel bleu, d’où elles paraissaient ensuite retomber pour mourir en souriant. Cela ressemblait à une mort de chagrin, à une mort causée peut-être par une joie trop grande, à un excès de bonheur dans l’amour et la vie, à une impossibilité de vivre à force de se représenter la vie avec trop de richesse, de beauté et de délicatesse, si bien qu’en quelque sorte l’idée subtile et débordante d’amour et de bonheur qui venait envahir l’existence avec exubérance semblait trébucher, basculer et s’effondrer sur elle-même. — Robert Walser, Seeland, La promenade, p 49, Zoé.