décollement & décollage

je sais bien mais quand même. la vérité dure, le savoir dur et véritable, et du croire-savoir au merdier du commerce, du café au journal des images qui tournent au-dessus du verre et au-dessus du comptoir, il n’y a qu’un pas entre chez toi le travail et la rue, miroir qui voyage ou s’abrite ou s’étale au trottoir

le temps passe si vite qu’on le regarde à peine, quelle raison aurait-on de le changer si on en tire les marrons, qui font des ombres de l’or, théâtre des subalternes remerciant de quoi faire et à pouvoir servir, parier sur un maître, en avoir, être de l’avenir, de l’heure d’y croire

pas de réparateur, la marque n’avons que celle-là, remplaçable mais pas réparable, sans réparation, pas regardable à part dans la vitrine toute neuve, tous les jours, plus belle fermée la nuit les lumières, c’est pour cela qu’elle marche, c’est cuit, on cherche nos billes dans les confettis des boucles de rétroaction, des trous refermés, jamais existés. croire savoir décollage décollement.

ou, ou, ou bien voir ailleurs

tati

On peut schématiquement envisager la vie en art en deux ou trois grandes étapes. Dans la première on trouve – ou on se pose – une grande question. Dans la deuxième on s’échine à y répondre. Et puis, si l’on vit assez longtemps, on atteint la troisième étape, où la grande question susnommée commence à vous ennuyer, et où il vous faut alors aller voir ailleurs. –J. M. Coetzee. Ici et maintenant. Paul Auster / J. M. Coetzee. Correspondance (2008-2011) Acte sud.

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La conscience subjective à qui la contradiction est insupportable, est confrontée à un choix désespéré. Ou bien elle doit styliser de façon harmonieuse le train du monde qui lui est contraire et, hétéronome, lui obéir contre une meilleure compréhension ; ou bien avec une fidélité opiniâtre envers sa propre détermination, elle doit se conduire comme s’il n’y avait pas de train du monde, et périr par son fait.  – Adorno, T. W., Dialectique négative, Payot p. 188

qu’un ours suffit à déjouer

Où est le paradis ? Tout proche, sans doute, et partout, mais hors de portée. Le paradis est le dehors pur : tout ce qui n’est pas nous, en tant qu’il n’est absolument pas nous, les hommes. […] Car nous sommes d’abord un dedans, une intériorité abusive. Isolés par une conscience qui se projette dans les choses et détermine un monde, une aire privilégiée où nous régnons, mais qui est celle de notre exil. […] Le paradis est fermé. En position intermédiaire entre la marionnette et le dieu, il ne nous reste qu’à poursuivre nos incertains pas de danse hors de la grâce, à nous enfermer dans nos machinations hasardeuses et brillantes qu’un ours suffit à déjouer. Nous n’avons pas vraiment de place au monde. – Roger Munier, avant-propos de Sur le théâtre de marionnettes, Paris, Éditions Traversière, 1981, p. 13-16

Sally Mann, Sempervirens ‘Stricta’, 1995. forme du paradis 09-39-10

d’une règle sans appui

Personne ne peut désirer ce qui, en fin de compte, lui porte préjudice. S’il semble que ce soit le cas – et cela semble presque toujours ainsi – pour l’homme pris isolément, cela s’explique par le fait que quelqu’un, dans cet homme, exige une chose qui sans doute est utile à ce quelqu’un, mais porte un grave préjudice à un deuxième quelqu’un, auquel on a recours pour juger le cas. Si l’homme n’avait pas attendu le jugement et s’était rangé d’emblée aux cotés du deuxième quelqu’un, le premier quelqu’un aurait cessé d’exister et avec lui l’exigence.  Kafka, oeuvres complètes III,  Pléiade Gal. p 464


Il y a deux adversaires : le premier le presse par-derrière depuis l’origine. Le deuxième l’empêche d’avancer. Il se bat avec les deux. À vrai dire le premier le soutient dans son combat avec le deuxième, car il veut le pousser en avant, et de même le deuxième le soutient contre le premier car il le refoule. Mais ce n’est ainsi qu’en théorie. Car il n’y a pas seulement que les deux adversaires, il y a encore lui-même, et qui connaît ses intentions en vérité ? Quoiqu’il en soit son rêve est de profiter d’un instant sans surveillance – il est vrai qu’il faut pour cela une nuit plus sombre qu’aucune ne fut jamais – pour se détacher du front, et en raison de son expérience de combattant, être érigé en arbitre dans le combat de ses adversaires entre eux.  Franz Kafka, Aphorismes, éd. Joseph K., 1994, p. 79. Trad. Guy Fillion

I would prefer not to

Vite, vite avant que ça disparaisse; Philippe Jaccottet dans « Surpris par la nuit » reçu par Alain Veinstein le 12 février 2001

C’est le Tout-autre que l’on cherche à saisir. Comment expliquer qu’on le cherche et ne le trouve pas, mais qu’on le cherche encore? L’illimité est le souffle qui nous anime. L’obscur est un souffle; Dieu est un souffle. On ne peut s’en emparer. La poésie est la parole que ce souffle alimente et porte, d’où son pouvoir sur nous.

Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre.

Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.

Philippe Jaccottet, La semaison

Presque rien à voir (sinon un goût pour l’effacement, et la place donnée à Baudelaire) le nonchalant surfeur de la modélisation du monde, Michel Houellebecq à Bucarest, le 01.06.2012

pause

LE PROGRAMME EN QUELQUES SIÈCLES

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;
IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;

NOUS Y SOMMES.

Armand Robin  Les Poèmes Indésirables