« Le mieux, c’est de faire semblant de comprendre. / Faire semblant de comprendre, mais en fait ne rien comprendre. / En réalité je ne comprends rien, strictement rien. / C’est comme ça. »
Gao Xingjiang, dernières lignes de La montagne de l’âme, éd. de l’Aube, 2000, trad. N. et L. Dutrait, p. 670
Chaque génération ressent les modes de celle qui l’a immédiatement précédée comme l’anti-aphrodisiaque le plus radical qui se puisse imaginer. En portant ce jugement , elle ne se fourvoie pas autant qu’on pourrait le supposer. Toute mode contient en germe une satire amère de l’amour, et les perversions les plus brutales qui soient. Toute mode est en conflit avec l’organique. Toute mode est l’entremetteuse qui accouple le corps vivant au monde anorganique. La mode fait valoir les droits du cadavre sur le vivant. Son principe vital est le fétichisme, qui succombe au sex-appeal de l’anorganique.
(Walter Benjamin, Baudelaire, éd. La Fabrique, p. 422)
Nous possédions en cet enfer les jours et les nuits. Nous étions des jours de faim et des nuits d’insomnie. Nous n’étions souvent que cela. Alors ceux qui nous quittaient attentaient à leurs jours et à leurs nuits. Ils n’entretenaient aucune abjecte illusion. Ou alors, ce qui les menait jusqu’au suicide était justement le poison des illusions. Je compris que la dignité, c’était aussi de cesser tout commerce avec l’espoir. Pour s’en sortir, il ne fallait plus rien espérer. Cette conviction avait l’avantage de ne pas appartenir à ceux qui nous avaient jetés là. Elle ne dépendait pas de leur stratégie mais uniquement de notre volonté : refuser de dépendre de cette foutue manie d’espérer.
L’espoir avait tout d’une négation. Comment faire croire à ces hommes abandonnés de tous que ce trou n’était qu’une parenthèse dans leur vie, qu’ils allaient juste subir une épreuve et ensuite en sortir grandis et meilleurs ? l’espoir était un mensonge avec les vertus d’un calmant. Pour le dépasser, il fallait se préparer quotidiennement au pire. Ceux qui ne l’avaient pas compris sombraient dans un désespoir violent et en mouraient.
(Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière. Ed. Points Seuil)
Quand, le soleil perçant déjà, la rivière dort encore dans les songes du brouillard, nous ne la voyons pas plus qu’elle ne se voit elle-même. Ici c’est déjà la rivière, mais là la vue est arrêtée, on ne voit plus rien que le néant, une brume qui empêche qu’on ne voie plus loin. À cet endroit de la toile, peindre ni ce qu’on voit parce qu’on ne voit plus rien, ni ce qu’on ne voit pas puisqu’on ne doit peindre que ce qu’on voit, mais peindre qu’on ne voit pas. – Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 896.
Efficiency – la Performance – est le nom nouveau qui donne figure humaine à l’Abîme. La marche technologique balaye les faibles, comme les guerres autrefois : elle réinvente le sacrifice humain de façon douce ; elle fait régner l’harmonie par le calcul. Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Éditions Mille et une nuits/Arte, 1996, p.26
La Fabrique de l’homme occidental, de Gérald Caillat, Pierre Legendre et Pierre-Olivier Bardet, Arte, 1996, 80 min.
—————————————————–« (…) ? » Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini
Abjection – Abattement, nausée, tristesse, inquiétude, incertitude, impatience. Des mots… l’existence vidée d’être, crevée. Envie de se la boucler sans pouvoir s’empêcher de l’ouvrir, des phrases d’un coup forcément bancales, sans point d’appui, en boucles inachevées et pleines de nœuds, stupeur, la pensée qui vrille, qui plisse les yeux, anomie, discerner, perdue dans des fragments d’arrière-plan (l’Ukraine, la terreur, les clandestins sur les mers et les camps, la guerre numérique, les pays arabes, la Grèce, l’Allemagne, l’Espagne, l’Europe, les élections, les robots) … tout passe, et sommes en plein dedans, bien inutiles // « Tous Charlie », très louable échos à, et on a vu comment, « nous sommes tous américains » … glossolalie, logo, slogan, garde-fou (à d’autres slogans qui marinent dans les antichambres) espoir de donner corps à son indignation, se rassembler, main dans la main, Charlie Rajoy, Charlie Samaras, Charlie Cameron, Charlie Merkel, Charlie Juncker etc… bête et méchant bain de foule, se refaire virginité, maintenir les apparences de la paix, jouer de la consternation pour rebooter le spectacle, le mensonge et l’hypocrisie à bas prix. Un garde-fou cache sexe de l’aliénation, ses acteurs vedettes, ses postures et ses imposteurs, remettre au propre le grand story-board religieux du capitalisme avec au centre, sur le lieu du crime l’incontournable FN, grande ombre sous les projecteurs. Envers et contre tout, jusqu’où la servitude? L’humiliation, l’accommodation au pire, chantage à une soumission contre une autre, choisir son dégoût, sa haine, sa peur, son camp, la vérité d’une Kalash’ ou celle des marchés ? le chantage permanent. Tout droit bloqué avançant dans le mur, poussé. Il se fait tard, à tout moment l’emballement peut devenir fatal, tout va si vitecomme disait le regretté Bernard Maris. Quelle merde !