s’entendre

On s’apprivoise à toute étrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne, moins je m’entends en moi.  Montaigne, Essais, III, 11, p. 1029

lumière du zoo

Ferdinand Porsche (costard), A. Hitler, Robert Ley, chef du « Front du travail allemand »,  et les prétendants admirent le cadeau d'anniversaire d'Hitler pour son 50ème anniversaire: une Volkswagen convertible.
Des jouets dans la gueule de l’histoire. Ferdinand Porsche (costard), A. Hitler, Robert Ley (chef du « Front du travail allemand ») etc. admirent le cadeau d’anniversaire d’Hitler pour son 50ème: une Volkswagen décapotable.

Aux yeux offerts la cérémonie introduit dans l’image les acteurs de chaire et d’os époux modèles que la cérémonie célèbre. La main sur l’icône court sur notre cou. La grotte est mise à ciel ouvert. Les haines sont terrassées. Les meurtriers purifiés parlent dans la gueule des chiens. Ils sont heureux. Rédemption, clémence promises à tous. La décapotable est une mangeoire sous l’arbre de Noël.

L’adaptation des hommes aux rapports et aux processus sociaux, laquelle constitue l’histoire et sans laquelle il leur aurait été difficile de continuer à exister, s’est sédimentée en eux de telle sorte et à un point tel que la possibilité d’y échapper sans d’insupportables conflits pulsionnels, ne serait-ce qu’à l’intérieur de la conscience, se rétrécit comme une peau de chagrin. Triomphe de l’intégration, ils s’identifient jusque dans leurs comportements les plus intimes à ce qui leur arrive. En un pied de nez railleur à l’espoir de la philosophie, sujet et objet se trouvent réconciliés. Ce processus se nourrit du fait que les hommes doivent aussi leur vie à ce qui leur est infligé.

Theodor W. Adorno. Société: Intégration, Désintégration, Paris, Payot, 2011, p. 33

c’est avec le perdu qu’on pense

Quoi que nous pensions, nos pensées ne nous appartiennent pas. Pas plus que nous sommes à la source de notre corps, nous ne sommes à la source de nos hallucinations ni ne sommes les dédicants de nos vœux ni les maîtres et dompteurs de nos désirs. Quels que soient l’effort que nous fournissons, le froncement du front, le plissement des sourcils, la solidarité des yeux, l’attention, l’application, ne sont pas de nature volontaire. Elles viennent d’Ailleurs. Elles procèdent du Référent. La pensée ne cesse de faire du lien à partir de la première symbolique. Legere est relegere. Le logos, ou la religio, c’est relier avec le perdu.

– À quoi tu penses ?

– À rien

Et en effet on ne peut pas dire à quoi on pense puisque c’est avec le perdu qu’on pense.

– À qui penses-tu ?

– À rien de précis puisque je l’ai perdu en moi.

La noèsis ne peut pas être son propre noèma de la même façon que l’accouchement ne peut pas être le nouveau-né.

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Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 170, éd. Grasset, sept. 2014

Statue sumérienne trouvée au Temple Abu à Tell Asmar de c.  2700 BCE

théorème 

Tchouang-tseu (Tchouang-tseu est le nom de ce chamane qui vivait dans sa forêt, dans la province du Henan, du temps où Héraclite, sur la côte turque, gravissait la colline qui surplombait le temple de la déesse chasseresse d’Éphèse) a écrit : La pensée est un voyage qui traverse le monde. Une fois le corps tombé en arrière, l’âme s’envole pour faire son aller-retour visuel. Tel est le tao céleste de l’âme des chamanes. Il en va des théories comme des rêves. Il en va des hallucinations provoquées par la fumée d’un champignon ou bien par l’alcoolisation du miel, du riz, du raisin, du maïs. Le retour du chamane est un carmen, une ode, un tao, une voie, une voix qui module méticuleusement son parcours. Ce chant qui le hèle ou ce rythme qui frappe sur un tambour afin de situer la terre dans l’espace ramènent l’âme près du corps. Le retour est devenu chant (odos) ou plutôt une danse qui le montre. C’est ainsi que les abeilles font. Tel est le tao du miel dans l’origine. Dans le verbe « neomai » les revenantes dansent leur revenance ; elles ne pleurent pas les fleurs disparues ; elles en situent le buisson dans le site. Elles en transmettent la position aux autres ouvrières. Cette danse qui fait retour en langue grecque est dite un théorème.

Pascal Quignard, Mourir de penser (Dernier Royaume IX), p 81-82, éd. Grasset, sept. 2014)

se faire comprendre est impossible

 bernhard, tapuscritSe faire comprendre est impossible, ça n’existe pas. La solitude, l’isolement deviennent un isolement encore plus grand, une solitude encore plus grande. On finit par changer de cadre à intervalles toujours plus rapprochés. On croit que des villes toujours plus grandes – la petite ville ne vous suffit plus, Vienne ne suffit plus, Londres même ne suffit plus. Il faut aller sur un autre continent, on essaie de pénétrer ici et là, les langues étrangères –Bruxelles peut-être? Rome peut-être? Et là on va partout et on est toujours seul avec soi-même et avec son travail toujours plus abominable. On revient à la campagne, on se retire dans une ferme, on verrouille les portes, comme moi – et c’est souvent pendant des jours – on reste enfermé et de l’autre côté la seule joie et le plaisir toujours plus grand est alors le travail. Ce sont les phrases, les mots que l’on construit. En fait, c’est comme un jouet, on met les cubes les uns sur les autres, c’est un processus musical. Quand on a atteint une certaine hauteur, au quatrième, cinquième étage – on arrive à construire cela – on voit la réalité de l’ensemble et on démolit tout comme un enfant. Mais alors qu’on croit qu’on en est débarrassé, il y a déjà une autre de ces tumeurs, que l’on reconnaît comme un nouveau travail, un nouveau livre, qui vous pousse quelque part sur le corps et qui ne cesse de grossir. En fait un de ces livres n’est rien d’autre qu’une tumeur maligne, une tumeur cancéreuse ? On opère pour enlever et on sait naturellement très bien que les métastases ont déjà infesté le corps tout entier et qu’il n’y a plus de salut. Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort, et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Thomas Bernhard, Trois jours, (1970), in Récits autobiographiques, texte français Claude Porcell, Éd. Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2007

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal