cuisine du poison

ateliers du Rana Plaza, Bangladeshla lecture des journaux dans la cour donnait parfois le sentiment d’être dans la rue, nous tournions dans la cour, nous tournions les pages des journaux, nous rentrions déçus d’avoir été si immobiles, tant détenus. en trompe-l’œil le dehors était troué dans le béton mais à cela, s’enfuir, obsessionnellement, faisait l’unique réponse à tout, deux fois avertis que nous ne pouvions pas tomber plus bas. tournant en rond, notre forme sous l’œil des caméras se découpait en lignes superposées grisâtres et blanches, un fantôme cuisait notre futur, plutôt que de me laisser manger on me lisait les saveurs de l’assiette écrites dictées d’un plateau invisible. à force de lire le journal on aurait misé que sa pauvreté, son étroitesse venaient d’un parti-pris pour la catastrophe : pour s’en défendre on était « pour » allouer sans compter des crédits à l’ouverture de prisons aux ouvriers : des « espaces transitionnels » disaient-ils, sorte de cloisonnements, d’espaces semi-ouverts et sécurisés, gages de liberté. la catastrophe est pétrie. pour ce qu’il leur reste de mise, mieux vaut la doubler in extremis lors du dépôt de bilan. on s’y prépare. l’image du monde serait-elle à ce point devenue inexistante?

escaliers

l’odeur poivrée du bois et des corps dans cette cage d’escalier a voyagé de Paris à Buenos-Aires, un parfum de vieille huile éthérée, souvenir de quarante ans, après treize heures de vol. des locataires de toutes couleurs s’y croisent, de haut en bas et de tous âges. les plus jeunes aux étages ont remplacés les vieux qui descendent et montent au ciel, mais tout ça se mélange, des chrysalides au grenier, des papillons au ciel, un léger décalage, une marche pas vue dans la cave, un vent vacant au retour, du papillon à la chrysalide, l’enfance est un changement de peau, des mues qui disparaissent

Eugène Atget Escalier. Hôtel de Jean de Fourcy, 30 rue des Francs-Bourgeois.

désaffection

parler sans savoir, ni eux ni soi, dire n’importe quoi, dans l’espoir qu’une approbation… j’entends que les non-rêveurs, les oublieux de leurs rêves, rencontrent ce qu’ils ignorent le jour durant sans pouvoir reconnaître, à l’état de trace, d’ombres étrangères, diluées prégnantes. en tous points identiques aux rêveurs dont le récit en bribes sitôt déchiffré repasse invisible devant les visages les murs le flou des rapports. condamnés à chercher quelque chose mais quoi, on l’a mis on le met aux greniers. j’entends que ceux qui se souviennent ne sont plus dupes ; chercheurs, collaborateurs, des robots silencieux avancent le jour nouveau. le temps devient la grosse affaire

Vittore Carpaccio, The dream of St Ursula, 1494

Michel Chaillou

Michel Chaillou n’est plus. Un dimanche 13 mars 2011, sur le bloc-note de son blog, il écrivait;

Étranges retrouvailles avec moi, jeune homme, répondant aux questions d’André Bourin dans son émission, Le fond et la forme (11/03/1969), à propos de mon premier roman, Jonathamour, paru un an plus tôt. Images de Paris, avec la participation amicale de l’extraordinaire danseur qu’était José Torrès.

Miracle de l’INA et d’Internet, étonnement de se revoir en jeune homme affirmatif, alors que je suis devenu un homme de l’incertitude. L’hésitation est maintenant un seuil que j’ose rarement franchir, d’où le recours à la fable, à la fiction, pour tenter d’exténuer le fond des choses. José Torrès, un Gitan, alors que dans mon dernier roman, La fuite en Egypte, j’évoque justement mon propre grand-père nomade, parti le long des routes. Ma phrase, dans mes livres, serait-elle aussi une route et mes livres, de simples roulottes ? J’y réfléchis, y rêvasse.

travaux des jours

dans ce trou qui s’étend, chaque jour creuser latéralement, amonceler jusqu’à la nuit tombée, sortir la tête. dessous, des pyramides friables asphyxiées s’enfoncent, des pyramides ensevelies, des galeries improbables, linceul bleu raie d’absorption. des cavées entre elles, des échelles qui tombent.

en haut, sans voir personne à ses bords, la règle serait que le ciel s’ouvre, au-dessus du trou élargi chaque jour que dieu fait, voir le ciel s’ouvrir, de plus en plus haut, sans bord. on pourrait croire d’ici, qu’existe un trou dans l’air, que d’autres élus, les invisibles, s’emploieraient à creuser. affaissement où s’élargit la bouche, les appels, les mots échappés, inaudibles ; la syntaxe se troue, redescendre dormir. 

Kimmo Savolainen

___________ #2

tu avances nulle part, inutile de se retourner. nos meilleures idées s’arrêtent et tournent en rond, ou dansent encore une fois, et s’assoient, plient, se figent, se défont, un château de sable, une coulée de sable sous la neige qui vole