dedans dehors

Il parcourt le désordre des archives, son territoire l’encombre, parmi des lignes d’erre il rassemble les éclats d’un terne puzzle. Le lieu où s’avance l’historien est vertigineux, devant le pont il voit ce qui a disparu, le pont a disparu. Plus tard lui-même s’écroule de fatigue dans son fauteuil. Au bout de la nuit il y a un point, c’est une montagne de ciels qu’il faut remonter, disparaître dans la montagne de ciels.

Quand il rêve il y a ce mur, au pied du mur et au-dessus sa ligne à perte de vue, assez large pour y poser un avion, y passer des voitures, des trains. Le désert qui précède l’entrée est si vaste qu’on y croise pas une âme. Il reste dans l’angle du mur jusqu’à ne plus le voir, il s’y engage alors, la crête tient force de hauteur, son regard s’absente, ignore ceux qui reviennent ou arrivent, comment savoir, les mots ont pris le vent, inaudibles, serrés, prêts au silence.

Man Ray - Terrain vague 1929

sans suite XIII

Nous racontons des histoires dans lesquelles nous rentrons. Les amnésiques qui accrochent leur regard au plafond ne sont pas drôles, de peur qu’ils tombent on se tait. Nous-mêmes si incertains là où on est, si peu ponctuels, et tout se précipite si vite. Usés nous reconnaissons mal les choses à peine découvertes et qui déjà s’effacent ou s’ensevelissent.

Toute la journée assis derrière la vitre, la neige tombe, folie le perfectionne, il court de plus en plus vite sur une surface qui se réduit, le poisson rouge entame sa nuit, grossit les reflets des vitres.

À qui était mon corps, demandait-il. Par éclats, loin, par éclats sa peur qu’il délirait, en raide posture et marche pénible l’obligeant à souffler, à s’adoucir, puis une autre peur en écho s’y superposant, longeant son ombre, sa dernière forteresse. Un autre visage émergeait, face à face, etc.

Il a bien plus d’ennemis qu’il ne le croit, il le sait. Il feint de n’en rien savoir, et les convoque, les aligne un par un, histoire de régler leur compte au plus près, en secret, une fois pour toutes.

La salle est un couloir dans un désert parmi tant d’autres. Les murs ont absorbés assez de folies que derrière eux s’échappent des histoires toutes seules qui se perdent. Les corps pesant des tonnes, à moitié là, des mains osseuses et flasques pendues au vide intact. D’un tremblement, une intercession espérée, un biais, un contournement, un raccourci imparable, ou tout autre chose, une main tendue, ou plutôt rien qu’un banc, un banc impérial.

Les abandons, il cherche l’amour des vagabondes, le gueulard qui s’est tu, lentement, avec tristesse, ici et là il s’effrite, s’égare encore sur les lieux de la colère, les milles et une raisons de la première, de sa première raison.

De plus en plus souvent il ne répond que par oui ou non, sans qu’on trouve toujours le rapport et nous oublions la question. De temps à autre vérifier s’il parle, l’interpeler, s’il est encore vivant, s’assurer où est-il, une ombre transparente.

Quoique sa langue ait perdu la grammaire, que ses phrases se disloquent et les mots lui échappent, il ne s’était jamais senti si puissant avec pour seul interlocuteur le vent.

Lui sous une succession de perceptions qui surviennent et loupent la chronologie (trop vite, trop lent). Au supplice il se raccroche au corps du roi, il irradie, et plante le milieu du monde en soi.

usage du temps

Quand l’envie d’écrire me prend et tout autant celle de sortir, je glisse dans ma poche le dictaphone où « j’écris » en marchant. Comme cette façon empressée me désole souvent je préfère finalement ne rien faire, ou faire des choses à peine sachant quoi car sans importance, sans voir passer le temps. Mes tergiversations ont entre-temps inventées un autre tiers, l’appareil photo, j’écris donc moins encore. Je pourrais continuer comme ça, et d’autre part écrire sur l’enclume une sorte de roman : en ce cas je n’irais marcher que pour me reposer d’avoir tapé. Mais je n’aurais plus le temps.

Quand le temps et l’envie je transcris sur une page-écran les fichiers audio accumulés où perce l’indubitable résonance des trilles d’oiseaux et des croassements, des voitures, des bonjours, des avions, des enfants, du vent, etc. dans un flux sans faille balayant les amorces de rêves à la lumière, sans que rien n’ait à se raconter tel ce voyage immobile :

voir


 

Un seul coup d’œil embrase une étendue plus vaste que ce que l’œil borgne de la mémoire reconnait dans le décor rangé du bazar. Nous le voyons, sans y croire, et n’en avons pas le pouvoir. Les conquêtes mettent en pièces.

Ce qui retient. D’avoir à capter. À attraper ce qui a ouvert l’attention, l’a portée, ce qui est là et échappe, ce qui fut là. L’échappée ratée, lestée, et le rivage toujours plus vide. Un âne sans personne, une course qui nous dépasse.

Les yeux au ciel ne rien voir juste un instant accélérer le passage. Partir en pèlerinage rejoindre son lit. Ce faisant, sur la pointe des pieds, apercevoir la nuit. Près du rocher perdre tous ses mots.

 

sans suite XII


Le cadre a souvent changé, le bord des cadres. Le territoire devenant flou j’ai changé le paysage, emménageant mes propriétés, sans plus pouvoir alors y pénétrer

Le jardin se réduit, il habite sous le regard des caméras, les barbares se promènent avec quiétude

Toute la journée à éplucher la même pomme pas mûre

Rassuré de planter son bâton au milieu de la brume allant s’épaississant

Le vent n’a pas de bord, le vent grince au volet, la maison si grande qu’on ne sait qui regarde, si telle fenêtre où ça?

Une antichambre où des passants se croisent sans jamais se retourner (il n’y a plus personne). Des lignes de cercles imaginaires, ombres et lumières se coupent

Les intervalles à tout moment, le pas, un rythme qui reste ignoré, tu n’as jamais pu rester là, devant, demeure où brûlent les présages

Un instant, au lieu de monter, l’impression d’être resté derrière, même si montant encore, cette fois déporté avec grande lenteur, prisonnier dans une région intermédiaire, grain d’un sablier inépuisable en rotations aléatoires

Quand le monde devient plus simple, la tristesse s’avance, remonte, alors vraiment le monde devient plus simple; sa fixité est enivrante, tant de choses à disposition pendant que tant d’autres choses arrivent encore


Carl Størmer,  Northern Lights 1910

fosse de verre

Temps libre confiné aux zoos, aux musées, parcs d’attractions & à thèmes, cirques, à la télévision. À table à l’ombre du parasol, basse-cour d’enfance, la journée qui passe, reconversion sans âge, flèche du temps esseulée. J’étais sans voix, cet ours, ce selfie man. Tête hors manège, à moitié coincée, manquée, dans une relation double, tête loin de tout plus loin encore si m’approchant, corps vertical à l’équilibre à peine, taré du poids d’une tête lourde, le suicide récent d’un ami, des portes multiples fermées aux corridors de l’ombre, l’épaisseur d’âme en peau de chagrin.