s’arrêter

S’y arrêter un instant, s’arrêter sur le trottoir très peuplé, avec des gestes maladroits, une agitation à tuer, s’immobiliser vaille que vaille, croisement des allées et venues, prendre sa place, s’intercaler entre personne, gagner du temps. Brèves et claires articulations du chaos détachées comme jamais apparaissent et subsistent un temps, superbe ignorance de notre présence. Recommencer à marcher, tout n’est pas si mal bien que rien ne séduise ou ne provoque, vaquer dans sa grotte à ciel ouvert, le nez en l’air on dort, tout arrive et rien ne se passe, encore il y a quelques temps c’eut été décourageant, catastrophique ; on aurait imaginé rejoindre la vie par des figures d’équilibriste – tomber étant la seule façon de voler. Ce manque de nerf, cette façon de se vider, mal couché entre un corps transparent et un autre menacé dans sa chair.

moitié

 

Il se figurait constamment des choses, sans contour certain quant aux choses figurées, ni de ce qu’il s’était figuré, cette habitude active d’oublier grâce à dieu n’avait pas d’importance, d’effacer en partie des choses, de ce qui ressemble aux choses comme un être, dans la pensée d’un être dans les choses, convenance avec une partie des choses sans dimension pour porte de sortie.

Saxifrage

 

Ne t’écartèles pas, si tu ne la vois pas, laisses passer, abandonnes, va comme à cheval sur la première image venue, rien ne préoccupe, excentres-toi (avant de disparaître derrière soi les choses semblent plus lumineuses). Reprend, concentré sur un point, dans la roche, tu as beau creuser à même la roche il se trouve une faille et tu tombes. La vitesse prise brutalement cesse. Par ailleurs, même si la demeure planquée s’avère inconfortable, tu dois continuer, tu t’enfonces, l’espoir invraisemblable s’érode tout de même, le temps ralenti. Au centre du territoire uniforme aussi long que large s’éteignent les cercles.

 

poursuivre

 

Le moteur de recherche conduisait à des réseaux de plus en plus étrangers à ce qui était cherché, à ce qui devait être conduit, continué, à retrouver. Tu croisais d’autres tout aussi paumés et tu prenais le sillage des vrais fous. Les anges construisaient des programmes hautement transparents dont le rythme s’interrompait parfois à devoir chasser rapidement l’ombre minuscule d’un égaré qui s’approchait. Communément admis par nous et les anges le territoire de l’homme devait rester à l’écart et hors de la vue. Nous comprenions furtivement sur le tas que rien n’était clair, nous traiterons ça plus tard quand une place sera vierge.

 

usage du temps

Quand l’envie d’écrire me prend et tout autant celle de sortir, je glisse dans ma poche le dictaphone où « j’écris » en marchant. Comme cette façon empressée me désole souvent je préfère finalement ne rien faire, ou faire des choses à peine sachant quoi car sans importance, sans voir passer le temps. Mes tergiversations ont entre-temps inventées un autre tiers, l’appareil photo, j’écris donc moins encore. Je pourrais continuer comme ça, et d’autre part écrire sur l’enclume une sorte de roman : en ce cas je n’irais marcher que pour me reposer d’avoir tapé. Mais je n’aurais plus le temps.

Quand le temps et l’envie je transcris sur une page-écran les fichiers audio accumulés où perce l’indubitable résonance des trilles d’oiseaux et des croassements, des voitures, des bonjours, des avions, des enfants, du vent, etc. dans un flux sans faille balayant les amorces de rêves à la lumière, sans que rien n’ait à se raconter tel ce voyage immobile :

lire en dormant

allongé le jour durant sous la couverture, entrepris lecture de « fonds perdus » (T. Pynchon) entrecoupée de micro-siestes, histoire embarquée lavée aux embruns du rêve, ciel immobile qui déborde un peu quand les yeux fermés se réveillent, arrêts ralentis, mon robot lecteur d’en face ne comprend pas encore, je m’élève dans son estime mais sa présence fait barrage, il est tard, il n’a pas de paupière et semble dormir, jour nuit s’entrelacent à la proue, les brumes où l’île s’enfonce.

%22Untitled (Hateruma-jima, Okinawa), de la série %22The Pencil of the Sun%22 (1971)